Les pages qui suivent, écrites sans prétention au style ou à
l'érudition, sont le résultat d'un voyage de santé, fait dans le
Colorado, le Nouveau-Mexique et l'Utah, pendant l'automne et l'hiver de
1889-90.
Trop malade, d'abord, pour me livrer à un travail sérieux et régulier,
je me suis contenté de prendre des renseignements et de noter, au
hasard, tout ce qui me frappait, dans un pays pittoresque, à peine
ouvert à la civilisation et encore très imparfaitement connu du public
voyageur.
Le _Far-West_ américain est aujourd'hui acculé aux
Montagnes-Rocheuses--aux montagnes de roche, comme disaient les anciens
trappeurs français--et il faut même escalader la première chaîne de cet
immense massif pour rencontrer maintenant ces types exotiques que
_Buffalo-Bill_ est allé promener dans les capitales européennes. Tout
cela disparaît à vue d'oeil devant le progrès toujours croissant des
chemins de fer et de l'électricité, et dans vingt ans, il ne restera
guère de coin reculé de l'Amérique du Nord qui n'ait été modernisé par
l'envahissement de ces puissants véhicules de la civilisation et du
progrès matériel.
Les contrées que j'ai visitées n'ont guère d'histoire et les Indiens[1]
eux-mêmes, qui l'habitent encore, ne font guère remonter leurs
traditions à plus de deux ou trois générations. Encore faut-il faire
largement la part de la légende dans tout ce que nous racontent les
indigènes, qui sont aussi indifférents à l'histoire du passé qu'ils ne
paraissent s'occuper de ce que peut leur réserver l'avenir. Le sauvage
vit au jour le jour, apparemment sans regrets pour les événements de la
veille et sans inquiétude pour les nécessités du lendemain. La
civilisation et le progrès implacable du blanc les ont refoulés dans les
montagnes où ils vivent sous la tutelle du gouvernement de Washington.
Sont-ils heureux ou malheureux? c'est ce qu'il serait assez difficile de
découvrir sous le masque d'indifférence et de stoïcisme qui les
distingue dans leurs relations avec les étrangers.
[Note 1: Chacun sait que cette dénomination d'Indiens--_Indios_ en
espagnol--appliquée aux aborigènes des deux Amériques--tient à l'erreur
de Christophe Colomb et des premiers découvreurs, qui regardaient
d'abord le nouveau monde comme un prolongement des Indes. M. Benjamin
Sulte si érudit et si bien versé en pareilles matières tient pour le
mot: _Sauvages_. Je me sers indistinctement des deux expressions,
certain d'être bien compris de tous ceux qui liront ces pages qui n'ont
d'ailleurs, je l'ai déjà dit, aucune prétention à l'érudition.]
En dehors des études géographiques et ethnographiques plus ou moins
sérieuses que comporte naturellement un voyage dans des pays nouveaux,
j'ai cru faire acte de bon Canadien et de bon Français en faisant
ressortir, chaque fois que j'en ai trouvé l'occasion, la grande, la très
grande part qui revient à nos pères, ces hardis coureurs des bois des
trois derniers siècles, dans la découverte et dans les premières
explorations de ces contrées sauvages.
Traversant les montagnes,--soit à cheval, soit en diligence ou en chemin
de fer, selon les circonstances,--j'ai voyagé à loisir et à petites
journées, sans programme arrêté, sans itinéraire tracé d'avance, au
hasard de l'impression et du caprice de chaque jour.
J'ai écrit comme j'ai voyagé: en invalide forcé de se laisser guider par
l'état de sa santé et par les circonstances de chaque jour. C'est
pourquoi j'ai ajouté au présent volume une carte itinéraire qui
permettra au lecteur de suivre assez facilement le cours de mes
pérégrinations dans un des pays les plus accidentés qu'il y ait au
monde. J'ai aussi conservé, sans les traduire, les noms anglais,
sauvages et espagnols des endroits que j'ai visités, afin de ne pas
dérouter ceux qui pourraient avoir la fantaisie de faire un jour un
voyage analogue. De nombreuses illustrations serviront aussi à rendre
plus intelligibles les descriptions que j'ai essayé de faire des sites
qui m'ont le plus vivement intéressé.
J'ai essayé de rester vrai, toujours, souvent au détriment du
pittoresque et du merveilleux; et les statistiques commerciales,
industrielles et agricoles que je cite en passant ont toujours été
puisées aux sources les plus authentiques. En un mot, j'ai voulu, avant
tout, faire une description véridique d'un pays qui est encore
aujourd'hui l'un des plus curieux, et qui sera, avant longtemps, un des
plus prospères du continent de l'Amérique septentrionale.