De Denver à Trinidad, en passant par Pueblo, le chemin de fer _Denver et
Rio Grande_ longe les plateaux mamelonnés qui sont situés aux confins de
la prairie et immédiatement aux pieds de la première chaîne des
Montagnes-Rocheuses.
Entre _Colorado Springs_ et Pueblo, nous apercevons, des fenêtres du
convoi, à droite et à gauche de la voie, des _Prairie dog towns_
--littéralement des "villages de chiens des prairies." Ces petits
animaux, de l'ordre des rongeurs, gros comme des lapins ordinaires,
habitent les prairies américaines et construisent leurs terriers par
milliers dans les endroits où ils trouvent en abondance les herbes dont
ils font leur principale nourriture. Ils ne paraissent guère s'inquiéter
du voisinage des hommes et ils sont très comiques à voir, assis sur le
derrière, au haut des petites buttes de sable qui proviennent du
creusement de leurs habitations souterraines, et poussant des
grognements qui ressemblent beaucoup au jappement des jeunes chiens. On
dit--je n'ai jamais vérifié la chose et je suis loin de me porter garant
de l'authenticité de l'histoire--que chaque terrier est habité en commun
par un chien de prairie, un serpent à sonnettes et un hibou qui font
tous les trois le meilleur ménage du monde. Je n'ai jamais vu que les
chiens, car on prétend encore que leurs sinistres compagnons ne sortent
que la nuit. J'ignore aussi l'origine de cette tradition qui me paraît
bien risquée et tout ce que je sais du chien de prairie, c'est de
l'avoir aperçu en passant et d'avoir appris dans un bouquin quelconque
que, scientifiquement, cet intéressant petit animal est connu dans le
monde des savants sous le nom du cynomus ou _spermophilus ludovicianus_.
Je laisse aux naturalistes l'agréable besogne d'étudier plus longuement
les habitudes et les moeurs de cette marmotte américaine.
[Illustration 072]
UN VILLAGE DE CHIENS DE PRAIRIE.
La ville de Pueblo est située à 45 milles au sud de _Colorado Springs_,
et c'est de là que le chemin de fer, en se dirigeant directement vers
l'ouest, traverse les montagnes par le défilé du _Royal Gorge_, pour
nous conduire à Salida, Leadville, Aspen, Gunnison, _Grand-Junction_ et
_Salt, Lake City_. Nous allons maintenant nous diriger plus au sud,
vers, Trinidad, pour revenir à _Cuchara Junction_, et de là nous rendre
par le col de la Veta, dans la vallée de San-Luis, en allant jusqu'à
_Santa-Fé_ du Nouveau-Mexique, par la vallée du _Rio Grande del Norte_.
C'est le pays des Pueblos ou villages indiens, et c'est sans contredit
un des coins les plus pittoresques et les plus intéressants de
l'Amérique du Nord. Je n'entreprendrai pas de traduire les noms anglais
ou espagnols des endroits que j'ai visités, car il serait probablement
impossible de s'y reconnaître en consultant les cartes géographiques. On
se trouve ici aux confins des anciennes possessions mexicaines, et l'on
y rencontre un mélange d'anglais et d'espagnol que l'on peut comparer au
mélange d'anglais et de français qui existe dans les villes et dans les
villages limitrophes des provinces de Québec et d'Ontario.
On a donné à Pueblo le surnom de "Pittsburg de l'Ouest," en raison de
ses hauts fourneaux et de ses vastes intérêts manufacturiers. Le minerai
de fer et le charbon abondent dans les environs; aussi la ville, qui ne
compte que quelques années d'existence, a-t-elle déjà une population de
30,000 habitants. L'élevage des bestiaux, que l'on fait en grand dans
les plaines voisines, et les ressources agricoles des terres arrosées
parla rivière Arkansas, ajoutent aussi largement à la prospérité
commerciale et industrielle de la ville naissante. La fièvre de la
spéculation sur la propriété foncière est aujourd'hui à son comble à
Pueblo, mais il en est un peu de même dans toutes les nouvelles villes
de l'Ouest.
