Recluse physiquement, la femme musulmane l'est aussi moralement; dans
les différentes manifestations de la vie sociale, elle est tenue à
l'écart de l'homme.
Quoique leur sexe ait de l'attrait pour la piété, les femmes de
l'islam vont rarement à la mosquée; la loi les en dispense; les plus
âgées seulement y vont avec un peu d'assiduité.
Pendant la prière, les femmes ne doivent pas se mettre sur le même
rang que les hommes; la prière, dans ce cas, ne serait pas valide.
Aux enterrements, on tend un rideau autour de la fosse pendant la
cérémonie de la sépulture, lorsque le défunt est du sexe féminin. Ce
sexe est ainsi mis à part et retenu dans l'ombre jusque dans la
mort[89].
[89] D'OHSSON, II, p. 316.
Les femmes ne peuvent pas être marchandes; elles ne peuvent pas tenir
de boutiques dans les bazars ni sur les places. Les dames de condition
élevée qui vont au bazar, s'y présentent naturellement voilées. On lit
dans les _Mille et une nuits_ l'histoire de jolies acheteuses qui,
pour choisir plus à leur aise, vont s'asseoir dans l'arrière boutique,
où elles prennent un peu de liberté. La coutume qui interdit aux
femmes le commerce, paraît être plus rigoureuse que la lettre du
Coran; on lit en effet dans la sourate IV, qui est plus spécialement
consacrée à la question du statut de la femme: «Ne convoitez pas les
biens les uns des autres. Que les hommes aient la part qu'ils ont
gagnée, et les femmes celle qu'elles ont gagnée.» (Vt. 36.) Si Mahomet
admet que les femmes peuvent faire des bénéfices, c'est qu'il les
autorise implicitement à faire du négoce.
Dans les fêtes publiques, la femme de distinction sort en voiture ou
en barque, couverte d'amples voiles; elle est accompagnée de
domestiques sûrs. Elle ne doit parler à d'autres hommes qu'à son
époux, son père, ou ses frères, à ses cousins très proches et à de
rares amis d'enfance.
Dans les règles de l'héritage, l'infériorité de la femme apparaît
encore. Comme dans certaines coutumes de notre moyen âge, sa part est
inférieure à celle de l'homme: «Dieu, dit Mahomet, vous commande, dans
le partage de vos biens entre vos enfants, de donner au garçon la
portion de deux filles.» (C. IV, 12.) Quand la femme meurt, sans avoir
d'enfant, le mari a la moitié des biens qu'elle laisse; si c'est le
mari qui meurt, et qu'il n'y ait pas d'enfant, la femme n'hérite que
du quart des biens de son époux (C. IV, 13).
Au milieu de toutes ces restrictions, il y a un point sur lequel la
loi de l'islam est plus libérale que la nôtre: la femme musulmane, si
peu maîtresse d'elle-même, est entièrement maîtresse de ses biens; et
elle peut disposer à son gré de ce qui lui appartient en propre.
Notons encore un détail historique. On dit que le meurtre des filles à
leur naissance était pratiqué chez les anciens Arabes; Mahomet a
interdit cette coutume odieuse, et on lui a fait de cette réforme un
titre d'honneur. Je crois qu'on en a exagéré l'importance; l'allusion
qui est faite à ce genre de meurtres dans le Coran, ne doit
s'appliquer qu'à des cas assez rares où des parents, pressés par
l'extrême misère, tuaient leurs enfants qu'ils ne pouvaient nourrir,
et tout d'abord leurs filles comme étant moins aptes au travail.
Mahomet a blâmé cette pratique criminelle; il a aussi condamné la
coutume qu'avaient les parents de faire des doléances à la naissance
des enfants du sexe féminin; cette habitude, assez inoffensive au
fond, se retrouverait encore dans quelques-unes de nos provinces
françaises.
Hormis ces quelques points, il est impossible de prétendre que Mahomet
se soit préoccupé d'élever ou d'ennoblir la situation de la femme. Sa
loi, sur ce chapitre, demeure sans doute la plus dure et la plus
brutale qu'ait connue l'humanité.
* * * * *
Malgré ce poids que l'islam fait peser sur leur sexe, il ne manque pas
dans cette religion de femmes distinguées; mais on doit les considérer
comme des personnalités d'exception.
On sait, qu'à son origine, l'islam eut des femmes célèbres; une
liberté plus grande régnait alors; les mœurs gardaient encore quelque
chose de la facilité qu'elles avaient au temps du paganisme.
A peine est-il besoin de citer les noms de Fâtimah, la fille du
prophète, morte peu de temps après lui, dont la mémoire est demeurée
en vénération chez les Musulmans chiites, et d'Ayéchah, l'épouse
préférée du prophète; il l'avait prise toute jeune, alors qu'il était
vieux; elle vécut longtemps, prit part aux guerres civiles, contribua
à établir les traditions, et fut appelée «la mère des croyants». Dans
le camp des ennemis de l'islam on vit aussi à cette époque des femmes
d'un caractère très âpre et très accentué.
