LE PÈLERINAGE

Caractère obligatoire du pèlerinage musulman;--Lieux saints,

centres de nations;--pas de grand culte à La Mecque;--légendes

bibliques.

Description du pèlerinage: dates; costume; routes; la mosquée

sainte; le Kaabah;--le puits de Zemzem;--la visite au mont

Arafat;--les sacrifices à Mina.

Impression générale.--Le chemin de fer de La Mecque.

Jusqu'à présent l'islam nous a paru assez rapproché du christianisme.

En étudiant les grands dogmes musulmans de l'unité divine et de la vie

future, le précepte de l'aumône, le problème du libre arbitre, nous

avons trouvé entre les doctrines des deux religions des comparaisons

nombreuses et faciles. On aurait pu croire, en s'en tenant à ces

chapitres, que le fondateur de l'islam a eu surtout en vue d'imiter

notre religion, et qu'il l'a fait avec maladresse certes, et en

témoignant d'une instruction insuffisante, mais tout de même avec

assez de bonne volonté.

Maintenant l'impression va changer. Dans ce qui va suivre, dans ces

chapitres qui vont être consacrés aux préceptes du pèlerinage et de la

guerre sainte, et aux règles relatives à la situation de la femme,

nous allons trouver un islam beaucoup plus original, beaucoup plus

indépendant, fort éloigné du christianisme et du judaïsme même, plus

âpre aussi, plus sauvage et plus étrange; sur ces points, la religion

de Mahomet nous paraîtra s'inspirer d'une psychologie religieuse assez

difficile à comprendre pour nous, apparemment très antique et qui nous

reporte, quand nous essayons de la pénétrer jusqu'à des époques fort

reculées où l'imagination se perd dans la barbarie et dans le mystère.

I

Le prophète de l'islam a donné ce précepte: «Accomplissez le

pèlerinage» (C. II, 192); la tradition ajoute: au moins une fois dans

votre vie.

Le pèlerinage islamique n'est donc pas seulement un acte de piété; il

est une obligation stricte, une loi absolue et censée divine. Le

docteur Gazali rapporte cette parole énergique attribuée au prophète:

«Celui qui meurt sans avoir accompli le pèlerinage, pourrait aussi

bien mourir juif ou chrétien[57].»

[57] Au début du livre du pèlerinage, dans le traité de la

_Rénovation (Ihyâ)_.

Le caractère obligatoire de ce précepte est justement ce qui est

étrange pour nous, et ce qui l'éloigne de tout ce que nous

connaissons. Car nous trouvons naturel que des croyants aient de la

dévotion aux lieux saints, qu'ils aiment à visiter les endroits où ont

vécu les principaux apôtres de leur religion, où ils sont morts, où

peut-être ils ont subi le martyre, où ils ont prié, enseigné et

accompli des prodiges; mais ces visites sont seulement, à nos yeux,

des actes de piété; elles constituent, selon notre sentiment, des

œuvres surérogatoires; elles ne sauraient être imposées par une loi

fondamentale. Notre idée religieuse est, en principe, indépendante des

conditions de lieu. Au contraire, dans l'islam, la loi du lieu est

constitutive et essentielle.

Il existe dans le monde musulman une place, un «territoire» qui a un

caractère saint. Une visite, une sorte de démarche destinée à

rattacher le croyant à ce lieu, complète la foi, qui, sans cela,

demeure imparfaite. Il faut s'y présenter au moins une fois dans sa

vie; autrement on ne fait pas partie du peuple des croyants; on n'est

pas de la nation, de la communauté, de la famille.

Sous un semblable précepte, il est aisé de discerner un sentiment qui

est beaucoup moins d'ordre religieux que d'ordre national.

Représentons-nous un peuple nomade, dont les tribus et les membres

dispersés circulent dans les campagnes, errent dans les déserts, ou se

répandent au loin pour faire des expéditions ou du commerce; ce peuple

a néanmoins un centre, par lequel son unité se maintient; il faut que

ses membres reviennent de temps en temps à ce centre, autrement la

nation se dissoudrait. C'est la patrie, ce n'est pas la religion, qui

a besoin pour subsister de s'appuyer sur un lieu.

