Un peu avant la mort de George III, l’édifice donna des signes de
décrépitude. Le Parlement vota à George IV les fonds nécessaires pour sa
réparation; mais le nouveau roi avait la manie de bâtir et il prétendit
qu’il fallait faire autre chose que ce qui existait, le palais de
Buckingham étant «indigne du premier gentleman du monde qu’est le
[Illustration:
Buckingham.--Le salon bleu. Phot. H. N. King.
]
roi d’Angleterre». Le Parlement fit la sourde oreille et, comme
l’architecte avait un mandat étroitement impératif, il ne put se plier
aux exigences du monarque, à qui d’ailleurs la mort ne laissa pas le
temps de mettre à exécution ses projets extravagants.
Guillaume IV, qui lui succéda, détestait Buckingham Palace et n’a jamais
voulu l’habiter, de sorte que tous les projets de restauration
s’évanouirent avec George IV.
Ce ne fut donc qu’après l’avènement de Victoria, lorsque la jeune reine
quitta Kensington Palace, que Buckingham devint réellement et pour la
première fois résidence royale. Sous le prince Albert, qui était un
architecte amateur d’un goût sûr, il subit des agrandissements dans la
partie est, la chapelle privée sortit de terre; on y dépensa £ 125.000
et, à défaut de beauté, on lui donna ce qui lui manquait, la grandeur de
dimensions, les décorations imposantes qui distinguent un palais d’un
château.
L’extérieur, comme on peut le voir par la gravure que nous en publions,
n’a rien de remarquable, à part la grille d’entrée qui est, paraît-il,
l’œuvre de serrurerie d’art la plus remarquable de notre époque et a
coûté à elle seule 3.000 guinées, soit 78.750 francs.
Elle nous fait pénétrer dans une cour qui donne accès au palais par un
portique supporté par des colonnes doriques et corinthiennes.
La première salle dans laquelle nous pénétrons a été baptisée la «salle
de marbre». Elle mesure 30 pieds sur 50, environ 9 mètres sur 15. Une
double rangée de colonnes d’un seul morceau de pur marbre de Carrare,
d’environ 4 mètres de haut, soutiennent le plafond composé d’armoiries
finement peintes, bleu de roi, rouge, vert et or. Aux quatre angles,
dans des niches, des statues de marbre blanc. Quelques marches
conduisent de cette salle à une autre beaucoup plus petite où l’on voit
une cheminée remarquable, dans laquelle se trouve enchâssée une horloge
de cuivre de Vulliamy, surmontée d’une couronne et des armes royales. La
galerie des sculptures ouvre sur l’antichambre: c’est une très belle
salle de 46 mètres de long dont le plafond est supporté par 42 colonnes
corinthiennes; elle est ornée de bronzes classiques sur piédestaux. De
chaque côté de superbes consoles supportent des vases de marbre très
artistiques. Au bout de la galerie se trouve l’escalier des ministres,
qui sert à la famille royale les jours de drawing-room.
De la galerie on pénètre dans une suite d’appartements. La première
salle est celle dite de Carnavon; son ameublement est en acajou plein et
cuir; elle est ornée de bustes de conquérants romains. Cette salle
contient des peintures remarquables, signées Van Somer, Huyssmans,
Philippe de Champaigne et Taylor.
De là on passe dans la salle 44, à cause de l’année dans laquelle elle
fut décorée à neuf pour la réception de l’empereur de Russie. Belles
porcelaines de Sèvres, peintures remarquables: parmi ces dernières, le
portrait grandeur naturelle de Nicolas par Coxton Krüger, Léopold Ier
de Belgique par Winterhalter; la reine Louise de Prusse, le duc de
Wurtemberg, le premier duc de Saxe-Cobourg, Frédéric, roi de Saxe, et
Louis-Philippe de France.
Cette salle ouvre sur la Bibliothèque, suivie de la salle du Conseil,
laquelle sert de salle de banquet dans les grandes occasions. C’est là
qu’a été servi le banquet du Jubilé de 1897. Les jours de drawing-room,
sa situation centrale la désigne comme vestiaire. L’ameublement en est
en cuir de Cordoue et tapis de Bruxelles; deux superbes buffets,
porcelaines magnifiques de Sèvres, de Dresde, de Chelsea, aux couleurs
bleu de roi, vert pomme, bleu de Vincennes et rose du Barry. Au centre,
une superbe table romaine en mosaïque représentant l’histoire des
fondateurs de Rome, Romulus et Rémus: ce meuble, dont le pied est en
marbre noir, a été offert à la reine Victoria par le Pape Pie IX à
l’occasion de la visite au Vatican du prince de Galles actuel. Vases
orientaux et terres cuites offerts par Napoléon en souvenir de
l’exposition de Londres de 1851.
