LÉNORE[1]

Aux premières lueurs du matin, Lénore, fatiguée de rêves lugubres,

s'élance de son lit. Es-tu infidèle, Wilhelm, ou es-tu mort?

tarderas-tu longtemps encore?--Il avait suivi l'armée du roi

Frédéric à la bataille de Prague, et n'avait rien écrit pour

rassurer son amie.

Lassés de leurs longues querelles, le roi et l'impératrice

revinrent de leurs prétentions et conclurent enfin la paix.

Couronnée de verts feuillages, chaque armée retourna, en chantant,

dans ses foyers, aux sons joyeux des fanfares et des cymbales.

De tous côtés, sur les chemins et sur les ponts, jeunes et vieux

se portaient en foule à leur rencontre. Dieu soit loué!

s'écriaient plus d'une épouse. Sois le bienvenu! disaient plus

d'une fiancée. Lénore seule attendait le baiser du retour.

Elle parcourt les rangs: elle les monte; elle les redescend, elle

interroge, hélas, en vain. Dans cette foule innombrable, personne

ne peut lui donner de réponse certaine. Déjà tous sont éloignés.

Alors elle arrache ses beaux cheveux, et se roule à terre dans le

délire du désespoir.

Sa mère s'approche: Dieu ait pitié de toi, ma pauvre enfant! et la

serrant dans ses bras, elle lui demandait la cause de sa douleur.

--Oh! ma mère! ma mère! il est mort! mort! Périsse le monde et

tout ce qu'il renferme; Dieu est sans pitié. Malédiction sur moi,

malheureuse que je suis!

--Que Dieu nous aide, ma fille, implore sa bonté[2] ce qu'il fait

est bien fait, et jamais il ne nous abandonne.

--Oh! ma mère, c'est une vaine illusion, Dieu m'a abandonnée: mes

prières sont restées inutiles; à quoi serviraient-elles

maintenant?

--Que Dieu nous aide! Celui qui connaît sa puissance sait qu'il

peut nous secourir jusque dans les enfers. Sa sainte parole

calmera tes douleurs[3].

--Oh! ma mère, la douleur qui me tue, aucune parole ne pourra la

calmer. Aucune parole ne peut rendre la vie aux morts!

--Écoute, mon enfant, peut-être le perfide a-t-il trahi sa foi

pour une fille de la lointaine Hongrie. Efface-le de ton souvenir.

Il ne sera jamais heureux, et, à l'heure de la mort, il sentira le

châtiment de son parjure.

--Oh! ma mère! les morts sont morts, et ce qui est perdu est

perdu. La mort, voilà mon lot. Oh! que je voudrais n'être pas née.

_Éteins-toi_ pour toujours, flambeau de ma vie! que je meure

dans l'horreur et dans les ténèbres! Dieu est sans pitié!

Malédiction sur moi, malheureuse que je suis!

--Mon Dieu! ayez pitié de nous; n'entrez pas en jugement avec ma

pauvre enfant, ne comptez pas ses péchés! Elle ne sait pas quelles

sont ses paroles. Oh! ma fille, oublie les souffrances de ce

monde: pense à Dieu, à la félicité éternelle; au moins ton âme

immortelle ne restera pas dans le veuvage[4].

--Oh! ma mère! qu'est-ce que la félicité, qu'est-ce que l'enfer?

Avec Wilhelm est la félicité, sans Wilhelm est l'enfer.

_Éteins-toi_ pour toujours, flambeau de ma vie! que je meure dans

l'horreur et dans les ténèbres! Dieu est sans pitié! Malédiction

sur moi, malheureuse que je suis!

Ainsi la douleur ravage son coeur et son âme, et lui fait

insulter[5] à la divine Providence. Elle se meurtrit le sein et se

tord les bras. Cependant les astres de la nuit s'élevaient

lentement sur la voûte du ciel.

Mais écoutez! Voilà qu'au-dehors retentit comme le galop d'un

cheval. Il semble qu'un cavalier en descend avec bruit au bas de

l'escalier. Écoutez! la sonnette a tinté doucement, et voilà qu'à

travers la porte, une voix fait entendre les paroles suivantes:

--Ouvre, mon enfant. Dors-tu, mon amie, ou es-tu éveillée? Penses-tu

encore à moi? Es-tu dans la joie ou dans les larmes?

--Ah! Wilhelm! est-ce toi? Si tard dans la nuit! Je veillais et je

pleurais! Ah! j'ai bien souffert. D'où viens-tu donc sur ton

cheval à cette heure?

--Nous ne montons nos coursiers qu'à minuit. J'arrive du fond de

la Bohème: tard je me suis mis en route, et je viens te chercher

pour te prendre avec moi.

--Oh! Wilhelm! entre d'abord que je te réchauffe dans mes bras.

Entends-tu le bruit du vent dans la forêt?

--Laisse l'aquilon mugir dans la forêt, enfant, laisse-le mugir.

Le coursier frappe la terre, les éperons résonnent; je ne puis

demeurer ici. Viens, chausse-toi, saute en croupe derrière moi. Il

me faut faire encore cent lieues aujourd'hui pour me précipiter

avec toi au lit nuptial!

