II

Supposons que nous sommes à La Mecque dans les jours qui précèdent

l'arrivée des pèlerins, et essayons de nous représenter le spectacle

qui va s'offrir à nous, les cérémonies qui vont se dérouler sous nos

yeux.

Nous sommes pour cela très bien renseignés. Des voyageurs musulmans à

l'esprit très précis, et dont l'observation est parfois méticuleuse,

tels qu'Ibn Batoutah[62] et Ibn Jobéïr[63], nous ont décrit le

pèlerinage; des docteurs comme Gazali, nous en ont tracé les règles,

le rituel, qui sont déjà en grande partie posées par le Coran, et ils

nous ont expliqué les sentiments que doit avoir le croyant dans chaque

phase du pèlerinage. En outre des voyageurs européens d'une grande

hardiesse, admirablement familiarisés avec la langue arabe et la vie

musulmane, se sont joints aux pèlerins, ont réussi, au péril de leur

vie, à faire avec eux la visite de La Mecque, et nous ont laissé de

leur voyage des récits saisissants. Les plus célèbres d'entre eux sont

Burckhardt et Burton, et aussi le hollandais Snouck Hurgronje qui a

rapporté de la ville sainte d'excellentes photographies[64].

[62] _Voyages d'Ibn Batoutah_, éd. et trad. par DEFRÉMERY et

SANGUINETTI, collection de la Société Asiatique, t. I, p. 303 et

suiv.

[63] _The travels of Ibn Jubayr_, texte arabe, éd. par William

WRIGHT et DE GOEJE, dans _Gibb Memorial_, 1907.

[64] Un ouvrage très documenté sur le pèlerinage est dû à M. le

Baron D'AVRIL: _L'Arabie contemporaine avec la description du

pèlerinage de La Mecque_, Paris, 1868.--V. aussi

GERVAIS-COURTELLEMONT, _Mon voyage à La Mecque_, 1896.

Le voyage de BURCKHARDT est de 1814; celui de BURTON, de 1853; le

français LÉON ROCHE fut envoyé en mission à La Mecque en 1837.

Nous nous trouvons donc à La Mecque avant les pèlerins, soit vers la

fin du mois de dou'l-kadeh; les mois consacrés au pèlerinage sont ceux

de Chewâl, Dou'l-Kadeh, Dou'l-hiddjeh; on a coutume d'arriver pour la

principale fête, qui est le dix de ce dernier mois. La «lune» de

Ramadan qui précède celle de Chewâl a été, comme l'on sait, consacrée

au jeûne.

Nous ne pouvons pas dire en quelle saison nous sommes, puisque l'année

musulmane est une année lunaire qui n'a que 354 ou 355 jours. Ses mois

se déplacent donc par rapport à l'année solaire et aux saisons, et ils

occupent toutes les positions pendant un cycle de 33 ans, au bout

duquel ils reviennent à leur situation primitive. Nous imaginerons que

nous sommes en été, époque où le pèlerinage est le plus pénible.

Un jour, probablement le 1er de dou'l-hiddjeh, à l'heure de la prière,

nous entendons battre le tambour et les timbales: ils annoncent

l'arrivée des pèlerins. Ceux-ci viennent conduits par des chefs que

l'on appelle _émirs el-haddj_, émirs du pèlerinage. Au moment de

toucher aux limites du territoire sacré, ils ont quitté leurs

vêtements ordinaires et se sont revêtus du costume rituel. Le

territoire sacré s'étend à des distances inégales autour de La Mecque;

les limites en sont indiquées par des bornes; celles-ci se trouvent

placées à 3 milles dans la direction de Médine, à 10 dans celle de

Djoddah, à 6 milles sur la route de l'Irâk et à 11 sur celle de Tâïf.

Le costume spécial que prennent les pèlerins s'appelle l'_ihrâm_. Il

est fort simple; il se compose de deux pièces de laine blanche posées

à même sur le corps; il n'y a rien de plus. Il semble même que ce

médiocre vêtement ait constitué à l'origine une sorte de concession,

et que l'idée primitive antérieure à Mahomet était que l'on devait

faire la visite des lieux saints en état de nudité complète. On

entrevoit là une coutume tout à fait sauvage, dont on connaît des

exemples ailleurs: les prêtres de Pan se mettaient nus dans les fêtes

des Lupercales, ainsi que les sorciers du Chamanisme, pour leurs

incantations. L'islam, qui a concédé à ses pèlerins un manteau

rudimentaire, leur a aussi permis l'usage des sandales.

