LA POLYGAMIE

La situation de la femme dans la loi mahométane est définie par ces

deux termes: la polygamie et la claustration.

La polygamie fut instituée et pratiquée par Mahomet qui épousa

quatorze femmes.

A la suite d'une révélation spéciale, il donna à neuf d'entre elles le

rang d'épouse légitime; certaines traditions portent même qu'il le

donna à toutes. A son exemple, les khalifes, ses successeurs, et les

sultans eurent ordinairement neuf femmes légitimes[79]. Le reste des

Musulmans n'a droit d'en avoir que quatre, auxquelles on peut joindre

des esclaves. Ces règles sont fixées par ces paroles du Coran:

«N'épousez, parmi les femmes qui vous plaisent, que deux, trois ou

quatre d'entre elles; de cette manière, vous risquerez moins d'être

injustes.» (C. IV, 3.)

[79] Kasimirski prétend même qu'ils considèrent l'exemple du

prophète comme «obligatoire», le Koran, trad., 1891, p. 343. On

ne voit pas bien comment l'idée d'obligation peut naître en

pareille matière.

Le verset spécial à Mahomet est ainsi conçu: «Il ne t'est pas permis,

lui dit Allah, de prendre désormais d'autres femmes, si ce n'est des

esclaves.» (C. XXXIII, 52.) Les traditionistes disent qu'il en avait

alors neuf.

La loi de Mahomet, en ce qui concerne la situation de la femme, a été

en général jugée très sévèrement. Lamartine, admirateur presque

excessif de l'Orient et de l'islam, n'a pu retenir ce cri de révolte:

après divers éloges à l'adresse de Mahomet considéré comme

législateur, il ajoute[80]:

«Mais il n'osa pas ou il ne voulut pas couper le vice à sa racine dans

le précepte divin de l'unité conjugale. Il ne fit ainsi que rétrécir

le désordre et murer la licence dans l'intérieur de la maison, au lieu

de l'anéantir dans le cœur même des Arabes. Ce fut le scandale de son

Coran, le cri du genre humain contre l'autorité de son livre, la

supériorité du christianisme sur sa législation, la condamnation

future de sa doctrine sociale. Cette complaisance pour les sens lui

coûta l'esprit de l'univers.»

[80] _Histoire de la Turquie_, t. I, p. 136.

L'un des rares auteurs qui aient osé se faire les apologistes de la

polygamie pour l'époque moderne, Schopenhauer, a prétendu que «en

somme, pour le genre humain, la polygamie est un bienfait». Il n'est

pas besoin pour avoir une réponse à cet aphorisme, de la demander à

des auteurs chrétiens; une formule opposée nous est fournie par le

député socialiste allemand Bebel, dans son livre sur «la femme et le

socialisme[81]»; après avoir expliqué l'opinion de Schopenhauer par le

mépris que ce philosophe avait pour la femme, l'orateur allemand

conclut:

«La polygamie n'est pas seulement contraire à nos mœurs; elle est

aussi pour la femme, sous tous les rapports, une dégradation.»

[81] _Die Fraue und der Sozialismus_, p. 121.

Mahomet, il est vrai, a fait ce qu'il a pu pour protéger dans ce

système la dignité de la femme, lui ménager un bonheur relatif et

assurer son existence:

Le Musulman ne doit épouser plusieurs femmes qu'autant qu'il peut les

nourrir et même qu'il est capable de leur donner l'affection qui leur

est due:

«Soyez bons, dit-il, dans vos procédés à leur égard.» (C. IV. 23.)

«Si vous craignez d'être injustes» en en choisissant plusieurs, «n'en

épousez qu'une seule, ou prenez une esclave» (C. IV, 3). «Qu'elles ne

soient jamais affligées», dit-il encore; «que toutes puissent être

satisfaites de ce que vous leur accordez» (C. XXXIII, 51). «Comment

voudriez-vous leur ôter» les dons que vous leur avez faits, «lorsque

l'un et l'autre vous avez été unis intimement, et qu'elles ont reçu

vos serments solennels?» (C. IV, 25.)

Le précepte qu'il faut pouvoir nourrir ses épouses, est appuyé en

pratique par le système de la dot. C'est le mari qui apporte une dot à

la femme; cette dot est appelée _mahr_; elle est donnée en principe au

père de la fiancée. L'apport de la dot constitue donc un véritable

achat; mais il faut que le prix ainsi payé garantisse l'existence de

l'épouse, et c'est pourquoi, d'après la tradition de l'islam, les

parents doivent en laisser la jouissance à leurs filles[82].

[82] ZAMAKHCHARI, commentaire de C. IV, 3.

Il ne faut pas que les femmes soient trop à l'étroit dans la maison de

l'époux; ceci est encore une recommandation destinée à obvier aux

inconvénients matériels et moraux de la polygamie. Chez les très

grands seigneurs, chaque épouse a sa maison séparée, avec son service

particulier et ses esclaves.

Pour les jeunes hommes sans fortune, auxquels le paiement d'une dot

serait trop onéreux, le Coran recommande le mariage avec les femmes de

basse condition, pourvu qu'elles soient musulmanes. Il s'agit ici de

servantes ou d'esclaves. Cette considération que la femme doit être

musulmane est importante; mais elle n'est pas tout à fait prohibitive.