--Comment veux-tu que nous fassions aujourd'hui cent lieues pour

aller au lit de noces! Écoute: la cloche qui a sonné onze heures

vibre encore.

--Regarde! La lune est claire et brillante. Nous et les morts nous

allons vite. Je te promets de te mener aujourd'hui même au lit

nuptial.

--Dis-moi, où est ta demeure, et comment est ton lit de noces?

--Loin, bien loin d'ici; étroit, humide et silencieux: six

planches et deux planchettes.

--Y a-t-il de la place pour toi et pour moi?

--Pour toi et pour moi. Viens, chausse-toi et monte en croupe: la

chambre nuptiale est ouverte, les conviés nous attendent.

La jeune fille se chausse et saute avec agilité sur le cheval:

elle enlace ses blanches mains autour de celui qu'elle aime, et

ils s'élancent avec le bruit et la rapidité de la tempête. Le

cheval et le cavalier respiraient à peine, les pierres

étincelaient sous leurs pas.

Oh! comme à gauche et à droite disparurent à leurs yeux les

prairies, les plaines et les campagnes! comme les ponts

retentirent à leur passage!

--A-t-elle peur, mon amie?... La lune est brillante. Hurrah! les

morts vont vite. A-t-elle peur des morts?

--Oh! non. Mais laisse les morts en repos.

Quelles sont ces voix lugubres! Où volent ces corbeaux? Écoutez:

c'est le glas des cloches et l'hymne des funérailles. «Laissez-nous

ensevelir ce corps[6].» Et de plus en plus approchait le

convoi funèbre, déjà on distinguait la bière, et le chant semblait

les accents sinistres des habitants des marais.

--Après minuit, vous ensevelirez ce corps avec vos chants et vos

plaintes. Maintenant je conduis chez moi ma fiancée, venez

assister au banquet: viens, chantre, viens avec le choeur, et

entonne l'hymne du mariage! prêtre, viens aussi, tu prononceras la

bénédiction quand nous entrerons au lit nuptial.

Le chant funèbre a cessé, la bière a disparu: obéissant à sa voix,

le convoi part à leur suite. Hurrah! Hurrah! Ils sont presque sur

les pieds du cheval, et ils s'élancent avec le bruit et la

rapidité de la tempête: le cheval et le cavalier respiraient à

peine; les pierres étincelaient sous leurs pas.

Oh! comme s'envolèrent à gauche et à droite les montagnes et les

forêts, les buissons et les campagnes, les hameaux et les villes!

-Crains-tu? mon amie...

Là lune est brillante. Hurrah! les morts vont vite! A-t-elle peur

des morts?

--Oh! laisse donc les morts en repos!

--Vois-tu, vois-tu auprès de ces potences ces fantômes aériens,

demi visibles à la pâle clarté de la lune? ils dansent autour de

la roue. Ici, ici, troupe vile et infâme, suivez-nous; dansez la

danse des noces, nous allons au lit nuptial.

Et la foule des esprits s'élance après eux avec des cris et un

bruit semblable à celui de l'ouragan dans les bruyères desséchées.

Et ils allaient toujours au galop avec le fracas et la rapidité de

la tempête: le cheval et le cavalier respiraient à peine; les

pierres étincelaient sous leurs pas.

Oh! comme s'envolait au loin tout ce que la lune éclairait autour

d'eux! Comme le ciel et les astres glissaient au-dessus de leurs

têtes.--A-t-elle peur, mon amie?... La lune est brillante.

Hurrah! Les morts vont vite! A-t-elle peur des morts?

--Oh! mon Dieu! laisse donc les morts en repos!

--Mon cheval noir! Il me semble entendre déjà le chant du coq.

Bientôt le sablier sera écoulé! Mon noir! mon noir! Je sens l'air

du matin. Dépêche-toi, hâte-toi!... Finie, finie est notre

course! Le lit nuptial s'ouvre pour nous: les morts vont vite:

nous voici arrivés!»

Il s'élance à bride abattue contre une grille de fer: de sa

houssine légère, il frappe... les verrous se brisent et les deux

battants s'ouvrent avec fracas. Leur élan rapide les emporte

par-delà les tombes qui apparaissent de tous côtés à la clarté de

la lune.

Mais voyez, voyez! Au même instant, Dieu! quel affreux miracle! Le

manteau du cavalier tombé en poussière[7], sa tête est changée en

une tête de mort décharnée, son corps est un squelette armé d'une

faux et d'un sablier!

Le cheval noir se cabre furieux; il hennit, vomit des flammes, et

s'abîme dans de sombres profondeurs. Des hurlements, des

hurlements descendent des sphères célestes, des gémissements

sortent du fond des tombes. Le coeur de Lénore palpitait avec

angoisse entre la vie et la mort.

Alors, à la lueur de l'astre nocturne, et se tenant par la main,

dansèrent en rond, autour d'elle, de pâles fantômes, et ils

entonnèrent l'hymne suivante:

«Patience! Patience! si la douleur brise ton coeur, ne blasphème

jamais le Dieu du ciel! Ton corps est délivré; Dieu ait pitié de

ton âme!»

Lénore et autres ballades · 第 4 / 9 题