MAITRE MARTIN LANDOUX L'INVENTEUR

--Comment, nuisible?.... se récria le sportsman.

--Oui, nuisible, je ne m'en dédis pas, car c'est à sa présence que

j'attribue la mort du capitaine Ferber. Il faut donc supprimer cet

appendice encombrant. D'ailleurs, ainsi que l'a très judicieusement

énoncé un technicien de haute valeur, des travaux de qui je me suis

inspiré, H. Noalhat, il faut, pour devenir maître des éléments et

dompter les lois de la nature, créer un jeu de forces antagonistes,

continuellement en action, ce qui permet de réaliser l'équilibre

cherché.

--Mais la cellule stabilisatrice le donne automatiquement, cet

équilibre!

--Ah!... L'automatisme!... fit l'inventeur en branlant la tête. C'est

souvent un tort que d'attacher une importance capitale au fonctionnement

automatique d'un organe!... Concevriez-vous, messieurs, une bicyclette

dont la direction serait automatique?... Or la direction d'un aéroplane

n'est pas sans ressemblance, et je crois que l'on réalise bien mieux

l'équilibre en tenant le guidon qu'en se fiant à l'action d'une surface

le mieux agencée qu'il soit possible.....

--Peut-être avez-vous raison, murmura Outremécourt.

--Pour moi, repartit Martin Landoux, on peut comparer une machine

volante à un bateau sous-marin. Ce sont là deux faces d'un même

problème, et l'on n'a qu'à copier ce qui donne de bons résultats dans

un système pour avoir les mêmes avantages dans l'autre. Or, comment

assure-t-on l'équilibre dans un bateau sous-marin?... En créant un jeu

de forces que l'on équilibre, non pas automatiquement, mais à la main.

Pour maintenir une route horizontale, on incline d'abord la paire de

gouvernails d'arrière que l'on fixe suivant l'inclinaison convenable. On

donne ensuite l'inclinaison voulue à la paire de gouvernails d'avant que

l'on manoeuvre à l'aide d'une roue de barre, et cette roue est mise

aux mains d'un pilote qui, les yeux fixés sur le manomètre d'immersion,

s'efforce de maintenir l'horizontalité par des déplacements

imperceptibles des gouvernails. Il en est de même dans l'aéroplane.

Les plans sustenteurs correspondent aux plans horizontaux d'arrière du

sous-marin, et leur inclinaison fixe est telle qu'elle correspond au

meilleur angle d'attaque possible. A une certaine distance en avant, se

trouvent les plans équilibreurs ou stabilisateurs dont le pilote doit

pouvoir modifier constamment l'obliquité. C'est en somme le principe

appliqué par les Wright.

--Revenons-en à nos aéroplanes, dit le marquis.

--Voici donc un point d'élucidé, continua imperturbablement l'inventeur.

L'équilibre sera obtenu par des moyens réellement scientifiques et

rationnels. Il en sera de même pour la question des virages pendant le

vol et surtout pour le départ qui n'exigera pas un champ de manoeuvres

pour prendre l'élan indispensable...

--Ah! ah!... Voilà qui devient intéressant!...

--Oh! c'est bien simple. J'adjoins à chaque cellule une hélice

ascensionnelle que l'on mettra en marche au moment du départ.

L'ascension s'opérera donc, sinon tout à fait sur place, tout au moins

dans un espace très restreint et suivant un angle très accentué. La

hauteur désirée une fois atteinte, ces deux hélices ascensives seront

progressivement débrayées et toute la puissance du moteur sera reportée

sur les hélices propulsives. Le chariot de roulement peut donc être

réduit à sa plus simple expression. Pour l'atterrissage, la manoeuvre

inverse sera effectuée; les hélices propulsives ralentiront en même

temps que les ascensives se mettront à tourner de plus en plus vite

jusqu'au moment où l'arrêt presque complet est obtenu, et alors

l'appareil se posera à terre sans le moindre choc.

--Voilà une chose bien comprise, approuva le bailleur de fonds des

établissements Martin Landoux, et cette adjonction s'imposait, car elle

augmente notablement la sécurité de l'aéroplane. Je l'adopte donc

pour ma part et j'engage vivement mes amis à suivre mon exemple. Qu'en

pensez-vous, La Tour-Miranne, et vous Outremécourt?...

Ceux-ci avaient suivi avec attention les explications du constructeur,

tout en consultant de temps à autre les plans étalés sous leurs yeux.

--Ainsi donc, fit le marquis, vous pourrez nous établir une première

série de six aéroplanes identiques à celui que vous venez de nous

décrire, c'est-à-dire ayant pour caractéristiques: Biplans à ailerons,

munis d'une paire d'hélices propulsives et d'une paire d'hélices

ascensives, avec gouvernail de profondeur à l'avant, surface des plans

sustenteurs, 50 mètres carrés, moteur de 24-30 chevaux. Poids à vide

d'un appareil 280 kilos. Vitesse, 50 kilomètres à l'heure en portant

un poids utile de 180 kilos, soit deux personnes et des provisions de

combustible et d'eau pour deux heures de marche?... C'est bien cela,

n'est-ce pas?...

--Absolument cela, monsieur le marquis.

--Bon, mais ce n'est pas tout, continua le président de l'_Aéro-tourist

club_, il nous faut un professeur pour nous mettre au courant du

maniement et de la conduite de ces appareils. Voulez-vous être ce

professeur, monsieur Landoux?...

