Le deuxième terme par lequel est défini le statut de la femme
musulmane, est la réclusion et le port du voile.
On a quelquefois présenté le harem comme une conséquence nécessaire de
la polygamie: la réclusion, a-t-on pensé, est le seul moyen de
maintenir l'ordre dans la famille indéfiniment accrue. Ce jugement est
celui de Montesquieu[84]: «Dans le cas de la multiplicité des femmes,
plus la famille cesse d'être une, plus les lois doivent réunir à un
centre ces parties détachées... Cela se fait surtout par la clôture...
en sorte qu'elles font une famille particulière dans la famille.»
[84] _Esprit des lois_, livre XVI, chap. X.
Le même philosophe a remarqué[85] le lien qui existe entre le régime
despotique et le harem: «La servitude des femmes est très conforme au
génie du gouvernement despotique, qui aime à abuser de tout. Aussi
a-t-on vu dans tous les temps, en Asie, marcher d'un pas égal la
servitude domestique et le gouvernement despotique.»
[85] _Esprit des lois_, livre XVI, chap. IX.
Mais nous pouvons étudier avec plus de détails l'histoire de ce
système.
* * * * *
D'où est venue à l'islam l'idée de voiler et de reléguer les
femmes[86]?
[86] V. notre article sur _le voile des femmes dans l'islam_,
_Annales Coloniales_, 20 déc. 1906.
On sait tout d'abord qu'il existe un sentiment à peu près universel,
commun à presque tous les peuples, qui engage à faire apparaître les
femmes voilées dans certains cas. Les deux principaux de ces cas sont
le mariage et le deuil.
Dans l'antiquité latine, la jonction des mains et la remise d'un voile
confirmaient les fiançailles. A Rome les mariées se coiffaient d'un
voile rouge appelé _flammeum_, qui, il est vrai, ne cachait pas le
visage; mais en Grèce la mariée était recouverte pour les noces d'un
voile blanc; et ce n'est que le troisième jour que, consacrant son
voile à Héra, elle pouvait se montrer à visage découvert[87]. Mahomet
avait le sentiment du même symbolisme, lorsque, après une expédition,
pour indiquer qu'il se réservait telle captive, il la couvrait de son
manteau.
[87] Fernand NICOLAY, _Histoire des croyances, superstitions,
mœurs, usages et coutumes_, t. III, l. IX, coutumes et
cérémonies du mariage;--NOTOR, _La femme dans l'antiquité
grecque_.
En ce qui concerne le deuil, l'usage pour les femmes de se voiler aux
enterrements est encore répandu de nos jours. A la mort d'Attila, la
jeune Yildico, qu'il venait d'épouser, demeura près de lui, immobile
sous son voile, attendant jusqu'au matin la venue des gardes[88].
Après la défaite de Darius, les femmes de sa famille vécurent recluses
dans leur tente, au milieu du camp d'Alexandre. La même coutume se
retrouve dans l'islam: quand le khalife Mehdi mourut, des femmes de sa
suite prirent le cilice et le voile noir en signe de deuil.
[88] JORNANDEZ, _Histoire des Goths_, récit de la mort d'Attila.
Ce sont là des usages très répandus, mais qui ne portent pas sur
l'existence tout entière. Néanmoins l'usage du port du voile pendant
un temps prolongé, est ancien aussi. On voit par le curieux traité de
Tertullien _de Virginibus velandis_, que ce grand écrivain
ecclésiastique recommandait de voiler les vierges. Il y avait en ce
temps-là quelques Eglises grecques et barbares qui voilaient leurs
vierges. Tertullien voudrait que cette coutume s'appliquât aussi aux
femmes mariées: «Construis un mur à ton sexe, leur dit-il, qui ne
laisse pas sortir tes regards ni entrer ceux des étrangers.» Nous
voici tout près de l'idée musulmane; et--cette remarque est
intéressante pour nous,--Tertullien recommande l'exemple de «certaines
femmes païennes de l'Arabie, qui ne se couvrent pas seulement la tête,
mais aussi le visage, tellement qu'un seul œil reste libre, aimant
mieux se priver de la moitié de la lumière que de livrer aux regards
la face tout entière, de quoi, ajoute ce Père, les dames romaines les
plaignent beaucoup».
L'usage du voile existait donc à une époque ancienne en Orient, et
particulièrement en Arabie; mais il n'était pas généralisé. Mahomet a
pu prendre l'idée de cette règle dans son pays même; il est possible
aussi qu'il ait été séduit par son caractère sévère et monastique;
nous savons en effet que sa loi a subi sur plusieurs chapitres
l'influence de l'esprit monacal, ainsi que nous l'avons remarqué à
propos du précepte des cinq prières.
Quant à la réclusion de la femme, elle n'était pas, comme le simple
port du voile, dans le goût des Arabes; mais elle était dans les
habitudes des Persans. On sait, d'après les monuments de l'art persan,
que la femme ne paraissait pas dans les cérémonies publiques; car
souvent ces monuments représentent des défilés solennels, et l'on n'y
voit pas de femmes. Le _livre d'Esther_ fournit des renseignements
assez détaillés sur l'organisation des grands harems de la Perse, sur
le rôle des eunuques, la présentation des vierges au roi. Au début de
ce livre, le roi est représenté donnant un grand festin aux hommes, à
l'extérieur du palais, du côté des jardins, tandis que la reine reçoit
les femmes à l'intérieur, dans l'_anderoun_. Le roi fait appeler la
reine Vasthi, et celle-ci refuse d'elle-même de paraître devant les
hommes.