Sous Moawiah, au premier siècle de l'hégire, on trouve encore des
personnes du sexe vivant avec une certaine liberté; mais déjà
l'opinion se déclare contre elles. Une jeune fille de la famille de
Moawiah, qui habitait Médine, sortait à cheval et prenait part à des
courses; le khalife, averti de cette conduite, fit dire au gouverneur
de Médine de se débarrasser d'elle; il faut entendre probablement de
la mettre à mort. Des anecdotes de cette période nous montrent
d'autres femmes recevant les hommes en tenue d'intérieur et sans
voile[90].
[90] _Mélanges de la faculté orientale de Beyrouth_, t. I, p. 40;
études du P. LAMMENS sur le règne de Moawiah.
Peu après les mœurs se resserrent, et le statut de la femme s'établit
comme nous l'avons expliqué. Quelques dames pourtant continuent à se
distinguer dans la piété et dans les œuvres de bienfaisance.
Aux origines du soufisme, en Syrie, on trouve des femmes ascètes. Il y
avait des couvents de religieuses musulmanes en Egypte et à La Mecque,
et il y eut en Orient des femmes honorées comme saintes: Sitta
Néfîsah, de la famille d'Ali, est l'une des plus caractéristiques.
Elle fit trente fois le pèlerinage de La Mecque, fut admirée par le
docteur Châféi, et acquit une réputation de thaumaturge[91].
[91] GOLDZIHER, _Muhammedanische Studien_, II, 301; DOUTTÉ,
_Marabouts_, p. 88; DOZY, _Histoire des Maures d'Espagne_.
Cependant les saintes, sous le nom de maraboutes, se rencontrent
surtout dans l'islam occidental, en Kabylie, au Maroc et chez les
populations sahariennes. On leur donne le titre de _Lallâ_, qui
signifie «madame» en berbère, ou de _sitti_ ou de _sîda_, termes qui
ont le même sens en arabe. Lallâ Marnia, qui a donné son nom à une
localité d'Algérie voisine du Maroc, est une de ces saintes; elle
était belle, savante et faisait des miracles.
Des femmes maraboutes ont joué, de notre temps, un certain rôle en
Algérie; ces personnes jouissent d'un grand prestige; elles font des
tournées dans les campagnes et recueillent beaucoup d'aumônes,
qu'elles remportent à leurs couvents. Nos officiers ont connu
quelques-unes d'entre elles, et ont apprécié l'élévation de leur
caractère et leur valeur intellectuelle. La plus notable paraît avoir
été une maraboute d'Ouezzân morte il y a peu d'années.
En rentrant dans le domaine historique, nous trouvons des femmes qui
se sont signalées dans la science des traditions. Il y en eut aussi de
fort savantes en Espagne; elles cultivaient en particulier la médecine
à Cordoue; cette circonstance est d'autant plus remarquable que
l'islam apporte beaucoup d'obstacles à l'étude de la médecine; c'est
cependant une des sciences que certains libéraux musulmans
recommandent aux femmes, de nos jours. D'autres mauresques excellèrent
dans la poésie.
En politique, nous voyons que des princesses, intrigantes ou habiles,
ont joué un rôle durant presque tout le cours de l'histoire turque ou
arabe. Nous avons déjà parlé de la femme de Haroun el-Rachîd qui
construisit des aqueducs et des citernes à La Mecque; l'histoire nous
laisse apercevoir, dans l'ombre des harems princiers, des épouses ou
des mères de khalifes qui ourdirent des conspirations ou modifièrent
l'ordre de la succession au trône; sous le règne de Mouktadir les
femmes prirent une part considérable à l'administration, et on les
vit même siéger avec les hommes pour rendre la justice[92].
[92] MACOUDI, _Le Livre de l'Avertissement_, trad., p. 482-483.
Dans l'histoire des Turcs, deux figures féminines sont glorieuses
entre toutes: celle de Roxelane et celle de Kœcem. Roxelane, l'épouse
chérie et influente de Soliman le Magnifique, contribua, par son
charme et son intelligence, à la splendeur de son règne. Elle
entretenait avec la reine de Perse une correspondance dans laquelle
ces deux princesses rivalisaient d'agrément et d'esprit; la souveraine
persane louait Roxelane et sa fille Mirmah de leurs œuvres de
bienfaisance et de leur piété. Le tombeau de cette sultane est encore
aujourd'hui un des ornements les plus délicats de Stamboul[93].
[93] M. GERVAIS-COURTELLEMONT a photographié en couleurs, avec
les plaques Lumière, un certain nombre de monuments orientaux.