Ils viennent de tous les points du monde musulman, par dizaines de

milliers; ils sont cent mille, cent cinquante mille, peut-être

davantage. Les uns ont pris la route de Damas[65]; ce sont les Turcs;

ils apportent les riches présents du sultan. D'autres viennent de

Djeddah, port de La Mecque; ils ont franchi le détroit d'Aden: ce sont

les Asiatiques habitant les contrées lointaines, les Malais, les

Indo-Chinois, les Hindous, les Afghans; ou bien ils ont passé par

Suez: ce sont les Egyptiens et autres Africains; la caravane d'Egypte

porte le voile sacré destiné à la Kaabah. Des Yéménites viennent à La

Mecque par terre et par le Sud; des Persans Chiites y arrivent par les

routes de l'Est et du Nord-Est, ayant traversé le Nedjd et le Djebel

Chamar.

[65] Sur les routes du pèlerinage, v. D'AVRIL, _loc. laud._, et

Victor BÉRARD, _Le Sultan, l'Islam et les Puissances_, Paris,

1907.

Les sentiments des pèlerins à l'arrivée sont très intenses, dit-on;

nous n'oserions cependant les comparer à ceux des Croisés apercevant

Jérusalem; ces sentiments s'expliquent d'ailleurs non seulement par la

piété, mais aussi par la grande fatigue qui résulte du voyage et dont

on se réjouit de voir le terme. A la vue de la ville sainte, attendue

depuis de longues semaines, les croyants se mettent à crier: «La

Mecque, La Mecque! Le sanctuaire, le sanctuaire!» Ils se prosternent,

baisent la poussière; quelque-uns fondent en larmes. Des messagers se

sont auparavant détachés des caravanes pour courir à la ville sainte

annoncer leur arrivée. Burckhardt raconte que celui qui annonça

l'approche de la caravane de Syrie l'année où il fit le pèlerinage,

avait couru si vite que son cheval tomba raide mort en entrant dans la

ville.

A peine les pèlerins sont-ils entrés dans La Mecque, qu'ils commencent

aussitôt les visites rituelles. Ils vont à la «Mosquée sainte».

Celle-ci est une vaste enceinte sablée, située au milieu de la ville,

entourée d'une colonnade de marbre blanc; il y a 491 colonnes

disposées sur trois rangs. Six minarets s'élèvent aux angles et sur

les milieux des côtés. L'enceinte a 400 coudées de long, du levant au

couchant; et à peu près autant de large.

Là, la foule s'amasse; là sont des chaires pour les docteurs des

quatre rites orthodoxes; près d'eux siègent les copistes. Les pèlerins

viennent dans cette vaste cour pour prier ou passer le temps. Elle est

toujours ouverte, à toute heure du jour et de la nuit. Le soir on

illumine les arcades, avec des lampes, des bougies, des lanternes. En

certains jours on illumine aussi les minarets et les mosquées des

montagnes voisines; plus rarement l'éclairage s'étend à toute la

ville.

Cette grande enceinte a été autrefois embellie par le khalife Mehdi;

elle entoure le sanctuaire que vénère l'islam. Avant de parler du

sanctuaire, représentons-nous les croyants entrés dans la cour de la

mosquée:

«Les uns, dit Burton, marchaient d'un pas grave et les autres

couraient avec agitation, tandis que le plus grand nombre stationnait

et priait. Ici s'avançait avec fierté la femme du désert, couverte

d'une longue robe noire, semblable à celle d'une religieuse, et de son

voile rouge, dont les deux trous laissaient apercevoir des yeux

flamboyants. Là, une vieille Indienne, avec ses traits à demi

tartares, ses formes hideuses, ses jambes de squelette, marchait à pas

précipités autour du sanctuaire. Des Turcs se promenaient

silencieusement en affectant l'air froid et répulsif qui les

distingue. Plus loin, c'était un Indien affamé de Calcutta, avec son

turban disgracieux, ses bras difformes, sa marche incertaine. Enfin,

collé contre la muraille du sanctuaire, qu'il pressait de tout son

corps, un pèlerin pauvre s'accrochait convulsivement à la draperie

noire de la Kaabah et poussait des soupirs si profonds qu'on aurait

cru que son cœur allait se briser.»