La salle 55 est un salon en bois de rose et or. Les peintures, signées
de C.-H. Thomas, représentent la revue du Champ-de-Mars, lors de la
visite de la reine et du prince consort à Napoléon III et enfin la
cérémonie d’investiture de Napoléon III dans la salle du Trône du
Palais.
De là on est introduit dans la salle de déjeûner des dames de la Cour.
L’aspect de cette salle est sévère avec sa vasque de marbre au pied de
granit rouge, toujours garnie de fleurs. Le plus bel ornement est un
tableau de Winterhalter, de grande composition, représentant la reine et
le prince consort, entourés de cinq enfants, leurs cinq premiers nés.
La salle à manger de la Cour est contiguë à cette dernière; elle sert de
vestiaire au corps diplomatique les jours de drawing-room. L’ameublement
est en acajou espagnol massif rehaussé d’or; les tapis sont de Turquie.
Le plafond est supporté par des colonnes ioniennes en marbre. Entre les
fenêtres, des bustes de rois. Cette salle s’ouvre sur le corridor qui
mène à la chapelle privée, richement décorée, de style allemand.
L’autel, en face duquel s’élève le trône sur des gradins, est très
simple; une magnifique tapisserie des Gobelins, représentant le baptême
du Christ, lui sert de fond.
De la chapelle nous revenons dans la salle de marbre de l’entrée. La
visite des appartements inférieurs est terminée.
Nous nous élevons au premier étage par un escalier monumental de marbre
blanc, du plus grand effet. Tout cet étage est réservé aux grands
appartements d’État. C’est une suite de salons plus richement décorés et
meublés les uns que les autres jusqu’à la salle du Trône. Les jours de
drawing-room, les dames admises à la présence, après être montées par le
grand escalier, serpentent dans ces salons entre deux barrières de
cuivre, garnies de velours rouge, en attendant leur tour de
présentation. Les peintures murales sont des copies fidèles des œuvres
de Raphaël. La grande salle de bal, avec son grand orgue et sa scène
monumentale, se termine par une sorte d’alcôve réservée aux membres de
la famille royale. A gauche, la salle ouvre sur une galerie ornée de
plantes et d’arbustes, laquelle donne sur la grande salle à manger de
gala crème et or, ornée de tableaux représentant les rois d’Angleterre
dans des cadres massifs richement sculptés. C’est dans cette salle
qu’eut lieu le déjeûner de noces de la reine Victoria. Elle est suivie
du salon bleu, garni de riches sculptures représentant l’Éloquence,
l’Harmonie et le Plaisir; celui-ci s’ouvre sur le salon blanc, le plus
riche de tous, dans lequel se trouve un grand piano à queue Erard, deux
vases italiens, don de l’empereur d’Allemagne. A droite, une porte
dissimulée dans la boiserie donne accès dans le cabinet privé de la
reine. Ce cabinet sert de salle d’attente aux membres de la famille
royale, les jours de drawing-room; il est tendu de soie rouge avec des
portraits de Victoria et du prince Albert, par Winterhalter.
Du salon blanc, on passe dans la galerie des peintures, qui conduit le
visiteur à la salle du Trône, dans laquelle on entre par la droite. Dans
cette salle, pas de siège. De riches tentures en soie rouge rehaussée de
dentelles. Deux cheminées se font face, surmontées de trophées. Sur
l’une d’elles un pendule en écaille, véritable chef-d’œuvre, marquant le
jour, la date, la direction du vent, la marée. Au fond, sous un dais de
velours aux armes d’Angleterre, avec les initiales VR, un trône placé
sur des gradins. C’est dans cette salle qu’ont lieu les présentations à
la reine.
L’étage au-dessus comprend les appartements privés de la reine dans
lesquels se trouve une très précieuse collection de peintures des écoles
flamande, hollandaise, italienne et anglaise. C’est George IV qui a
commencé cette collection, où se mêlent les œuvres du Titien, de
Teniers, Rembrandt, Rubens, Reynolds, Van Dick, Janssens, etc.
Là se trouve la chambre à coucher de la reine et la chambre de musique,
du plus pur gothique, du prince Albert, avec piano et orgue. C’est là
que Mendelssohn passa en la compagnie du couple royal la journée qu’il a
retracée dans une lettre à sa mère.