L'un des plus beaux clichés est celui qui reproduit le revêtement
intérieur, en briques émaillées, du tombeau de Roxelane;
l'harmonie des couleurs est délicieuse.
Kœcem est la mère d'Amurat, la belle-mère du Bajazet de Racine[94];
c'était une femme ambitieuse, intrigante, courageuse et passionnée,
qui soutint le poids de la politique ottomane durant trois règnes;
elle restaura la force de l'empire, mais elle périt durant une révolte
dans des circonstances exceptionnellement pittoresques et dramatiques.
[94] Kœcem est représentée dans la tragédie de Racine, par
Roxane, femme d'Amurat; Bagdad y est appelé Babylone. Cf.
MARTINO, _L'Orient dans la littérature française au_ XVIIe _et
au_ XVIIIe _siècle_, 1906.
Cependant, dût la gloire de l'islam en être diminuée, il convient de
rendre à chaque nation ce qui lui appartient. Ces deux célèbres
sultanes n'étaient pas d'origine musulmane: Roxelane était russe et
Kœcem était grecque.
Les sultans ottomans qui contractaient dans les maisons princières
d'Europe des alliances ayant un intérêt diplomatique, et pour qui des
aventuriers faisaient la chasse aux belles sur terre et sur mer,
étaient quelquefois tolérants et respectueux pour leurs épouses
étrangères au point de leur laisser leur culte. Orkhan Ier épousa vers
1346 Théodora, fille de Cantacuzène et de l'impératrice Irène; cette
princesse vécut en chrétienne dans le harem de Brousse. Bajazet Ier
prit pour femme une princesse du Péloponèse célèbre pour sa beauté, et
lui laissa sa religion. Mahomet II, conquérant de Constantinople,
était né d'une princesse de Sinope, de foi chrétienne. Au début de
l'histoire des Osmanlis, on voit, ainsi que dans nos chansons de
gestes, les belles princesses données aux héros pour prix de leur
valeur: ainsi Othman donna Nilufer, la fille d'un seigneur grec, à
son fils Orkhân, âgé de douze ans, en récompense de ses premiers faits
d'armes.
La diversité des races auxquelles appartiennent les femmes qui entrent
dans les grands harems, est une considération importante, lorsqu'on
désire étudier la psychologie des peuples musulmans, et surtout celle
de leurs souverains. Cette circonstance explique le peu de netteté, la
faible accentuation des caractères ethniques chez les Turcs. Il est
probable que, si la barrière religieuse était levée, les Turcs de la
haute classe nous ressembleraient beaucoup.
En dehors de ces personnalités féminines d'exception, dont nous venons
de parler, il ne faut pas croire,--comme pourrait le faire supposer le
régime auquel elles sont soumises,--qu'il n'y ait dans l'islam que des
femmes incapables, inintelligentes, molles ou inertes. La femme du
peuple, ou celle de condition modeste, travaille sous cette loi à peu
près comme chez nous: elle fait le ménage; elle va un peu aux
boutiques; elle soigne les enfants. La femme âgée, la matrone, prépare
les mariages; c'est une affaire absorbante et délicate, puisque les
jeunes intéressés ne s'en occupent pas eux-mêmes. Dans les campagnes,
les femmes prennent part aux durs travaux; presque partout en Orient,
elles tissent ou brodent; elles produisent ces tapis moelleux et
somptueux, ces étoffes chatoyantes et éclatantes, qui luisent d'une
manière si splendide sous le soleil de l'Orient, et qui même sous la
lumière atténuée de nos climats, font encore les délices de nos yeux.
Et je ne parle pas de celles qui chantent et jouent, bien qu'il y ait
parmi elles de sincères et de véritables artistes.
* * * * *
Il est impossible de parler de la situation de la femme dans l'islam
sans se poser la question de son avenir. Qu'adviendra-t-il de toutes
celles-là qui vivent dans la pénombre du voile, de toutes ces recluses
des harems? La coutume s'élargira-t-elle en leur faveur; verra-t-on
les portes de leur prison s'ouvrir; sentiront-elles l'air libre
circuler autour d'elles, et cela sans que le Coran soit mis de côté et
la foi musulmane abolie? Une transformation des mœurs sur ce point,
une adaptation des lois à des sentiments plus libéraux et plus
modernes est-elle possible, sans qu'il s'ensuive la ruine totale de
cette religion?
Il est fort difficile et fort délicat d'en juger. On voit à cette
réforme bien des obstacles théoriques. En pratique, les partis
progressistes de l'islam ne semblent pas la croire impossible. On
souhaiterait qu'ils aient raison; mais on n'en saurait être tout à
fait sûr.