--Vous n'y songez pas, monsieur le marquis! Et mon atelier, mes

ouvriers, qui les dirigerait, si je n'étais pas là!...

--Mais puisque nous allons absorber toute votre production d'ici six

mois, il me semble que vous pouvez bien vous consacrer exclusivement à

l'éducation--j'allais dire au dressage--des membres de notre Club!...

D'abord, à quelle époque vous engagez-vous à nous livrer ces six

premiers appareils?.

--J'espère que l'on pourra en effectuer le montage dans la seconde

quinzaine du mois de mars prochain, répondit le mécanicien après un

instant de réflexion.

--Donc, ce ne sera qu'au mois d'avril ou mai que vous aurez à vous

déranger. Je dois vous dire que je compte organiser un aérodrome dans

les propriétés qu'un de mes parents possède dans le département de

l'Oise et où la place ne nous manquera pas, je vous le garantis! C'est

là que l'on procédera au montage et aux essais des oiseaux mécaniques à

l'aide desquels nous prétendons exécuter le tour de France, par étapes

d'environ 100 kilomètres. Il faudra absolument que vous soyez présent

pour surveiller cette mise au point et nous donner, par vos conseils et

votre exemple, les connaissances spéciales, théoriques et pratiques, qui

nous manquent entièrement afin de mener nos projets à bonne fin. Donc,

pouvons-nous compter sur votre aide pendant cette période?... La chose

est, pour nous, d'importance capitale.

--Vous ne pouvez pas nous refuser cela, mon brave Landoux, implora

Médouville.

Le constructeur parut indécis. Il songeait que son absence pourrait

nuire à la bonne marche du nouvel établissement qu'il était parvenu

à fonder, mais, d'un autre côté, il ne voulait pas mécontenter son

bailleur de fonds. Enfin il parut avoir pris son parti et releva la

tête.

--Songez, insinua La Tour-Miranne que l'aérodrome est à peine à trois

quarts d'heure d'auto de Lavallois et que vous pourrez veiller à vos

affaires, tout en nous rendant le service que nous attendons de vous.

--J'accepte, répondit d'un ton ferme Martin Landoux. Le montage des

aéros et leur mise au point s'effectueront à votre aérodrome par mes

ouvriers et sous mes yeux. Et ce ne sera pas ma faute, je vous le

promets, si vous n'êtes pas satisfaits de leur fonctionnement!...

--Voilà qui est bien dit, mon cher Landoux, fit avec satisfaction

Médouville.

--Et moi je vous remercie de votre collaboration, au nom de tous les

membres du club, ajouta La Tour-Miranne, en serrant chaleureusement les

mains du mécanicien.

--A propos, interrompit celui-ci, je voulais vous adresser une question,

monsieur le marquis, mais peut-être paraîtrai-je indiscret...

--Non, non, parlez, je vous prie.

--C'est bien une série de six appareils du même modèle que vous me

demandez pour vous et vos amis?...

--Six, en effet.

--Votre Société ne compte-t-elle donc que six membres?

--Pardon, mon cher Landoux, nous sommes treize pour l'instant.

--En ce cas, les sept autres?...

--Préfèrent choisir eux-mêmes le système d'aéro qu'ils piloteront.

--Ah!... proféra simplement l'inventeur désappointé.

--Oui, je crois savoir que plusieurs préfèrent le monoplan, qui leur

semble plus élégant et plus rapide...

--Quant à Damblin et à Garruel qui sont ingénieurs, ils font construire

des modèles de leur invention, compléta Médouville.

--Bon, nous verrons ce qu'ils donneront, ceux-là!... Occupons-nous

donc des vôtres, messieurs. Je vais les mettre en chantier dès que les

matériaux m'en auront été livrés. Les commandes partiront dans quelques

jours. En attendant, on continuera l'usinage des moteurs.

--Et faites-nous surtout des moteurs sans pannes, recommanda Médouville

en souriant.

--Je ferai de mon mieux, messieurs. C'est tout ce qu'un ouvrier honnête

peut promettre.

--Alors nous sommes certains d'être bien servis! conclut aimablement La

Tour-Miranne.

Les conditions pécuniaires une fois débattues et réglées, les trois

sportsmen se levèrent.

--Tout est désormais arrêté entre nous, je crois, fit le président. Je

vais maintenant songer à l'organisation de notre aérodrome. J'espère que

le 15 mars prochain vous pourrez vous installer là-bas et y commencer la

mise au point de nos véhicules aériens.

--Je l'espère aussi, monsieur le marquis.

Les trois hommes échangèrent de chaleureuses poignées de mains avec

l'inventeur.

--Au 15 mars donc, à l'aérodrome du club. Soyez exact!

--J'aurai soin de venir vous relancer d'ici là! ajouta Médouville.

--Les ateliers Landoux seront toujours honorés de votre visite,

messieurs, termina le constructeur en s'inclinant courtoisement.

Les sportsmen, accompagnés de Martin Landoux, rejoignirent la luxueuse

limousine de La Tour-Miranne qui les avait amenés au quai Michelet et

s'y engouffrèrent l'un après l'autre.

--A l'hôtel! commanda brièvement le marquis à son chauffeur avant de

refermer la portière sur lui.

La lourde voiture démarra, pendant que le mécanicien regagnait son

atelier en murmurant entre ses dents:

--A la besogne, maintenant! Il ne s'agit plus de flâner, mon vieux

Martin, mais de prouver ce dont tu es capable.

Le tour de France en aéroplane · 第 18 / 85 题