Mieux vaut, pensent les docteurs, le mariage avec une esclave croyante

qu'avec une femme de condition libre non croyante.

On ne doit pas épouser les servantes sans l'autorisation des personnes

de qui elles dépendent, et encore convient-il de leur constituer une

petite dot: «N'épousez les esclaves qu'avec la permission de leurs

maîtres; dotez-les équitablement.» (C. IV. 29.)

La loi musulmane permet d'épouser des femmes prisonnières de guerre,

même si elles sont mariées (C. IV, 28). Mahomet épousa ainsi une juive

captive, qui était mariée; mais il eut le scrupule de faire tuer son

mari.

* * * * *

Le régime polygamique tend à diminuer la dignité et l'importance du

mariage. Il rend en conséquence le divorce facile.

Il en est ainsi dans l'islam. Le droit de divorce appartient au mari,

qui l'exerce sous la forme de la répudiation; la femme, se trouvant en

état de dépendance légale, n'a pas en principe la faculté de divorcer.

La répudiation se fait simplement et sans scandale. Le mari qui veut

renvoyer sa femme lui donne un écrit appelé «livret de divorce», et il

lui remet ce qui lui appartient en propre, bijoux, robes ou espèces

diverses, ainsi que ce qu'il lui a lui-même donné.

La femme peut demander sa répudiation aux juges. Elle peut même

l'acheter à son mari; le Coran emploie pour elle l'expression de

«rachat» qui s'applique aux captifs: «Vous ne péchez pas, dit Mahomet,

en acceptant ce que la femme donne pour se racheter.» (C. II, 229.)

L'épouse répudiée ne part pas aussitôt: elle doit rester quelque temps

encore dans la maison du mari, où elle a droit d'être traitée avec

égards (C. II, 230, 231). Les deux époux ont quatre mois pour

réfléchir (C. II, 226). Si, avant ce terme, le mari se rapproche de sa

femme, la répudiation est annulée de ce fait; mais il ne faut pas

qu'il la retienne auprès de lui par malice et pour la tourmenter.

Après sa répudiation la femme a liberté complète de se remarier avec

qui elle veut. Sa famille s'occupe au plus tôt de lui chercher un

nouvel époux, car, selon l'esprit et les mœurs de l'islam, la femme

n'a d'autre fonction et d'autre devoir que le mariage.

Le mari peut reprendre deux fois la femme qu'il a répudiée; mais,

après le troisième divorce il ne peut plus la reprendre que si elle a

été, dans l'intervalle, réellement mariée avec un autre homme (C. II,

230). La tradition rapporte l'histoire d'une femme[83] qui, après

avoir été répudiée trois fois, désirait encore retourner à son premier

mari; celui-ci s'appelait Rofaah. Cette personne vint dire au

prophète: Un autre homme du nom d'Abd Allah m'a épousée; mais il n'a

fait que toucher la frange de ma robe et il m'a renvoyée.--Tu veux

retourner avec Rofaah? dit Mahomet; non, pas avant que l'autre n'ait

goûté ta douceur.--Elle revint quelque temps après, disant: Abd Allah

s'était réellement uni à moi.--Alors, répliqua le prophète, ton

premier dire était un mensonge; je ne croirai pas le second.--Quand le

prophète fut mort, cette femme vint trouver son successeur Abou Bekr:

puis-je retourner avec mon premier époux? demanda-t-elle.--Tu as eu la

réponse du prophète, dit le khalife; n'y retourne pas.--Abou Bekr

étant mort, elle posa de nouveau la question à Omar; si tu reviens

encore, répondit celui-ci, je te fais lapider.

[83] ZAMAKHCHARI, _Kacchâf_, commentaire du verset cité.

La femme répudiée doit attendre trois mois avant de se remarier. Si

elle a un enfant, elle doit le nourrir pendant deux ans, et le mari

divorcé paye pendant ce temps l'entretien et la nourriture de la

femme. Il peut aussi faire mettre l'enfant en nourrice si cet

arrangement lui convient mieux (C. II, 233).

La veuve ne peut se remarier qu'au bout de quatre mois et dix jours

(C. II, 234).

* * * * *

Les femmes musulmanes sont en général fidèles; elles le sont au moins

par la force des choses. La peine dont elles sont passibles en cas de

faute est grande. D'après la tradition, c'est la lapidation, comme

dans l'ancienne loi judaïque. Cette sanction n'est cependant pas

mentionnée dans le Coran, qui parle seulement de coups de fouet, et

qui indique des cas où la peine est moitié ou double; dans la pensée

de Mahomet, ce n'était donc pas la mort: «Vous infligerez, dit-il, à

l'homme et à la femme adultère cent coups de fouet à chacun; que la

compassion ne vous entrave pas. Que le supplice ait lieu en présence

d'un certain nombre de croyants.» (C. XXIV, 2.) Pour les épouses du

prophète, la peine eût été doublée (C. XXXIII, 30); pour les esclaves,

elle est moitié moindre.

* * * * *

La plupart des prescriptions relatives à la femme ont fait l'objet de

réglementations aussi sages que le comporte la donnée générale du

système, sous le règne de Soliman le Magnifique.

La doctrine de l'Islam · 第 34 / 72 题