XXXVIII.

La barque prit terre définitivement à la sortie des jardins et des bois,

dans un endroit pittoresque où le ruisseau s'enfonçait parmi des roches

séculaires et cessait d'être navigable. Consuelo eut peu de temps pour

contempler le paysage sévère éclairé par la lune. C'était toujours dans la

vaste enceinte de la résidence; mais l'art ne s'était appliqué en ce lieu

qu'à conserver à la nature sa beauté première: les vieux arbres semés au

hasard dans de sombres gazons, les accidents heureux du terrain, les

collines aux flancs âpres, les cascades inégales, les troupeaux de daims

bondissants et craintifs.

Un personnage nouveau était venu fixer l'attention de Consuelo: c'était

Gottlieb, assis négligemment sur le brancard d'une chaise à porteurs, dans

l'attitude d'une attente calme et rêveuse. Il tressaillit en reconnaissant

son amie de la prison; mais, sur un signe de Marcus, il s'abstint de lui

parler.

«Vous défendez donc à ce pauvre enfant de me serrer la main? dit tout bas

Consuelo à son guide.

--Après votre initiation, vous serez libre ici dans toutes vos actions,

répondit-il de même. Contentez-vous maintenant de voir comme la santé de

Gottlieb est améliorée et comme la force physique lui est revenue.

--Ne puis-je savoir, du moins, reprit la néophyte, s'il n'a souffert

aucune persécution pour moi, après ma fuite de Spandaw? Pardonnez à mon

impatience. Cette pensée n'a cessé de me tourmenter jusqu'au jour où je

l'ai aperçu, passant auprès de l'enclos du pavillon.

--Il a souffert, en effet, répondit Marcus, mais peu de temps. Dès qu'il

vous sut délivrée, il se vanta avec un enthousiasme naïf d'y avoir

contribué, et ses révélations involontaires durant son sommeil faillirent

devenir funestes à quelques-uns d'entre nous. On voulut l'enfermer dans

une maison de fous, autant pour le punir que pour l'empêcher de secourir

d'antres prisonniers. Il s'enfuit alors, et comme nous avions l'œil sur

lui, nous le fîmes amener ici, où nous lui avons prodigué les soins du

corps et de l'âme. Nous le rendrons à sa famille et à sa patrie lorsque

nous lui aurons donné la force et la prudence nécessaires pour travailler

utilement à notre œuvre qui est devenue la sienne, car c'est un de nos

adeptes les plus purs et les plus fervents. Mais la chaise est prête,

Madame; veuillez y monter. Je ne vous quitte pas, quoique je vous confie

aux bras fidèles et sûrs de Karl et de Gottlieb.»

Consuelo s'assit docilement dans une chaise à porteurs, fermée de tous

côtés, et ne recevant l'air que par quelques fentes pratiquées dans la

partie qui regardait le ciel. Elle ne vit donc plus rien de ce qui se

passait autour d'elle. Parfois elle vit briller les étoiles, et jugea

ainsi qu'elle était encore en plein air; d'autres fois elle vit cette

transparence interceptée sans savoir si c'était par des bâtiments ou par

l'ombrage épais des arbres. Les porteurs marchaient rapidement et dans le

plus profond silence; elle s'appliqua, durant quelque temps, à distinguer

dans les pas qui criaient de temps à autre sur le sable, si quatre

personnes ou seulement trois l'accompagnaient. Plusieurs fois elle crut

saisir le pas de Liverani à droite de la chaise; mais ce pouvait être une

illusion, et, d'ailleurs, elle devait s'efforcer de n'y pas songer.

Lorsque la chaise s'arrêta et s'ouvrit, Consuelo ne put se défendre d'un

sentiment d'effroi, en se voyant sous la herse, encore debout et sombre,

d'un vieux manoir féodal. La lune donnait en pleine lumière sur le préau

entouré de constructions en ruines, et rempli de personnages vêtus de

blanc qui allaient et venaient, les uns isolés, les autres par groupes,

comme des spectres capricieux. Cette arcade noire et massive de l'entrée

faisait paraître le fond du tableau plus bleu, plus transparent et plus

fantastique. Ces ombres errantes et silencieuses, ou se parlant à voix

basse, leur mouvement sans bruit sur ces longues herbes de la cour,

l'aspect de ces ruines que Consuelo reconnaissait pour celles où elle

avait pénétré une fois, et où elle avait revu Albert, l'impressionnèrent

tellement, qu'elle eut comme un mouvement de frayeur superstitieuse. Elle

chercha instinctivement Liverani auprès d'elle. Il y était effectivement

avec Marcus, mais l'obscurité de la voûte ne lui permit pas de distinguer

lequel des deux lui offrait la main; et cette fois, son cœur glacé par

une tristesse subite et par une crainte indéfinissable, ne l'avertit pas.

On arrangea son manteau sur ses vêtements et le capuchon sur sa tête de

manière à ce qu'elle put tout voir sans être reconnue de personne.

Quelqu'un lui dit à voix basse de ne pas laisser échapper un seul mot, une

seule exclamation, quelque chose qu'elle pût voir; et elle fut conduite

ainsi au fond de la cour, où un étrange spectacle s'offrit en effet à ses

regards.

