Le problème posé par ce titre est le fameux problème de la liberté ou
du libre arbitre. Comment concilier la toute-puissance de Dieu avec
la liberté humaine? Dans les actes de l'homme, même dans ses pensées,
quelle est la part de Dieu, quelle est la part de la créature? Comment
donner le pouvoir à l'un sans l'ôter à l'autre. Et cette question a un
corollaire presque aussi célèbre qu'elle-même: Dieu n'étant pas
seulement tout-puissant dans l'islam comme dans le christianisme, mais
aussi omniscient, et voyant dans l'avenir, comment concilier cette
prescience avec la liberté des actes humains?
Tous ces problèmes existent dans les deux religions, ils y découlent
des mêmes données communes: un Dieu tout-puissant, un homme qui, pour
avoir une vie morale, doit d'abord être libre. Cette analogie a été
souvent remarquée. On a dit[29] en parlant des docteurs musulmans qui
se sont attachés à ce sujet: l'islam a eu ses Banès, ses Molina, ses
Suarez.
[29] Cte H. DE CASTRIES, _L'Islam, impressions et études_, 1896,
chapitre sur le fatalisme.
Il ne faut pourtant pas trop se hâter, ni pousser trop avant la
comparaison. Une importante distinction ne tarde pas en effet à
paraître: Le problème du libre arbitre, dans la théologie catholique,
est soudé à la doctrine de la grâce. Il n'y a pour l'homme nul bien,
nulle justification sans le secours de Dieu; mais ce secours, comment
agit-il? C'est là le grand sujet qui a été traité aux premiers temps
du christianisme par saint Augustin, et qui a donné lieu à des
controverses profondes à deux époques solennelles de l'histoire de
l'Eglise: au temps de la Réforme et à celui de Jansénisme.
Mais, dans l'islam, il n'y a pas de grâce. Cette notion y est tout au
plus indirectement aperçue; elle apparaît dans certains cas par
déduction; elle n'est pas posée _a priori_ fortement, clairement,
dogmatiquement, comme dans le christianisme.
Il n'y a pas de dogme musulman enseignant que l'homme est né en dehors
d'un état de bonté; le souvenir du péché originel n'est évoqué que
dans de rares légendes[30]. L'idée de rédemption ne se rencontre pas.
L'islam, de toutes ces doctrines, ne conserve que la distinction du
bien et du mal, avec l'affirmation des peines ou des récompenses qui y
sont attachées; en sorte que la question du libre arbitre se pose là
d'une façon bien plus fruste, bien plus grossière que dans le
christianisme. Nous avons toujours l'impression d'un milieu
intellectuel plus barbare, plus rude, moins fin, et, au point de vue
spécialement religieux, plus brusque et moins tendre que celui où a
éclos l'idée chrétienne.
[30] V. plus loin, chapitre IV, légende sur la naissance de la
Vierge.
En somme, pour l'islam, la difficulté se présente ainsi: On ne
s'occupe pas tout d'abord du caractère moral de l'acte; on ne pense
qu'à sa possibilité, et l'on se dit: Dieu est tout-puissant; il
décrète tout, donc aussi tous nos actes; alors quelle est notre
liberté?
La forme coranique de cette question serait: Dieu est créateur,
législateur, maître tout-puissant, souverain absolu de toutes choses;
que peut faire ou décider l'homme en dehors de lui? La forme
scolastique est: Dieu est agent de tout; comment l'homme peut-il être
aussi, et pour ainsi dire en sus, agent de ses propres actes?
On comprend que, dans un tel problème, pour peu que l'on insiste sur
l'omnipotence de Dieu--et le Coran et l'islam y insistent,--pour peu
que dans le discours on donne la prépondérance à cette idée,--et dans
le Coran elle est prépondérante,--on a l'air d'oublier, d'affaiblir,
d'écraser, presque de nier la liberté humaine, et l'on semble
enseigner le fatalisme.
C'est bien un peu l'effet que produit le Coran à première vue. C'est
ce qui fait que l'on a sur l'islam des jugements comme celui-ci, que
formule Lamartine[31]:
«La population turque est saine, bonne et morale; sa religion n'est ni
aussi superstitieuse ni aussi exclusive qu'on nous la peint; mais sa
résignation passive, mais l'abus de sa foi dans le règne sensible de
la Providence, tue les facultés de l'homme en remettant tout à Dieu.»