Lorsqu'on remonte aux époques primitives où l'humanité était encore en

partie nomade ou venait seulement de cesser de l'être, on trouve des

exemples qui font comprendre cette thèse: Ainsi, au début de

l'histoire grecque, les Ioniens dispersés, après avoir accompli des

migrations, des navigations, et colonisé diverses contrées, se

réunissaient en un lieu où ils célébraient, en l'honneur d'une

divinité principale, des fêtes, des «panionies», et ils se

retrouvaient par là frères et membres d'une même famille. De même, les

Etrusques, après avoir fondé des villes nombreuses, et s'être divisés

en douze peuples ou davantage, venaient périodiquement au «fanum» de

Voltumne, leur place sainte, et ils y célébraient les mystères qui

symbolisaient leur unité nationale.

C'est à cet ordre de conceptions qu'appartient celle du «territoire

sacré» ou «défendu» de La Mecque. Deux traits particuliers fortifient

encore cette comparaison:

La chasse est défendue dans le territoire réservé de l'islam (C. V,

95, 96); il en était de même dans les bois sacrés des Grecs et des

Romains. Dans ces bois voués à des Mercure ou à des Diane d'un

caractère très sombre et très sauvage à l'origine, la cognée ne

touchait jamais les arbres séculaires, et les fauves erraient comme

dans un asile; on se souvient, en ce genre, de la belle description de

la forêt de Marseille par Lucain[58]. Le droit d'asile existe dans la

mosquée de La Mecque pour les criminels, comme pour les bêtes sur

l'ensemble du territoire sacré.

[58] _La Pharsale_, livre troisième.

L'autre trait est l'exclusion des étrangers. Le territoire saint de

l'islam est interdit aux non-musulmans. Ces bois sacrés, ces «fanum»

de l'antiquité, étaient de même interdits aux étrangers, non pas parce

qu'on y gardait quelque mystère ou quelque secret, mais parce que

l'étranger ne pouvait pas accomplir l'acte qui symbolisait l'unité

nationale.

Un non-musulman à La Mecque doit être reçu de la manière dont naguère

Iphigénie reçut Oreste dans son temple de Tauride. Il paraît certain

qu'avant l'islam on célébrait, non pas peut-être à La Mecque, mais

dans d'autres sanctuaires d'Arabie, des sacrifices humains[59].

Cependant les écrivains musulmans nous donnent des descriptions très

détaillées de leurs lieux saints. Cela prouve bien que l'exclusion des

non-musulmans ne provient pas du désir de garder des secrets.

[59] Sur les sacrifices humains chez les anciens Arabes de Pétra

et de Hira, V. l'article de NOELDEKE, _Arabs (ancient)_ dans

_Encyclopaedia of religion and ethics_, Edinburgh, 1908.

* * * * *

Qu'est-ce que les croyants vont honorer à La Mecque? La réponse à

cette question confirme encore ce que nous venons d'expliquer. Il n'y

a jamais eu à La Mecque aucun dieu exceptionnellement important ou

puissant. Peu de temps avant l'islam on avait introduit dans cette

ville une idole du nom de Hobal; c'était une grossière statue de bois,

un fétiche quelconque sans caractère bien défini; ce n'était pas un

dieu national, capable de devenir un objet essentiel de culte.

D'après une légende, Mahomet trouva dans le sanctuaire trois cent

soixante idoles, qu'il jeta à terre de son bâton[60]. L'historien

Maçoudi nous apprend[61] que les murs du sanctuaire étaient décorés

de fresques d'un très beau coloris, représentant des personnages à

cheval, en adoration, et dans d'autres positions. Ces fresques

n'étaient déjà plus comprises avant le temps de Mahomet; elles avaient

été recouvertes; elles furent remises à jour à l'époque de la jeunesse

du prophète, quand on décida de reconstruire le sanctuaire qui avait

été détérioré par les inondations et dépouillé par les voleurs.