Victoria n’a jamais fait de longs séjours à Buckingham Palace, à partir
de son mariage, et elle n’y fait aujourd’hui que de très courtes
apparitions, lorsqu’elle vient y tenir un drawing-room. Buckingham a vu
les années glorieuses de ce règne, les magnifiques réceptions, les bals
costumés, les banquets de gala, et ses jardins les garden-parties
brillants, tels que savait les organiser le prince consort. Lorsqu’il
faisait mauvais temps, les cinq ou six cents invités se réfugiaient dans
les grands salons du premier étage et, là, on improvisait des jeux
innocents, des charades, ou bien chaque convive de marque était tenu de
raconter une histoire.
C’est là que furent successivement reçus les souverains, notamment
l’empereur Nicolas de Russie, Napoléon III et l’impératrice Eugénie.
Napoléon y reçut solennellement, dans la salle du Trône, l’ordre de la
Jarretière et cette fête donna lieu à des réceptions splendides, dont la
vieille aristocratie n’a pas encore perdu la mémoire.
Bien que Buckingham n’eût été véritablement résidence royale que depuis
l’avènement de Victoria, George III et la reine Charlotte y vécurent
dans l’intimité, pour faire diversion à l’étiquette de la vieille Cour
de Saint-James. C’est là qu’ils élevèrent si sévèrement leur nombreuse
progéniture; c’est là que le roi apprit la conduite scandaleuse de ses
deux fils aînés, le prince de Galles et le duc d’York, qui l’affecta au
point de lui faire perdre la raison. On dut lui donner une régence. Des
quatre fils du roi, seul les ducs de Kent, père de Victoria, et de
Cambridge eurent une conduite exemplaire.
Cela ne suffit pas à rendre la raison au roi, qui s’éteignit, après un
règne de soixante ans, le plus long avant celui de Victoria.
[Illustration:
Windsor.--Les terrasses. Phot. H. N. King
]
* * * * *
Il y a quelque chose comme huit cents ans que le château de Windsor sert
de résidence d’été aux souverains d’Angleterre. Il faut remonter à
Guillaume le Conquérant pour trouver l’origine de cet antique
château-fort, bizarre assemblage de tous les styles, auquel chaque
siècle a légué quelque chose de son goût. Windsor est situé dans le
comté de Berk, à 35 kilomètres ouest de Londres, sur la rive droite de
la Tamise, tandis qu’Eton, l’école de la noblesse, est située sur la
rive gauche et n’est séparée de la ville royale que par un pont.
Le territoire de Windsor avait été donné par Édouard le Confesseur, à
l’abbaye de Westminster. Sous les abbés, le pays avait été initié à
l’agriculture et nourrissait toute une population industrieuse et
honnête. Vint Guillaume le Conquérant, qui s’empara de tout, décida de
se construire un château sur la colline qui domine de sa pente douce la
vallée de la Tamise, et de couvrir les environs d’une épaisse forêt.
Plus tard, Édouard III, voulant augmenter le domaine royal, et surtout
agrandir le château, fit recruter des ouvriers qu’il obligea à
travailler. Pour s’assurer leur concours aussi longtemps qu’il le
voudrait, il édicta des pénalités sévères contre quiconque hébergerait
un de ses ouvriers, ou lui fournirait les moyens de vivre par le travail
ou autrement.
Chaque souverain a depuis contribué à l’embellissement du château
jusqu’à Georges IV, qui y dépensa plus de 21 millions de livres pour le
mettre en son état actuel. La chapelle Saint-George est un véritable
bijou d’architecture ogivale et l’échantillon le plus exquis du style
du XVe siècle. Sa crypte sert de tombeau à un certain nombre de rois
d’Angleterre.
Le parc qui entoure le château n’a pas moins de 100 kilomètres de
circuit; sa magnifique terrasse, qui mesure 575 mètres de largeur, est
ornée de statues de bronze et de marbre. De la tour du milieu du
château, sur laquelle flotte l’Union-Jack, la vue s’étend sur douze
comtés. Sa forêt, immortalisée par le poète de génie Pope, est une des
plus belles d’Angleterre.