Ce n'est pas Dieu qui agit aux yeux de l'homme qui se charge d'agir
dans sa propre cause; Dieu est seulement «spectateur et juge de
l'action humaine: le mahométisme a pris le rôle divin; il s'est
constitué spectateur et juge de l'action divine; il croise les bras à
l'homme et l'homme périt volontairement dans cette inaction».
[31] _Voyage en Orient_, éd. de 1862, II, p. 160.
Cependant serrons la question de plus près. Remarquons que la liberté
humaine ne peut pas pratiquement être niée, que cette négation est
chez les philosophes une espèce de gageure, qu'un penseur tel que
Spinoza, représentant le fatalisme dans notre civilisation, a pourtant
admis une morale, donc la possibilité d'un effort humain, que, de la
part d'un législateur et d'un homme d'action comme Mahomet, cette
négation eût été un non-sens, qu'il ne se sentait pas lui-même à la
merci de forces supérieures, qu'il ne pensait pas commander à des
automates, qu'il était bien homme au sens complet du mot, homme actif,
entreprenant, énergique, ardent... donc libre... et là-dessus
examinons les textes: nous verrons que les jugements sur le fatalisme
doctrinal de l'islam sont en général exagérés.
* * * * *
Il est question dans le Coran de plusieurs livres où sont inscrits les
mérites et les démérites des hommes, c'est-à-dire leurs actes, et qui
doivent servir au jugement.
L'un de ces livres est appelé _Illioun_:
«La liste des justes est dans l'Illioun.» (C. LXXXIII, 18.)
Un autre est appelé _Siddjîn_:
«La liste des prévaricateurs est dans le Siddjîn.» (C. LXXXIII, 7.)
Mais il n'est pas clairement indiqué par le texte que ces livres sont
éternels; les actions peuvent y être inscrites au fur et à mesure
qu'elles se produisent. L'islam cependant croit à leur éternité. Le
commentateur Zamakhchari dit que le livre Illioun fut présenté, à
l'origine des temps, aux anges qui l'honorèrent.
Il y a en outre des livres affectés à chaque individu: Au jour de la
résurrection, on fait présenter aux élus leurs livres dans la main
droite; on les apporte aux réprouvés derrière le dos (C. LXXXIV, 7,
10; XVII, 73; XVIII, 47). Mais, d'après le texte, ce pourrait n'être
que des comptes établis après coup.
Un livre plus général relatif à l'ensemble du monde semble être
désigné plus nettement par le contexte comme étant éternel:
«Il n'y aura pas de cité, dit Allah, que nous ne châtiions d'un
châtiment terrible; c'est écrit dans le livre.» (C. XVII, 60.)
La même idée est exprimée dans un autre verset: «Il n'y a aucun être
dans les cieux et sur la terre, qu'il soit plus petit ou plus grand
qu'un atome, qui ne soit indiqué dans un livre démonstratif[32].» (C.
XXXIV, 3.)
[32] «Démonstratif»; on traduit quelquefois «évident»; mais ce
n'est pas tout-à-fait exact. L'inscription dans le livre, dit
Zamakhchari, est comme un écartement du rideau qui cache le
mystère de la volonté divine. Tout ce qui sort du mystère est
inscrit sur la tablette. (_Kacchâf_, II, p. 1150.)
On admet que ce livre est éternel; ce n'est pas expressément affirmé
dans le texte; c'est plutôt une interprétation traditionnelle; elle
est d'ailleurs en harmonie avec le dogme d'après lequel le Coran
lui-même est la parole éternelle de Dieu, et, comme tel, incréé.
Ces livres mystérieux ne prouvent donc pas d'une manière décisive que
le Coran enseigne le fatalisme moral.
Mais voici d'autres paroles plus troublantes; c'est Dieu qui est censé
parler:
«Si nous avions voulu, nous aurions donné à toute âme la direction de
son chemin; mais ma parole immuable a été celle-ci: Je remplirai la
géhenne d'hommes et de génies ensemble.» (C. XXXII, 13.)
«Nous avons créé pour la géhenne un grand nombre de génies et d'hommes
qui ont des cœurs avec lesquels ils ne comprennent rien, qui ont des
yeux avec lesquels ils ne voient rien, qui ont des oreilles avec
lesquelles ils n'entendent rien[33]. Tels sont les hommes qui ne
prêtent aucune attention à nos signes.» (C. VII, 178.)