[60] Cette légende apparaît dans l'historien arabe Wâkidi; V.

WELLHAUSEN, _Reste arabischen Heidentums_, 2e éd., 1897.

[61] _Les Prairies d'or_, IV, 126.

En somme, il n'existait à La Mecque aucun grand culte de divinité, au

moment de l'apparition de l'islam; c'était le lieu lui-même qui était

saint, ce n'était pas principalement les idoles et les fétiches qu'on

y honorait. Dès ce temps-là, avant que la nation arabe fût unifiée, le

lieu avait le caractère de centre national.

L'islam n'introduisit à La Mecque rien de beaucoup plus intéressant

que ce qu'on y voyait auparavant. L'objet de culte le plus notable y

est la pierre noire. C'est un ancien fétiche qui est resté dans la

religion de Mahomet, comme une épave du passé, sans que rien le relie

au reste de la doctrine.

Le tombeau du prophète n'est pas à La Mecque; il est à Médine. Médine,

la «ville du prophète», a été la première capitale islamique;

pourtant elle n'a pas dépassé La Mecque. Le pèlerinage à Médine n'est

pas obligatoire; il n'est pas inclus dans le précepte; ce n'est qu'un

simple acte de piété, comme le sont les pèlerinages du christianisme.

Après ces deux villes de l'Arabie, l'islam place au troisième rang en

sainteté, Jérusalem.

Mahomet a cependant cherché à donner un peu d'intérêt au lieu saint.

Il était bon que quelque chose y parlât à l'imagination du visiteur.

Comme il avait fondé sa religion en partie sur la Bible, il localisa

dans le sanctuaire et dans ses environs des légendes bibliques. Cette

adaptation fut faite gauchement et sans souci de vraisemblance. Si

d'ailleurs nous attribuons à Mahomet l'application des légendes

bibliques au territoire arabe, c'est peut-être par ignorance; il est

probable que cette application avait été faite avant lui par les

sectes judéo-chrétiennes fort mal connues, dans lesquelles il s'est

formé.

On supposa que le tombeau d'Adam se trouvait sur le mont Abou Kobéïs;

les Chiites ont une autre localisation pour ce tombeau, et l'on sait

qu'une tradition chrétienne le place sur le Calvaire. Abraham qui est,

pour Mahomet, le premier fondateur de la religion de l'islam, fut

censé avoir habité le territoire de La Mecque; c'est dans le

voisinage de ce lieu que se serait passée la scène du sacrifice

d'Abraham. Agar chassée avec Ismaël serait tombée, mourant de soif,

dans la même campagne, et le puits de Zemzem se serait ouvert pour

elle; enfin le tombeau d'Ismaël, l'ancêtre présumé de la race arabe,

se trouverait situé dans le sanctuaire de La Mecque, dans la Kaabah.

Mais au fond, peu importent ces arrangements et ces adaptations de

souvenirs vénérés. Toutes ces réminiscences bibliques ont beaucoup

moins d'intérêt que n'en a le caractère essentiel, fondamental et

positivement connu de ce lieu, qui est d'être le centre d'un peuple.

Or ce caractère et le culte qui en est la conséquence n'avaient rien

d'extraordinaire, lorsque ce peuple était petit et composé de quelques

tribus dispersées dans la péninsule arabique; mais quand ce peuple

prodigieusement agrandi par un des mouvements de conquête les plus

rapides et les plus larges qu'on ait vus dans l'histoire, embrassa

maintes races différentes, engloba plusieurs vastes empires et

s'étendit sur trois continents, il est vraiment extraordinaire que la

loi du pèlerinage ait pu être promulguée, que la coutume ait continué

à être suivie, que le lieu saint d'une race particulière ait attiré

par milliers les habitants divers d'une portion énorme du monde.

[Illustration: IV.--Enterrement arabe à Tlemcen; le convoi.]

La doctrine de l'Islam · 第 28 / 72 题