Les appartements privés de la reine occupent à peu près toute la partie
est du château. La chambre à coucher et le boudoir de Sa Majesté ont une
magnifique vue sur le grand parc. Tous les appartements donnent sur le
grand corridor de 152 mètres, où M. Guizot s’égara si comiquement dans
la nuit qui suivit l’arrivée de Louis-Philippe. Les peintures qui le
garnissent du haut en bas et de chaque côté, représentent des événements
relatifs à la famille royale: ce sont des baptêmes, des confirmations,
des mariages de princes et de princesses.
Une suite d’appartements tendus de satin contiennent des merveilles en
porcelaines artistiques, dont bon nombre de la manufacture de Sèvres,
lesquelles avaient été destinées à Louis XVI. Cette partie des
appartements renferme de précieux souvenirs, entre autres la petite
châsse où est conservée la vieille bible du général Gordon avec la page
marquée où il en était resté lorsque la mort vint le surprendre. La
reine, à chaque retour à Windsor, a coutume de rouvrir le livre à cette
page et de lire à haute voix un verset. Nous ne dépeindrons pas les
salons vert,
[Illustration: Windsor.--Le salon d’audience.]
violet et blanc, tendus de soie et dont la superbe collection de Sèvres
bleu de roi, achetée par George IV, constitue la plus grande richesse.
On l’évalue à 200.000 livres sterling. Dans le salon violet se trouve le
piano sur lequel Victoria prit ses premières leçons et qu’elle avait
voulu un jour fermer à clé à jamais, pour se dérober à la torture qu’il
lui faisait subir.
La salle à manger privée de la reine est désignée sous le nom de chambre
octogonale; elle est de pur style gothique, en chêne sculpté dans la
masse. Quelques beaux tapis des Gobelins garnissent les murs et,
croyons-nous aussi, _la Rixe_ de Meissonnier. La reine ne dîne dans
cette salle qu’en intimité et lorsque ses invités ne sont pas plus
nombreux que sept. On voit, dans cette salle, _le Bol de punch_, par
Flaxman, don de George IV, lorsqu’il était prince régent. La salle
d’audience privée de la reine est surtout remarquable par ses portraits
de famille. La chambre des tapis, qui servait de chambre à coucher à la
fille aînée de la reine, plus tard impératrice Frédéric d’Allemagne, est
ornée de quatre tapisseries des Gobelins, représentant les quatre
saisons, don de l’empereur Napoléon III, ainsi que tout l’ameublement,
en tapisserie de Beauvais.
Parmi les appartements d’apparat, que le public est admis à visiter une
fois par semaine, lorsque la reine n’habite pas le château, nous
citerons la salle du Trône et le trône d’ivoire, remarquablement
sculpté, offert à la reine par le Maharajah de Travancore et la grande
salle de banquet, dite salle de Waterloo, où se trouve toute une riche
vaisselle d’or, d’une valeur inestimable. C’est dans cette salle que
fut reçu Louis-Philippe, le 8 octobre 1844. Le prince consort et le duc
de Wellington étaient allés au-devant de lui à Portsmouth. La reine
descendit jusqu’au bas du perron pour le recevoir. On cultivait alors
l’alliance française et le prince Albert excellait à trouver des
prévenances pour le roi.
Louis-Philippe fut ravi: il oublia sans doute que la rançon d’un roi de
France avait payé cette salle; qu’il était le premier roi de France à
fouler au pied le sol de la cour du château, depuis le roi Jean
prisonnier; il passa donc gaiement sous les étendards glorieux des
Marlborough et des Wellington et devant les portraits des membres du
Congrès de Vienne, réuni après la défaite des armées françaises à
Waterloo, pour arriver jusqu’à sa place. Pour comble d’ironie, le pauvre
roi vint le lendemain plier le genou devant le trône d’ivoire de
Victoria, qui, devant le concile de l’ordre, l’avant-dernier en date,
l’arma chevalier de l’ordre de la Jarretière, ordre créé par Édouard III
pour célébrer sa victoire de Crécy sur la France. Victoria avait-elle eu
quelque part à la composition du programme? En tout cas, la reine
d’Angleterre ne brilla pas, ce jour-là, par le tact dont elle a donné
maintes preuves en d’autres occasions. Peut-être Louis-Philippe se
rendit-il compte, dans la suite, du rôle ridicule qu’il était allé jouer
à la Cour de Windsor et s’en vengea-t-il, en faisant échouer les efforts
de la diplomatie anglaise, échec que d’ailleurs il paya de son trône?
Toujours est-il que la cordiale entente ne fut pas de longue durée.
Napoléon III reçut quelques années plus tard le même cordon de la
Jarretière, mais on eut cette fois la
[Illustration:
Phot. H. N. King.