* * * * *

Donc au milieu de cette cour est le sanctuaire proprement dit, la

«maison sainte», la _Kaabah_, c'est-à-dire le cube; c'est l'édifice

dont Mahomet a dit: «Dieu a fait de la Kaabah une maison sacrée

destinée à être une station pour les hommes» (C. V, 98); ce

sanctuaire, selon la tradition arabe, remonte à une très haute

antiquité: «Le premier temple qui ait été fondé parmi les hommes est

celui de Becca[66].» (C. III, 90.)

[66] Ancienne forme du nom de La Mecque.

L'édifice qui jouit de cette vénération est petit; c'est une masse

dont la forme générale est cubique et dont les dimensions sont: 24

coudées et un empan, sur 23 coudées et un empan; la hauteur varie de

28 à 29 coudées, parce que le toit, en terrasse, est légèrement

incliné pour l'écoulement des eaux. Les angles sont à peu près

orientés. Celui qui est tourné au Nord est l'angle de Syrie, celui du

Sud est l'angle de l'Yémen; entre les deux est celui de l'Irak[67]. A

l'angle oriental, à la hauteur d'un homme de taille moyenne, est

fixée la pierre noire, le vieux fétiche. C'est pour lui sans doute que

le temple a d'abord été bâti. On connaît d'autres points où le culte

des pierres était autrefois en vigueur dans l'Arabie; la pierre noire,

demeurée seule en honneur sous l'islam, est un bolide; elle a été

cassée en quatre morceaux, restaurée avec soin et cerclée d'argent;

elle est encastrée dans le mur, du côté extérieur.

[67] Les géographes ou cosmographes arabes donnent quelquefois

des plans du sanctuaire de La Mecque; V. par exemple CAZWINI, éd.

Wustenfeld, II, p. 76.

Près d'elle, à une distance de dix empans sur la face Nord-Est, se

trouve la porte du Sanctuaire; cette porte est élevée au-dessus du

sol; elle est en argent incrusté d'or, travaillée avec beaucoup d'art,

et munie de deux crampons et d'un loquet d'argent. Un rideau la

recouvre, selon l'usage qui a cours pour les portes des mosquées.

Le sanctuaire tout entier est recouvert extérieurement d'un voile; il

est comme habillé. Ce voile est de couleur noire, brodé de blanc; on

reconnaît dans la broderie le verset que nous citions plus haut, en

l'honneur de la Kaabah, et d'autres passages du Coran. Le voile

retombe tout autour de l'édifice; on en relève un peu les pans. Il est

muni d'une ceinture, _kouchâk_, qui entoure toute la Kaabah; cette

ceinture est très riche, brodée en fils d'or. On change le voile

chaque année le jour de la fête des sacrifices. Celui qu'on retire

est découpé, et les morceaux en sont vendus par les gardiens du temple

aux pèlerins qui les emportent comme reliques. Des pièces plus amples

sont données aux mosquées, où elles servent pour les funérailles.

Le rite principal du pèlerinage consiste à tourner autour de la

Kaabah, et à baiser la pierre noire; on tourne sept fois; on se presse

contre l'angle où est le fétiche; on lutte pour arriver à le toucher.

Que ce rite semble sauvage, et que ces coutumes paraissent surannées

dans une religion de par ailleurs renouvelée!

Il fallait que les Mecquois y fussent bien attachés pour que Mahomet

ait cru devoir les conserver. Cette sorte de faiblesse causa pourtant,

à ce qu'il semble, un peu d'étonnement. Ainsi Omar, faisant les

tournées avec Mahomet et baisant après lui la pierre, fit entendre

cette protestation timide: «Certes, je sais que tu n'es qu'une pierre

qui ne peut nuire ni servir; si je n'avais pas vu le prophète te

baiser, je ne te baiserais pas.»

