DE MONTRÉAL A CHICAGO
28 OCTOBRE 1889.
Deux jours et trois nuits de chemin de fer, avec vingt-quatre heures de
repos à Chicago, suffisent aujourd'hui pour faire le voyage de Montréal
à Denver; soit sept cents lieues en soixante heures, avec tout le
confort moderne que comportent les installations superbes des
wagons-salons, des wagons-lits et des wagons-restaurants. Et tout cela,
avec un seul arrêt, à Chicago. C'est un changement à vue qui nous fait
rêver, tout éveillés, à ces trucs de théâtre où les décors s'élèvent ou
s'enfoncent, paraissent et disparaissent aux yeux du public, sans qu'il
soit même nécessaire de baisser le rideau.
Et partout, maintenant, la lumière électrique remplace, la nuit, la
lumière blafarde des anciens systèmes d'éclairage. Il n'y a certainement
pas de pays au monde où le progrès se soit affirmé d'une manière plus
éclatante qu'aux Etats-Unis et au Canada, dans l'amélioration des
systèmes de transport du public voyageur.
En partant de Montréal, j'avais mis dans mon sac de voyage, pour
utiliser les loisirs de la route, les deux volumes des _Lettres du Baron
de Lahontan_ [2]. J'avais, sans y réfléchir d'ailleurs, choisi un
ouvrage qui me fournissait les points de comparaison les plus
pittoresques et les plus authentiques, entre la manière de voyager de
nos pères, de Montréal à Chicago, il y a deux cents ans, et les
facilités que nous procurent aujourd'hui les découvertes de la vapeur et
de l'électricité. Et ces comparaisons m'amenaient à déplorer
l'ignorance, les préjugés et le fanatisme de ces sectaires [3] qui osent
aujourd'hui élever la voix contre les descendants de ces vaillants
voyageurs de race française qui ont découvert, pacifié, civilisé et
partiellement colonisé tous ces vastes pays qui s'étendent entre
l'embouchure du Saint-Laurent, à l'est, et les bords du fleuve
Mississipi, à l'ouest.
[Note 2: Voyages du Baron de Lahontan, clans l'Amérique Septentrionale,
avec cartes et figures, Amsterdam, 1705.]
[Note 3: Une vive discussion se faisait alors, dans les journaux anglais
et français du Canada, sur les droits conférés aux Canadiens-français,
par le traité de Versailles, en 1763.]
Pas un lac, pas une rivière, pas une montagne que nos pères n'aient
explorée, pas un fortin historique qui n'ait été témoin de leurs luttes
avec les guerriers des Cinq-Nations; et si le sort des armes a pu
changer le drapeau qui flottait alors des rivages de l'Acadie au pied
des Montagnes-Rocheuses, l'histoire est toujours là pour rappeler que ce
sont les Français qui ont été les pionniers de la civilisation dans
cette partie du continent de l'Amérique du Nord.
Lachine, Kingston (_Frontenac_), Toronto, Sarnia, que nous passons à
toute vapeur, sont autant d'anciens postes français fondés aux premiers
temps de la colonie; et la grande ville de Chicago est située,
aujourd'hui, à l'embouchure de la rivière du même nom que je trouve
indiquée, dans les cartes de Lahontan sous le nom de _Chegakou--Portage
de Chegakou des Illinois_. Et cette carte date de 1689, il y a juste
deux cents ans.
[Illustration 021]
SUR LE ST. LAURENT
Las Rapides de Lachine--Comme on voyage aujourd'hui....
[Illustration 022]
SUR LE ST. LAURENT
Les Rapides de Lachine--Comme on voyageait autrefois.
Lahontan qui, comme on le sait, était officier dans les troupes royales,
donne d'abord la description des canots dans lesquels on voyageait
alors, et qu'il appelle les "voitures du Canada":
Leur grandeur varie de dix pieds de longueur jusqu'à
vingt-huit. Les plus petits ne contiennent que deux
personnes. Ce sont des coffres à mort. On y est assis sur
les talons. Pour peu de mouvement que l'on se donne ou que
l'on penche plus d'un côté que de l'autre, ils renversent.
Les plus grands peuvent contenir aisément quatorze hommes,
mais pour l'ordinaire, quand on veut s'en servir pour
transporter des vivres ou des marchandises, trois hommes
suffisent pour les gouverner. Avec ce petit nombre de
canoteurs on peut transporter jusqu'à vingt quintaux.