On voudrait, dis-je, qu'ils aient raison. Ce n'est pas tant,
peut-être, qu'il faille croire la femme musulmane très malheureuse. On
lui prête une mélancolie qu'elle n'a sans doute pas. Prévenue dès
l'enfance de son sort, formée en vue du seul mariage, instruite par
l'exemple des femmes qui l'entourent, préparée par l'atavisme, elle ne
s'étonne pas de sa vie autant qu'on pourrait le croire, et ses
aspirations vers une vie supérieure et plus libre sont peut-être assez
faibles. La lecture de quelques-uns de nos romans ne la trouble pas
tant qu'on imagine; et cette nostalgie à l'idée de notre civilisation
aperçue de loin à travers le réseau des tissus ou des grilles, n'est
apparemment ou qu'un cas d'exception, ou qu'une gracieuse fiction de
poète[95].
[95] Pierre LOTI, _Les Désenchantées_.
Non, je ne vois pas, d'après tout ce que l'on peut savoir de la vie
des harems, d'après l'histoire, et d'après les contes, que la femme
musulmane soit mélancolique et malheureuse, comme nous nous la
représentons aujourd'hui.
Mais si la question n'intéresse pas par-dessus tout son bonheur, elle
intéresse du moins sa dignité. C'est pour l'honneur de l'humanité que
nous, Européens, nous désirons voir s'accomplir cette émancipation
relative de la femme musulmane; et c'est aussi dans la pensée qu'il en
résulterait un accroissement de force pour l'ensemble de la race
humaine; car même sans que la souffrance en soit nettement perçue, il
doit y avoir quelque chose qui s'affaiblit et qui s'étiole dans cette
ombre et sous cette contrainte; sur toute la partie du monde que régit
la loi islamique, l'œuvre que peut faire le sexe féminin, le travail
qu'il peut fournir et le bien qu'il peut accomplir, ne se réalisent
qu'imparfaitement.
Ici il faut avouer que les Musulmans les plus libéraux ne nous
comprennent peut-être pas tout à fait. Se rendent-ils compte du rôle
réel que la femme peut jouer dans la société? Il y a des raisons d'en
douter. Ils semblent un peu imbus, eux aussi, de ce préjugé séculaire
qui fait de la femme un être inférieur. Cette infériorité est presque
de foi pour les Musulmans; elle est inscrite dans le Coran: «Les
hommes sont supérieurs aux femmes à cause des qualités par lesquelles
Dieu a élevé ceux-là au-dessus de celles-ci, et parce que les hommes
emploient leurs biens pour doter les femmes. Les femmes vertueuses
sont obéissantes et soumises: elles conservent soigneusement pendant
l'absence de leurs maris ce que Dieu ordonne de conserver intact
(leurs biens et leur pureté). Vous réprimanderez celles dont vous
aurez à craindre la désobéissance; vous les reléguerez dans des
couches séparées; vous les battrez; mais quand elles vous obéiront, ne
leur cherchez point querelle.» (C. IV, 38.)
Après cela, on ne doit pas s'étonner qu'un Musulman aussi intelligent
et aussi progressiste que l'auteur des _Musulmans français de
l'Afrique du Nord_, vienne parler du rôle social de la femme avec
quelque dédain et en un sens à peu près négatif: «Le rôle de la femme,
dit-il[96], paraît devoir rester neutre et en dehors du mouvement,
puisque d'ailleurs, dans toutes les sociétés, comme l'établissent les
données actuelles de la science, l'évolution est l'œuvre exclusive de
l'homme»; et c'est, selon lui, «en raison même de cet état
d'infériorité de la femme» que l'homme doit prendre soin de son
avenir.
[96] Ismaïl HAMET, _Les Musulmans français du nord de l'Afrique_,
p. 253.
Mais cette façon de sentir est l'opposé de l'esprit féministe; et
cette thèse de l'infériorité de la femme, toute légitime qu'elle est
pour l'islam, est justement celle qui est mise en question de nos
jours. Il paraît difficile que, tant qu'ils seront sous l'empire de ce
préjugé, les Musulmans rendent à la femme la situation qui lui est
due.
[Illustration: VIII.--Les pentes d'Eyoub et la Corne d'Or.]
De tout le monde civilisé, une sorte de demande permanente, et qui
ose parfois se formuler clairement, est adressée à l'élite du monde
musulman; nous prions cette élite, au nom de l'honneur humain, de
faire tout ce qui sera en son pouvoir pour restituer au sexe féminin
la confiance dont il est digne, la part de liberté et d'honneur à
laquelle il a droit. Que si ce progrès peut s'accomplir sans que le
Coran en soit lésé, nous en serons heureux pour l'islam; mais que si
le Coran constitue un obstacle trop manifeste à ce progrès,--et c'est,
à mon sens, ce qui paraît être,--ne sera-ce pas une preuve que ce
livre ne porte pas le cachet de la justice immanente et de la vérité
éternelle?