Sur le toit du sanctuaire est une gouttière sacrée; elle avance de

deux coudées, entre les angles d'Irak et de Syrie. Le khalife Wélid

Ier la fit couvrir de lames d'or; depuis le sultan Ahmed Ier, elle est

en or massif. Quand il pleut, les pèlerins vont se mettre dessous

pour recevoir ses eaux.

Lorsqu'on veut ouvrir la porte de la Kaabah, on approche un petit

escalier ressemblant à ceux des chaires, des _minbars_, et muni de

roulettes. Le chef des gardiens qui sont choisis dans la tribu des

Cheïbanites, monte sur ces degrés, ouvre la porte, baise le seuil et

entre. Il referme ensuite la porte et fait une prière de deux rikah,

après laquelle il ouvre de l'intérieur et fait entrer les gardiens;

puis il ouvre une troisième fois pour le peuple. Celui-ci, pendant

cette cérémonie, prononce cette invocation: «O Dieu, ouvre pour nous

les portes de ta miséricorde et de ton pardon.» Il entre alors en

foule, tourne dans le sanctuaire, baise les murs, prie et pousse des

soupirs, et donne toutes sortes de marques de piété et de componction.

La Kaabah est ouverte aux croyants tous les vendredis, après la prière

solennelle.

L'intérieur de ce sanctuaire est divisé en trois nefs, séparées l'une

de l'autre par trois hautes colonnes de bois de teck. Le sol est

revêtu de marbre veiné de bleu et de rouge, ainsi que les murs; de

riches rideaux retombent en outre sur les parois. Le voyageur Ibn

Jobéir parle aussi d'un revêtement de plaques d'argent doré. Il a pu y

avoir quelques changements de détail dans cette décoration, car la

Kaabah a été ruinée et rebâtie plusieurs fois, mais toujours réédifiée

sur le même plan. On y remarque aussi de beaux lustres et des pierres

précieuses. Il existe des légendes sur l'éclat merveilleux de ce

sanctuaire, qui donnerait une idée de celui du Paradis; on raconte

que, bien que très petit, il peut contenir une foule énorme; cette

dernière tradition rappelle celle qui a trait à la Portioncule

d'Assise dans laquelle se pressait toute la cour des anges.

Les tombeaux supposés d'Ismaël et d'Agar se trouvent sur le pourtour

extérieur de la Kaabah appelé le _hidjr_, non loin de la gouttière.

Ils sont marqués par des dalles de marbre vert, l'une allongée et

l'autre ronde.

* * * * *

Après que les croyants ont fait la procession autour de la Kaabah, ils

vont visiter le «siège d'Abraham»; on l'aperçoit à quelques pas de la

porte du sanctuaire, sous une petite coupole, à travers une grille.

C'est un bloc de pierre; on peut passer les doigts à travers la grille

et le toucher. Il est probable que cette pierre servait anciennement

pour les sacrifices.

Ensuite les pèlerins se rendent au puits de Zemzem; il se trouve à 24

pas en face de la pierre noire; l'espace, surmonté d'une coupole, qui

l'entoure, est pavé de marbre blanc. La source même est entourée de

marbres divers réunis par des joints de marbre blanc. On boit de l'eau

de Zemzem; ce rite est obligatoire au départ; mais beaucoup de

pèlerins en boivent aussi à l'arrivée; elle est assez bonne. Les

pèlerins s'en versent sur tout le corps; ils en emportent dans des

fioles pour leurs parents et leurs amis. Pendant cette cérémonie, ils

prononcent quelques prières, telles que celle-ci: «O mon Dieu, je te

demande des sciences utiles, des biens abondants et des remèdes pour

tous les maux.»

Ce n'est pas l'eau de Zemzem qui sert pour l'usage ordinaire du

pèlerinage. On se sert des réservoirs construits par Zobéïdah, femme

de Haroun el-Rachîd, dans la plaine de Mozdalifah. Cette princesse

avait aussi construit des aqueducs amenant l'eau jusqu'à La Mecque,

mais ils ne sont pas entretenus.

* * * * *

Telle est la visite de la Kaabah et de la mosquée sainte. Cette visite

a occupé la première journée du pèlerinage; les croyants ont accompli

par elle l'essentiel du précepte. Tout n'est pas fait cependant;

d'autres rites encore sont obligatoires, dont le plus important est

celui des sacrifices.