Ceux-ci sont sûrs et ne tournent jamais quand ils sont
d'écorce de bouleau, laquelle se lève ordinairement en hiver
avec de l'eau chaude...
Ces bâtiments ont 20 pouces de profondeur, 28 pieds de
longueur et quatre et demi de largeur vers la barre du
milieu. S'ils sont commodes par leur grande légèreté et le
peu d'eau qu'ils tirent, il faut avouer qu'ils sont en
récompense bien incommodes par leur fragilité; car pour peu
qu'ils touchent ou chargent sur le caillou ou sur le sable,
les crevasses de l'écorce s'entrouvrent, ensuite l'eau entre
dedans et mouille lès vivres et les marchandises.
Chaque jour il y a quelque crevasse ou quelque couture à
gommer. Toutes les nuits on est obligé de les décharger à
flot et de les porter à terre où on les attache à des
piquets, de peur que le vent ne les emporte; car ils pèsent
si peu que deux hommes les portent à leur aise sur l'épaule,
chacun par un bout. Cette seule facilité me fait juger qu'il
n'y a pas de meilleure voiture au monde pour naviguer dans
les rivières du Canada qui sont si remplies de cascades, de
cataractes et de courants. Ces canots ne valent rien du tout
pour la navigation des grands lacs où les vagues les
engloutiraient si on ne gagnait terre lorsque le vent
s'élève. Cependant on fait des traverses de 4 ou 5 lieues
d'une île à l'autre, mais c'est toujours en temps calme et à
force de bras car on pourrait être facilement submergé....
(_Lahontan Vol. I, pages 35-36._)
Voilà pour les voitures d'autrefois dans lesquelles on faisait le voyage
de Montréal au Mississipi. On avouera qu'on était encore loin des
_Pullman cars_ éclairés à l'électricité et chauffés à la vapeur. Nos
pères mettaient alors plus de temps à parcourir l'espace qui sépare
Montréal de Kingston, que je viens d'en mettre pour faire le trajet de
700 lieues qui sépare Montréal de Denver. Et on va voir au prix de
quelles misères, de quelles privations, de quelles souffrances ils
parvenaient à surmonter les difficultés sans nombre qui les attendaient
partout; sans compter les Iroquois qui les guettaient dans chaque
buisson, pour leur dresser des embuscades. C'est encore M. de Lahontan
qui raconte son premier voyage de Montréal au fort de Frontenac
(Kingston):
Je m'embarquai à Montréal dans un canot conduit par trois
habiles Canadiens. Chaque canot était chargé de deux
soldats; nous voyageâmes contre la rapidité du fleuve
jusqu'à trois lieues de cette ville où nous trouvâmes le
saut St. Louis, petit cataracte si violent, qu'on fut
contraint de se jeter dans l'eau jusqu'à la ceinture, pour
traîner les canots un demi-quart de lieue contre les
courants. Nous nous rembarquâmes au-dessus de ce passage, et
après avoir vogué douze lieues ou environ, partie sur le
fleuve, partie sur le lac St. Louis, jusqu'au lieu appelé
les _Cascades_, il fallut débarquer et transporter nos
canots A un demi-quart de lieue de là. Il est vrai qu'on les
aurait encore pu traîner avec un peu de peine en cet
endroit, s'il ne se fût trouvé au-dessus du cataracte du
_trou_. Je m'étais imaginé que la seule difficulté de
remonter le fleuve ne consistait qu'en la peine et
l'embarras des portages, mais celle de refouler sans cesse
les courants, soit en traînant les canots ou en piquant de
fond, ne me parut pas moindre. Nous abordâmes à cinq ou six
lieues plus haut aux _Sauts des Cèdres et du Buisson_, où
l'on fut encore obligé de faire des portages de cinq cents
pas. Nous entrâmes, à quelques lieues au-dessus, dans le lac
St-François, à qui l'on donne vingt lieues de circonférence
et l'ayant traversé, nous trouvâmes des courants aussi forts
que les précédents, surtout le _Long-Saut_ où l'on fit un
portage d'une demi-lieue. Il ne nous restait plus à franchir
que le pas des Galots. Nous fûmes obligés encore de traîner
les canots contre la rapidité du fleuve. Enfin, après avoir
essuyé encore bien des fatigues à tous ces passages, nous
arrivâmes au lieu nommé la _Galette_, d'où il ne restait
plus que vingt lieues de navigation jusqu'au fort Frontenac.