Denver en est un exemple frappant et Pueblo aspire à suivre Denver dans
la voie d'une prospérité absolument merveilleuse. On y a déjà construit
et l'on construit encore actuellement des édifices qui feraient honneur
aux grandes villes des Etats de l'Est et du Canada. Citons comme
exemples un superbe hôtel de $500,000 et un théâtre qui en a coûté
autant. On y construit aussi un véritable palais pour l'exposition
permanente des produits des mines du Colorado--et tout cela dans une
ville de 30,000 âmes!
Trinidad est une ville de 6,000 habitants située au sud, près de la
frontière du Nouveau-Mexique, et au coeur d'un pays riche en mines de
charbon. C'est aussi une ville nouvelle--_a railroad town_--comme disent
les Américains, une ville qui doit sa naissance à la construction d'un
chemin de fer. C'est bien un peu là l'histoire de toutes les villes de
l'Ouest. C'est à _Cuchara Junction_ que le _Denver-Rio Grande R. R._
bifurque de nouveau à droite et à l'ouest pour escalader la chaîne de
_Sangre de Cristo_, en passant par le col de la Veta, à une altitude de
9,393 pieds au-dessus du niveau de la mer. Immédiatement après avoir
quitté le village de la Veta, et en vue des pics jumeaux appelés par les
Espagnols _Los Picachos_, la voie s'engage dans les dédales apparemment
inextricables de gorges, de défilés et de précipices, qui suivent le
cours d'un torrent que nous traversons et retraversons à chaque instant
sur des ponts suspendus aux anfractuosités de la montagne. Nous montons
en suivant une pente plus ou moins rapide, selon les exigences et les
accidents du sol. Deux puissantes locomotives nous traînent lentement en
poussant des râles cadencés qui nous font comprendre la force énorme de
traction qui leur est nécessaire pour surmonter les difficultés qui se
dressent à chaque pas. Roulant parfois sur les chevalets et sur les
tréteaux entrelacés d'un viaduc vertigineux jeté sur le torrent qui
mugit au fond d'un abîme; surplombés plus loin par des rochers
gigantesques qui nous menacent par leurs dimensions fantastiques, nous
montons, nous montons toujours, constamment en vue de pics innombrables
qui dressent leurs cimes couvertes de neiges, dans toutes les
directions.
On a dit des Montagnes-Rocheuses, que ce n'était pas une chaîne de
montagnes, mais plutôt un océan de montagnes, et il faut avoir traversé
le massif du Colorado pour se faire une idée de la justesse de
l'expression. De la hauteur du mont _Veta_ on aperçoit au nord les
sommets de la _Sierra Mojada_, au sud la chaîne de la _Culebra_ et
immédiatement à l'ouest, le plus haut pic du Colorado, la _Sierra
Blanca_ qui élève sa cime neigeuse à une altitude de 14,464 pieds
au-dessus du niveau de la mer. Des montagnes à droite, à gauche, devant,
derrière, des montagnes partout.
[Illustration 077]
LE COL DE LA VETA.
La descente du sommet de la _Veta_ dans les plaines de _San-Luis_ se
fait à peu près avec la même variété de paysage et toujours avec la même
sécurité, en dépit des obstacles qui s'accumulent partout. On suit les
sommets des chaînons inférieurs, en remarquant que les torrents coulent
maintenant vers l'ouest pour aller se jeter dans le _Rio Grande del
Norte_. Par une série de détours, de retours et de zig-zags qu'il serait
impossible de décrire, nous descendons lentement des pentes rendues
accessibles au moyen de travaux herculéens. Ici l'on a percé la montagne
par des tunnels creusés dans le roc vif; un peu plus loin, la voie,
taillée dans le granit, serpente au flanc d'un précipice dont on
n'aperçoit pas toujours le fond; et partout des ponts, des viaducs et
des tréteaux en treillis qui nous permettent d'arriver enfin dans la
vallée de San-Luis, où le _Rio Grande_, poursuit sa course accidentée
pour servir plus loin de frontière entre le Mexique et les Etats-Unis,
et pour se jeter enfin dans le golfe du Mexique, à _Brazos Santiago_. On
arrive enfin à la ville d'Alamosa, où la voie bifurque de nouveau vers
le nord pour desservir le commerce des centres miniers et agricoles de
_Del Norte_, de _South-Fork_ et de _Waggon wheel Gap_. Il existe un peu
partout, dans les Montagnes-Rocheuses, des sources minérales d'eau
chaude, auprès desquelles on a construit des hôtels pour les malades et
les invalides. Les sources de _Waggon wheel Gap_ ont acquis une
célébrité qui attire chaque année un grand nombre de baigneurs de toutes
les parties des Etats de l'Ouest.