On peut remarquer ici comment la religion mahométane qui s'annonçait

si simple et qui semblait si fière de sa simplicité, devient dans

cette circonstance formaliste. Ces règles du pèlerinage sont toute une

liturgie; et comme l'islam n'a pas de clergé pour accomplir les rites,

c'est le peuple croyant lui-même qui en est chargé. Les docteurs font,

au début des fêtes, des instructions aux pèlerins pour leur apprendre

les cérémonies. Elles sont, en fait, encore un peu plus compliquées

que je ne puis le dire ici.

Autour de La Mecque s'élèvent des collines, qui s'appellent Merwa,

Safa, Abou Kobéïs, etc. A chacune d'elles quelque souvenir est

attaché, et elles sont, en raison de ces légendes, des buts de visite

pour les pèlerins. La plus importante de ces stations est au Mont

Arafat. C'est là qu'Abraham reçut l'ordre d'immoler Isaac, et c'est

sur cette montagne que Mahomet fit à son peuple son discours d'adieu.

Le jour consacré à la visite officielle de l'Arafat est le 9 de

Dou'l-hiddjeh. Les pèlerins ont passé la nuit précédente dans la

vallée de Mina, où ils ont fait de belles illuminations. Ils arrivent

le matin à la montagne qui est à 5 milles de Mina; ils y passent la

journée à prier, à psalmodier, à écouter des prônes; leurs yeux se

tournent vers la plaine où ils aperçoivent la ville sainte et la

Kaabah; leurs mains se lèvent souvent vers le ciel; il en est qui

prient même sur leurs montures. Ecoutons Burckhardt nous décrire ce

spectacle:

«Les pèlerins qui se tenaient près de moi offraient un spectacle très

remarquable par sa diversité. Quelques-uns, presque tous étrangers,

criaient et pleuraient, se frappaient la poitrine et confessaient

qu'ils étaient de grands pécheurs devant le Seigneur. D'autres, en

petit nombre, dans l'attitude de la réflexion et de l'adoration,

gardaient le silence et avaient les yeux baignés de larmes. Beaucoup

d'Arabes du Hedjaz et de soldats causaient et plaisantaient. Quand les

autres pèlerins agitaient leurs ihrams, ceux-là gesticulaient avec

frénésie, comme pour tourner la cérémonie en ridicule. Je remarquai,

en arrière sur la montagne, plusieurs bandes d'Arabes et de soldats

fumant tranquillement leurs narghilés. Dans une caverne voisine, une

femme du commun vendait du café; ses chalands, par leurs éclats de

rire et leur conduite turbulente, interrompaient souvent la dévotion

fervente des pèlerins qui étaient auprès d'eux. Beaucoup de gens

n'avaient pas même revêtu l'ihram. Vers la fin de la cérémonie, les

spectateurs avaient pour la plupart, l'air fatigué, et beaucoup

descendaient de la montagne avant que le prédicateur eût fini. La

foule assemblée sur la montagne appartenait presque toute à la classe

inférieure: les pèlerins de considération étaient restés à cheval dans

la plaine ou montés sur leurs chameaux.»

Les pèlerins redescendent d'Arafat le soir en procession, et passent

la nuit dans la plaine de Mozdalifah. Ils s'y munissent de petits

cailloux pour le rite du jet des pierres qu'ils doivent accomplir le

lendemain matin. Ce rite consiste à jeter des cailloux, sept par sept

et jusqu'au nombre de 49, en un endroit où l'on prétend que le démon

tenta Abraham. C'est en réalité une survivance du fétichisme.

L'intention primitive, dans cette sorte de pratique, est de lapider

les mauvais esprits d'un lieu, esprits de personnages morts ou autres.

On a des exemples de cette coutume au Maroc et ailleurs[68].

[68] V. DOUTTÉ, _Merrâkech_, I, p. 55.--Le même auteur, _Magie et

religion dans l'Afrique du Nord_, 1909, ch. IX.