Ce fut en cet endroit que les canoteurs quittèrent leurs
perches pour se servir des rames, l'eau étant ensuite
presque aussi dormante que dans un étang. L'incommodité des
_maringouins_, que nous appelons en France des _cousins_, et
qui se trouvent, à ce qu'on dit, dans tous les pays du
Canada, me semble la plus insupportable du monde. Nous en
avons trouvé des nuées qui ont pensé nous consumer, et comme
il n'y a que la fumée qui les puisse dissiper, le remède est
pire que le mal... (_Lahontan, Vol. I, pages 39-40._)
Je ne crois pas avoir besoin d'insister sur la différence des voyages
d'alors et d'aujourd'hui, mais en lisant ces pages intéressantes qui
nous reportent deux siècles en arrière, on ne peut s'empêcher de
réfléchir qu'il n'y a pas un pouce de terrain entre Montréal, Toronto,
Sarnia et Chicago qui n'ait appartenu à la France par droit de
découverte et d'exploration. La ville de Toronto, elle-même, si fière de
ses progrès et de son accroissement, était déjà prévue, à cette époque,
par _Lahontan_ lui-même dans un mémoire qu'il présentait à M. de
Pontchartrain, sur un projet de défense des grands lacs contre les
incursions des Iroquois:
"Je ferais, dit-il, trois petits fortins en différents
endroits; l'un à la décharge du lac Érié que vous verrez sur
ma carte du Canada, sous le nom de fort supposé, aussi bien
que les deux autres; le second à l'entrée du lac Ontario et
le troisième à l'embouchure de la baye de _Toronto_ sur le
même lac."
Ce fort de Toronto, indiqué en 1689 par Lahontan, ne fut construit que
cinquante ans plus tard sous le nom de _Fort Rouillé_; mais ces braves
citoyens de Toronto ignorent ou prétendent ignorer que le site de leur
ville fut choisi, il y a deux cents ans, par un officier français.
En faisant le trajet de Montréal à Chicago, par le _Grand Trunk
Railway_, on traverse la décharge du lac Huron, de _Sarnia_ au _Fort
Gratiot_. Ce dernier fort est construit sur l'emplacement autrefois
occupé par le _Fort Saint-Joseph_ commandé par Lahontan en 1687-88.
Voici en quels termes il raconte le passage de la rivière du Détroit et
du lac Saint-Clair:
Le 6 septembre 1687, nous entrâmes dans le détroit du lac
Huron, que nous remontâmes contre un faible courant de
demi-lieue de largeur, jusqu'au lac de Sainte-Claire qui a
douze lieues de circonférence. Le 8 du même mois, nous
suivîmes les bords jusqu'à l'autre bout, d'où il ne nous
restait plus que six lieues à refouler pour gagner l'entrée
du lac Huron, où nous mîmes pied à terre le 14. Vous ne
sauriez imaginer la beauté de ce détroit et de ce petit lac,
par la quantité d'arbres fruitiers sauvages que l'on voit,
de toutes les espèces, sur ses bords. J'avoue que le défaut
de culture en rend les fruits moins agréables, mais la
quantité en est surprenante. Nous ne découvrions sur le
rivage que des troupes de cerfs et de chevreuils. Nous
battions aussi les petites îles pour obliger ces animaux à
traverser en terre ferme, pendant que les canoteurs
dispersés autour de l'île leur cassaient la tête dès qu'ils
étaient à la nage. Arrivés au fort Saint-Joseph dont
j'allais prendre possession, messieurs Duluth et de Tonti
voulurent se reposer quelques jours avant de passer
outre.... (_Lahontan, Vol. I, pages 108-108._)
Je ne suivrai pas le brave officier dans ses voyages à Michillimakinac,
par la route que l'on suivait alors pour atteindre le portage de
Chegakou, par la voie des lacs Huron et des Illinois (Michigan). Les
chemins de fer ont bouleversé tout cela et nous faisons en dix-neuf
heures, le trajet que les rudes voyageurs d'autrefois prenaient trente
jours pour accomplir, en canot.
Mais, c'est égal, c'étaient de vaillants hommes que nos ancêtres, et il
faut lire ces récits pittoresques pour se faire une juste idée des
difficultés qu'ils avaient à surmonter.