[33] Réminiscence des psaumes CXIII, 5, et CXXXIV, 17.
«Dieu affermira les croyants,... il égarera les méchants» (C. XIV,
32).
Et à ces textes s'ajoute cette parole souvent répétée, qui constitue
un argument fort grave: «Dieu égare qui il veut; il dirige qui il
veut» (C. XXXV, 9 et ailleurs).
Certes de telles paroles paraissent bien exprimer la croyance à la
prédestination, à la volonté qu'a Dieu de sauver ou de damner. Mais
qu'on y regarde encore, et que l'on n'oublie pas que Mahomet était un
lyrique, un orateur, qu'il cherchait à impressionner son auditoire, et
que, pour y parvenir, il s'appesantissait sur l'expression et
exagérait l'effet, on se rendra compte alors que ces affirmations
signifient seulement: «Les méchants, _je les laisserai_ s'égarer, et
ils s'égareront de plus en plus; les bons, je les dirigerai, et ils
deviendront meilleurs encore»; ce progrès dans le mal ou dans le bien
sera seulement la conséquence de la première faute ou des premiers
mérites; mais cette faute première, ou ce premier acte de soumission,
reste libre, et n'a rien de fatal. La plus grande propension au mal
est un commencement de châtiment pour le méchant; la plus grande
disposition au bien, un commencement de récompense pour le bon;
celui-ci devient aisément meilleur, et celui-là aisément pire. Les
textes du Coran, si énergiques soient-ils, ne veulent pas,
croyons-nous, dire autre chose que cela.
N'a-t-on pas d'ailleurs des phrases analogues dans la Bible? Le
psalmiste parle des idoles[34] qui ont des bouches, mais ne parlent
pas, des oreilles, mais n'entendent pas. Ce sont là des images de
l'endurcissement du cœur chez le méchant, de l'aveuglement produit
par le péché: «Sourds, muets et aveugles, dit le Coran, ils ne peuvent
plus revenir sur leurs pas.» (II, 37.) «Ils ne peuvent plus», voilà
l'expression juste; «Dieu ne veut plus» était l'expression inexacte et
outrée.
[34] Mahomet applique aux impies ce que la Bible dit des idoles.
* * * * *
Dans la théologie musulmane, au cours des siècles, les docteurs les
plus autorisés ont parfaitement admis le libre arbitre. Seulement eux
aussi, ils ont beaucoup insisté sur la puissance de Dieu, sur sa
science et sur sa prescience, en sorte que quelquefois le rôle de
l'homme a pu paraître amoindri. C'est ce qui se produit dans certaines
pages de Gazali: Comment, dit ce docteur, imaginer des mouvements qui
échappent à la puissance de Dieu? L'araignée filant sa toile,
l'abeille faisant son miel, est mue par Dieu; à plus forte raison
l'homme l'est-il aussi: «Dieu vous a créé et tout ce que vous faites»,
a affirmé Allah (C. XXXVII, 94).
Mais, ajoute Gazali, et avec lui la théologie musulmane orthodoxe, si
Dieu crée l'acte, il laisse la décision à l'homme. L'homme choisit;
Dieu crée la réalisation de ce choix; il est l'auteur premier du
mouvement; mais le mérite et le démérite restent bien à l'homme[35].
[35] V. notre _Gazali_, p. 103.
La même doctrine se trouve chez Achari, qui, pour empêcher que le
choix de l'homme ne trouble la prévision divine, propose en outre une
sorte de système d'harmonie préétablie.
La théologie de l'islam enseigne que la liberté disparaît dans l'autre
monde; c'est la conséquence de l'impossibilité où sont les élus de
préférer le mal au bien.
La preuve vulgaire de la liberté humaine, par le sentiment que l'on en
a, a été surtout employée chez les musulmans par les rationalistes; on
la trouve dans les écrits des Motazélites. Cette preuve n'a pas aux
yeux des théologiens la même importance que celle qui découle du
sentiment moral. Elle a pourtant été admise aussi dans l'islam
orthodoxe. Je ne sais au reste si les théologiens arabes ont jamais
expressément enseigné que la preuve de la liberté réside dans le
sentiment qu'a l'homme de la possibilité de la vie morale; mais cette
doctrine est implicitement contenue dans la plupart de leurs écrits.