Ce jour-là, 10 de Dou'l-hiddjeh, a lieu la fête des Sacrifices. Les

pèlerins sont revenus à la vallée de Mina; ils y immolent les

victimes. Il n'y a rien de haut dans ce sacrifice musulman. La

religion du prophète ne paraît pas avoir sur ce point progressé par

rapport au paganisme arabe. Le sacrifice est le meurtre des victimes,

brutal, cruel, répété un nombre énorme de fois, trop simple, et

dépourvu de la beauté des gestes et de la grâce des ornementations

qui ennoblissaient les sacrifices du paganisme gréco-romain. Les bêtes

sont là, amenées par des serviteurs; ce sont des chameaux, des bœufs,

des moutons, des chèvres. On leur tourne la tête vers la Kaabah, et on

leur fend la gorge en disant: «Au nom de Dieu miséricordieux!»

Le don des victimes est fait aux pauvres. Ceux-ci n'en offrent pas;

mais les riches en font égorger par centaines. Les corps ou leurs

débris restent sur place. La mauvaise odeur de cette boucherie se fait

bientôt sentir dans la vallée et au delà.

Après la fête des sacrifices, les pèlerins restent généralement une

dizaine de jours encore à La Mecque. Ils n'ont plus guère à accomplir

qu'une nouvelle visite à la Kaabah, comportant les tournées rituelles

autour du sanctuaire, et une visite à une chapelle située au nord de

La Mecque et appelée l'_Omrah_. Ils se font alors raser la tête et ils

reprennent les vêtements qu'il leur plaît. Des réjouissances

populaires, feux d'artifice, danses, spectacles divers, occupent les

dernières nuits de leur séjour.

En retournant, la plupart d'entre eux passent à Médine, où ils vont

vénérer le tombeau du Prophète et celui de Fâtimah. Ils reprennent

ensuite les routes qu'ils ont suivies pour venir.

Leur nombre est alors très diminué car la mortalité qui sévit durant

le pèlerinage est effrayante; elle l'était surtout autrefois. Des

mesures d'hygiène prises sous la pression européenne l'ont diminuée

dans ces dernières années. D'après une évaluation de 1865, il

périssait, avant cette époque, en temps ordinaire, environ un

cinquième des pèlerins. Cette proportion augmentait dans les années de

choléra.

Il n'entre pourtant pas, selon la conception musulmane, d'intention de

pénitence dans le rite du pèlerinage. Il vaut comme manifestation, non

pour les fatigues et les risques qu'il entraîne; ceux-ci comptent peu

aux yeux de peuples encore primitifs, rudes et enclins au fatalisme, à

côté de ce terrible voyage, que sont les pèlerinages dits «de

pénitence» que les touristes catholiques aiment à faire à Jérusalem?

Les pèlerins, sur la route du retour, retrouvent dans des postes ou

dans des châteaux des provisions qu'ils y ont laissées à leur premier

passage. Ils vont rentrer chez eux, où ils jouiront d'une assez grande

considération; ils auront acquis le droit de porter le turban vert, et

le titre de Haddji (pèlerin).

A La Mecque la solitude s'est faite, mais l'air empesté et la saleté

des rues rappelleront pendant de longs jours encore la visite du

peuple croyant. Burckhardt décrit ainsi ces journées de lendemain:

«La Mecque ressemblait à une ville abandonnée. Dans les rues où,

quelques semaines auparavant, il fallait se frayer péniblement un

passage à travers la foule, on n'apercevait plus un seul pèlerin,

excepté quelques mendiants isolés qui élevaient leurs voix plaintives

vers les maisons qu'ils supposaient encore habitées. Les gravats et

les ordures couvraient toutes les rues, et personne ne paraissait

disposé à les enlever. Les environs de La Mecque étaient jonchés de

cadavres de chameaux dont l'odeur empestait l'air, même au centre de

la ville, et contribuait certainement aux nombreuses maladies qui

régnaient. Plusieurs centaines de ces charognes étaient étendues près

des réservoirs des pèlerins, et les Arabes qui habitaient ce quartier

ne sortaient jamais sans se boucher les narines avec un morceau de

coton qu'ils portaient suspendu à leur cou par un fil.»