La chasse et la pêche sont aussi partout abondantes dans la montagne.
Les lacs et les rivières sont très poissonneux, et l'on tue l'ours, la
panthère, le chevreuil et l'antilope aux environs même des stations du
chemin de fer. Il faut avouer, cependant, qu'il y a dix ans à peine que
le pays a été livré au commerce et à l'agriculture par la construction
du _Denver & Rio Grande Railway_, et il est assez facile de prévoir
l'époque où la chasse se fera aussi rare que dans les Laurentides, bien
qu'il y ait ici des refuges assurés pour le gibier, dans les solitudes
inaccessibles et inexplorées des montagnes de _Saguache_ et de
_Lagarita_.
Revenant à Alamosa, qui est le centre commercial de la vallée du _Rio
Grande_, le chemin de fer se dirige au sud vers _Antonito_, à travers un
pays fertile qui fut autrefois le lit d'un grand lac, s'il faut en
croire les géologues. Nous touchons ici à la frontière du
Nouveau-Mexique et aux limites du pays occupé autrefois par les
Espagnols. Il y a, encore, à _Antonito_, bifurcation du chemin de fer;
la ligne principale se dirigeant à l'ouest vers les villes minières de
Chama, de Durango, de Silverton et d'Ouray; et de là un embranchement
allant directement au sud, à travers le pays des _Pueblos_, vers
Espanola et Santa Fé et à une distance de 408 milles de Denver.
Nous allons d'abord suivre la ligne principale jusqu'à Ouray, quitte à
revenir ensuite sur nos pas, afin de nous occuper plus longuement des
Indiens du Nouveau-Mexique.
Le chemin de fer, entre Antonito et Ouray, est construit à une altitude
moyenne de 7000 pieds, allant progressivement en montant jusqu'à la
ville de Silverton qui est pittoresquement assise sur un plateau élevé
de 9,224 pieds au-dessus du niveau de la mer.
En quittant la vallée de _San-Luis_ on traverse d'abord la chaîne des
Conejos, pour redescendre dans la vallée de _Los Pinos_, toujours en
suivant les sinuosités des défilés les plus pittoresques et les plus
intéressants. Le passage de la gorge de Toltec nous conduit à travers
les profondeurs d'une fissure gigantesque produite dans le roc par
quelque cataclysme.
La rivière coule ici au fond d'un abîme profond de 1500 pieds, et les
ingénieurs ont dû construire des ponts, on plutôt des balcons suspendus
au flanc escarpé de la montagne où les convois circulent sur une voie
aérienne. On entend souvent sans l'apercevoir le torrent qui écume au
fond de son lit de granit, et l'on aperçoit à une hauteur vertigineuse
le bleu du ciel qui éclaire vaguement la grandeur sauvage d'une scène
qui nous rappelle les illustrations fantastiques de la _Divine Comédie_
du Dante, par Gustave Doré. A gauche, en sortant de la gorge, on
aperçoit un obélisque élevé par la main des hommes et qui pique
naturellement la curiosité du voyageur. C'est un monument élevé, le 26
septembre 1881, à la mémoire du président Garfield qui était enterré, ce
jour là, à Cleveland, dans l'Etat de l'Ohio. Sur le granit poli de
l'obélisque on a gravé l'inscription suivante:
_In Memoriam_
JAMES ABRAHAM GARFIELD
_President of the United States_
_Died September 19, 1881_
_Mourned by all the People_
Erected by Members of the National Association of
General Passenger and Ticket Agents, who
held memorial Burial Services
on this spot.