Un fait singulier a été établi par l'écrivain allemand bien connu, M.
Fallmerayer, dans son _Histoire de la Morée au moyen-âge_, c'est que
cette partie de la Grèce a été en la possession des Slaves du VIe au
IXe siècle; ce qui explique les noms slaves donnés à beaucoup de
villes encore existantes de cette province et celui même de Morée. Une
version commune veut qu'on l'ait appelée ainsi du nombre de ses
mûriers (bien qu'elle n'eût rien de plus remarquable, sous ce rapport,
que beaucoup d'autres parties de l'empire byzantin); mais il est bien
plus raisonnable de faire dériver le nom de cette péninsule de _More_,
en slave la Mer, d'autant mieux que les écrivains byzantins ne s'en
servirent jamais et conservèrent toujours celui de Péloponèse, par la
raison toute vraisemblable que c'était un mot d'origine barbare,
qu'ils n'eussent pas rejeté s'il avait eu sa racine dans le grec.
On sait que les Slaves, qui avaient commencé à faire de très
fréquentes incursions dans l'empire grec, sous Justinien Ier, furent
conquis, pendant la seconde partie du VIe siècle, par la nation
asiatique des Avars, que la cour de Byzance avait excités à attaquer
les Slaves. Cependant, les Avars devinrent des ennemis plus
redoutables pour l'empire grec que les Slaves ne l'avaient été, et ces
derniers, marchant dès lors sous la bannière de leurs vainqueurs et
comme leur avant-garde, pénétrèrent jusqu'aux murs de Constantinople.
Tout le Péloponèse fut ravagé par les Slaves, à l'exception de
l'Acrocorinthe, avec ses deux ports de mer (Cenchrea et Lecheum),
Patras, Modon, Coron, Arges, avec la campagne voisine d'Anapli, dans
le district actuel de Praslo, Vitylos, sur le versant occidental du
Taygète, et les hauteurs de la province de Maïna. Le reste du
Péloponèse fut réduit en un désert aride, et les habitants qui
échappèrent à la mort et à la captivité s'enfuirent, ou dans les
places fortes que nous venons d'indiquer ou dans les îles de
l'Archipel.
Les Slaves ayant ainsi conquis la Morée, y fondèrent un établissement
permanent. C'est un fait dont on peut aisément s'assurer par une étude
attentive des auteurs byzantins. Cedrénus, Théophane et le patriarche
Nicéphore, qui écrivirent au VIIIe siècle, appellent le pays situé
entre le Danube et les montagnes d'Arcadie et de Messénie,
_Sclabinia_, c'est-à-dire le pays des Slaves ou Esclavons; Constantin
Porphyrogenète dit que tout le Péloponèse, au temps de Constantin
Copronyme (741-75), se fondit dans l'élément slave et barbare.
La domination des Avars, qui avaient presque ruiné l'empire grec, se
vit ébranlée à sa base par la révolte des Slaves de l'Ouest, sous le
règne de l'empereur Héraclius (610-41); la nation slave des Serbes et
des Chrobates (Serviens et Croates) ayant été appelée par cet empereur
à les chasser des provinces méridionales du Danube, cette circonstance
laissa les Slaves en paisible possession du Péloponèse et des autres
terres qu'ils avaient enlevées aux Avars. Suivant la pente naturelle
de leurs dispositions au calme, ils adoptèrent, comme ils l'avaient
fait dans d'autres contrées, les occupations tranquilles de
l'agriculture et de l'industrie, et ils perdirent bientôt toute trace
de cette humeur guerrière qui semblait les caractériser au temps de
leur invasion dans l'empire grec. Cette transformation fournit aux
monarques byzantins les moyens de les attaquer avec succès; Constant
II (642-68) porta la guerre dans le pays des Slaves, afin d'ouvrir une
communication entre la capitale, d'une part, et Philippi et
Thessalonique de l'autre. Justinien II (685-95 et 705-10) dirigea
aussi une expédition victorieuse contre les Slaves, et fit un grand
nombre de prisonniers qu'il transplanta dans l'Asie-Mineure. L'empire
grec ayant repris une énergie momentanée sous la dynastie isaurienne,
Constantin Copronyme poussa ses conquêtes sur le territoire des Slaves
jusqu'à Bérée, au-dessus de Thessalonique, ainsi qu'on n'en saurait
douter en examinant la délimitation des frontières de l'empire faite
par les ordres de l'impératrice Irène, en 793. Les Slaves du
Péloponèse furent conquis, sous le règne de l'empereur Michel III, à
l'exception des _Milingi_ et des _Eseritæ_ qui habitaient Lacédémone
et Elis, ainsi que le rapporte Constantin Porphyrogenète[203].
[Note 203: _De administrando imperio_, part. ij, chap. LVJ.]
L'empereur Basile Ier ou le Macédonien, acheva de les soumettre;
vinrent ensuite la Religion chrétienne et la civilisation grecque, qui
effaça leur individualité, perdue au milieu des Hellènes, de même que
l'élément allemand absorba celle de leurs frères des rivages de la
Baltique.
Les traces de l'occupation de la Morée par les Slaves se retrouvent
encore dans ce pays. Plusieurs localités décrites par Pausanias et
même par Procope, ont disparu et ont été remplacées par d'autres
portant des noms slaves, tels que Goritz, Slavitza, Veligosti, etc.,
etc. Il est presque inutile d'ajouter que les habitants, dont le
langage avait donné des noms à ces localités, sont nécessairement
restés un temps considérable dans les lieux qui continuent de porter
ces noms, après que les individus eux-mêmes ont disparu comme nation
des pays où se trouvent situées les villes nommées par eux.
Il paraît que la population actuelle de la Morée a, pour le moins,
autant de sang slave que de sang grec dans les veines. «Le caractère
des habitants de la Morée a cependant, selon un voyageur moderne[204],
plus de ressemblance avec celui des anciens Grecs qu'avec les Slaves
ou tout autre peuple. Il en est de même de leurs costumes, des moeurs
de leurs différentes communautés et de leurs sentiments. Et, bien
qu'ils aient hérité peu des nobles qualités de leurs ancêtres, ils
possèdent leur finesse et leur esprit de ruse, et, comme les anciens
Grecs, ils sont également _dolis instructi et arte Pelasgâ_.» Cette
réflexion n'est certainement pas applicable aux Slaves.
[Note 204: Sir Gardner Wilkinson, dans son ouvrage sur la Dalmatie et
Montenegro, vol. II, p. 453.]