* * * * *

Quelle impression ont gardée les pèlerins de cette visite aux lieux

saints? Est-ce celle d'un Dieu plus immatériel, d'une religion plus

pure, d'une morale plus sainte? On peut en douter. Il est même

étonnant que cette impression ne soit pas plus souvent mauvaise. Elle

le fut quelquefois. Tant de rites bizarres, d'invraisemblables

traditions, de sang versé, de chairs déchirées, de morts dans le règne

animal et dans le règne humain, tant de spectacles étranges,

incohérents, barbares, ne sont pas faits pour élever le sentiment

religieux ni affiner le sens moral. On connaît des esprits qui en

furent choqués, tels que le fondateur de la religion du babisme[69].

[69] V. notre _Mahométisme_, p. 205.

Et pourtant une impression grande, forte et durable, sinon proprement

religieuse, doit être le plus souvent rapportée du pèlerinage; et

cette impression, justement à cause de cette barbarie des coutumes, de

cette violence des images, doit être celle de quelque réalité très

ancienne, très lointaine et permanente, exprimée par tous ces rites,

par tous ces sacrifices, par cette ville, ces collines et ce petit

sanctuaire: la réalité d'une nation gigantesque dont les membres

s'étendent fort loin, mais dont le cœur bat en ce lieu-là. La

conception qui se dégage du pèlerinage doit bien être la même qu'à

l'âge primitif, à savoir la conception religieuse de la nation.

C'est pourquoi il est si important pour la puissance politique qui

veut dominer l'islam, de posséder ces lieux; et pourquoi l'idée

nationale, dans le monde islamique, ne peut être complètement séparée

de l'idée religieuse.

En vain tel peuple, comme les Arabes, fait-il effort, de nos jours

mêmes, pour revivifier en lui le sentiment national; d'après la

doctrine islamique, il n'y pourra pas réussir tout-à-fait. L'esprit de

cette doctrine étant respecté, il ne peut pas y avoir de nation arabe,

de nation turque, de nation égyptienne, comme il y a des nations

française, allemande, italienne; on ne peut pas faire l'unité de ces

nations-là comme on a fait celle des nations occidentales. Car il n'y

a dans l'islam qu'une seule véritable unité, celle de l'islam même; et

celui-ci, justement à cause de la matérialité et de la localisation de

son culte, a plus de réalité physique et politique que n'en a jamais

eu la chrétienté. C'est lui qui sera la vraie nation, tant que

subsistera le rite du pèlerinage, c'est-à-dire la foi musulmane.

On sait qu'en ce moment s'achève le chemin de fer de La Mecque[70]; il

a été construit par souscription nationale. La première section va

jusqu'à Maan; elle a été ouverte le premier septembre 1904. Au moment

où nous écrivons, la ligne issue de Damas atteint Médine; elle a déjà

servi pour envoyer des troupes dans le Hedjaz, lors des révoltes de

1905; elle a pour le gouvernement turc un puissant intérêt

stratégique.

[70] V. BÉRARD, _op. laud._ _Vers La Mecque et l'Egypte._

Au point de vue de la psychologie religieuse, on peut s'attendre à ce

que cette œuvre civilisatrice adoucisse un peu, comme l'ont déjà fait

les règlements d'hygiène, la barbarie de la coutume. Cela est à

souhaiter pour l'honneur de l'islam.

Toutefois ce précepte fameux du pèlerinage sera sans doute, pendant

longtemps encore, un des plus grands obstacles à l'œuvre des jeunes

Musulmans qui cherchent à adapter leur religion aux conceptions

européennes. On peut bien essayer de réduire le nombre des pèlerins,

rendre honneur aux cités saintes en envoyant seulement des

députations,--le pèlerinage par procuration est quelquefois

permis,--améliorer les conditions sanitaires, sacrifier moins de

bêtes, et les immoler avec un geste plus noble, traiter davantage le

pèlerinage comme un symbole; mais il restera encore le costume

barbare, les rites bizarres, les légendes incroyables, le formalisme,

la localisation trop précise, le caractère matérialiste du

précepte, le lien entre la religion et la politique trop étroit.

Parviendra-t-on à amender toutes ces conditions, et à mettre le

précepte en harmonie avec le désir moderne de politique indépendante

et de religion franchement spiritualiste?

La doctrine de l'Islam · 第 29 / 72 题