La civilisation et les modes de la Perse exercèrent une assez grande
influence sur l'islamisme naissant. Il n'est pas douteux que
l'organisation des harems chez les hauts personnages musulmans, n'ait
été imitée des coutumes de la Perse. Cette imitation, plus ou moins
complète, a pu commencer dès le temps de Mahomet lui-même.
* * * * *
Les textes du Coran sur lesquels la loi musulmane s'appuie pour
imposer aux femmes le port du voile et la relégation, ne sont pas
absolument concordants. Mahomet paraît avoir d'abord été soucieux de
protéger son propre honneur et celui de ses épouses. Puis sa
sollicitude s'étendit de lui-même à la généralité des croyants. Une
seule clause est restée spéciale aux femmes du prophète, celle qui
leur interdit de se remarier (C. XXXIII, 53).
Dans le chapitre XXXIII, auquel nous venons de faire allusion, un
long verset (53) est consacré à expliquer qu'il ne faut pas
s'introduire avec trop de liberté dans les maisons du prophète. Le
style, en cet endroit, est un peu embarrassé; Mahomet s'excuse en
quelque sorte: il rougit, dit-il, mais Dieu ne rougit pas. Son désir
est que l'on n'entre pas sans permission dans ses maisons.
Probablement il avait été gêné par des importuns qui y venaient à
l'heure du déjeuner; on dit aussi qu'en déjeunant chez lui, un croyant
avait touché la main d'Ayéchah, et que cela lui avait déplu. Omar, en
outre, lui avait fait remarquer qu'il venait chez lui beaucoup de
solliciteurs, honnêtes ou non, et que ses femmes ne devaient pas être
laissées à la merci de tout ce monde. Le prophète se résolut donc à
commander aux croyants: d'abord de ne pas entrer chez lui sans
permission, ensuite de ne parler à ses femmes, si l'on avait quelque
chose à leur dire, qu'à travers un rideau.
Cette dernière prescription fut plus tard étendue à tous les
Musulmans; elle est énoncée en forme négative: «Les femmes ne pèchent
pas (lorsqu'elles parlent sans la séparation du rideau) avec leurs
pères, leurs fils, leurs frères, les fils de leurs frères et de leurs
sœurs, leurs femmes et leurs esclaves.» (C. XXXIII, 55.)
[Illustration: VII.--Samsoun: Mosquée au bord de la mer Noire.]
Il est souvent fait allusion au «rideau» dans les anecdotes de
l'islam, où il paraît aussi sous la forme de grillages. De grands
personnages donnent des audiences en se tenant derrière le rideau;
quelquefois, dans les festins, le rideau s'ouvre au fond de la salle,
et les convives voient apparaître des chœurs de jeunes esclaves.
Avant ces versets, qui établissent la séparation du rideau, Mahomet en
avait promulgué d'autres, relatifs au port du voile. Les premiers que
l'on connaisse sur ce sujet, doivent être de la cinquième année de
l'hégire; (C. XXIV, 31). Il y est seulement prescrit aux femmes
d'avoir le sein couvert, en termes plus précis, elles doivent placer
une voile sous l'échancrure du haut de la chemise, qui pourrait
laisser apercevoir la gorge et la partie supérieure de la poitrine. Le
prophète leur recommande d'ailleurs d'avoir «les yeux baissés», la
tenue décente, «de ne laisser voir de leurs ornements que ce qui en
paraît à l'extérieur» d'après la nature et l'usage, en particulier de
ne pas frapper les pieds l'un contre l'autre, ni contre terre, pour
faire résonner les anneaux des chevilles.
Ce n'est qu'un peu plus tard, probablement vers la huitième année de
l'hégire, que la règle du port du voile sur le visage apparaît d'une
façon positive. Elle est énoncée au verset 59 de la «sourate» XXXIII:
«que les femmes fassent retomber sur elles leur vêtement de dessus»;
qu'elles le relâchent et le fassent descendre, de manière à s'en
couvrir le visage et les épaules.
Le commentateur Zamakhchari explique, à propos de ce verset, que, dans
les premiers temps de l'islamisme, les femmes de condition libre
étaient vêtues comme les esclaves. Elles ne portaient guère en somme
que la chemise (_dîr_) et un voile (_khimâr_). Lorsque ces femmes
allaient le soir dans les vergers et dans les palmeraies, les jeunes
gens adressaient la parole aux servantes, et quelquefois aussi aux
femmes libres, en disant qu'ils les avaient prises pour des servantes.
C'est pourquoi on ordonna aux femmes libres de porter des manteaux et
de se voiler le visage, pour se distinguer des esclaves. Ce prétexte
comporte donc l'emploi d'au moins un grand vêtement de dessus, dont la
femme doit s'envelopper, et dont elle doit se couvrir au moins en
partie le visage, en le refermant sur elle selon un interprète, en le
retournant sur le nez selon un autre, ou encore en en recouvrant un
des yeux, le front et l'autre moitié du visage moins l'œil, selon un
troisième.
Cette considération de Zamakhchari que le précepte du voile a surtout
eu pour but de distinguer la femme de haute condition de la servante,
est intéressante et semble juste. La règle a toujours été appliquée
moins rigoureusement aux femmes de condition modeste. Certains peuples
ont résisté à cette loi, tels les Nogaïs, parmi les Tartares; elle est
mal observée chez les Nomades d'Asie-Mineure, de même que chez les
Berbères.