Une cloche au son faible et lugubre rassemblait les ombres en cet instant

vers la chapelle ruinée où Consuelo avait naguère cherché, à la lueur des

éclairs, un refuge contre l'orage. Cette chapelle était maintenant

illuminée de cierges disposés dans un ordre systématique. L'autel semblait

avoir été relevé récemment; il était couvert d'un drap mortuaire et paré

d'insignes bizarres, où les emblèmes du christianisme se trouvaient mêlés

à ceux du judaïsme, à des hiéroglyphes égyptiens, et à divers signes

cabalistiques. Au milieu du chœur, dont on avait rétabli l'enceinte avec

des balustrades et des colonnes symboliques, on voyait un cercueil entouré

de cierges, couvert d'ossements en croix, et surmonté d'une tête de mort

dans laquelle brillait une flamme couleur de sang. On amena auprès de ce

cénotaphe un jeune homme dont Consuelo ne put voir les traits; un large

bandeau couvrait la moitié de son visage; c'était un récipiendaire qui

paraissait brisé de fatigue ou d'émotion. Il avait un bras et une jambe

nus, ses mains étaient attachées derrière son dos, et sa rose blanche

était tachée de sang. Une ligature au bras semblait indiquer qu'il venait

d'être saigné en effet. Deux ombres agitaient autour de lui des torches de

résine enflammée et répandaient sur son visage et sur sa poitrine des

nuages de fumée et de tourbillons d'étincelles. Alors commença entre lui

et ceux qui présidaient la cérémonie, et qui portaient des signes

distinctifs de leurs dignités diverses, un dialogue bizarre qui rappela à

Consuelo celui que Cagliostro lui avait fait entendre à Berlin, entre

Albert et des personnages inconnus. Puis, des spectres armés de glaives,

et qu'elle entendit appeler les _Frères terribles_, couchèrent le

récipiendaire sur les dalles, et appuyèrent sur son cœur la pointe de

leurs armes, tandis que plusieurs autres commencèrent, à grand cliquetis

d'épées, un combat acharné, les uns prétendant empêcher l'admission du

nouveau frère, le traitant de pervers, d'indigne et de traître, tandis

que les autres disaient combattre pour lui au nom de la vérité et d'un

droit acquis. Cette scène étrange émut Consuelo comme un rêve pénible.

Cette lutte, ces menaces, ce culte magique, ces sanglots que de jeunes

adolescents faisaient entendre autour du cercueil, étaient si bien simulés,

qu'un spectateur non initié d'avance en eût été réellement épouvanté.

Lorsque les _parrains_ du récipiendaire l'eurent emporté dans la dispute

et dans le combat contre les opposants, on le releva, on lui mit un

poignard dans la main, et on lui ordonna de marcher devant lui, et de

frapper quiconque s'opposerait à son entrée dans le temple.

Consuelo n'en vit pas davantage. Au moment où le nouvel initié se

dirigeait, le bras levé, et dans une sorte de délire, vers une porte basse

où on le poussait, les deux guides, qui n'avaient pas abandonné les bras

de Consuelo, l'emmenèrent rapidement comme pour lui dérober la vue d'un

spectacle affreux; et, lui rabattant le capuchon sur le visage, ils la

conduisirent par de nombreux détours, et parmi des décombres où elle

trébucha plus d'une fois, dans un lieu où régnait le plus profond silence.

Là, on lui rendit la lumière, et elle se vit dans la grande salle octogone

où elle avait surpris précédemment l'entretien d'Albert et de Trenck.

Toutes les ouvertures étaient, cette fois, fermées et voilées avec soin;

les murs et le plafond étaient tendus de noir; des cierges brûlaient aussi

en ce lieu, dans un ordre particulier, différent de celui de la chapelle.

Un autel en forme de calvaire, et surmonté de trois croix, masquait la

grande cheminée. Un tombeau sur lequel étaient déposés un marteau, des

clous, une lance et une couronne d'épines se dressait au milieu de la

salle. Des personnages vêtus de noir et masqués étaient agenouillés ou

assis à l'entour sur des tapis semés de larmes d'argent; ils ne pleuraient

ni ne gémissaient; leur attitude était celle d'une méditation austère, ou

d'une douleur muette et profonde.

Les guides de Consuelo la firent approcher jusqu'auprès du cercueil, et

les hommes qui le gardaient s'étant levés et rangés à l'autre extrémité,

l'un d'eux lui parla ainsi:

«Consuelo, tu viens de voir la cérémonie d'une réception maçonnique. Tu as

vu, là comme ici, un culte inconnu, des signes mystérieux, des images

funèbres, des pontifes initiateurs, un cercueil. Qu'as-tu compris à cette

scène simulée, à ces épreuves effrayantes pour le récipiendaire, aux

paroles qui lui ont été adressées, et à ces manifestations de respect,

d'amour et de douleur autour d'une tombe illustre?

--J'ignore si j'ai bien compris, répondit Consuelo. Cette scène me

troublait; cette cérémonie me semblait barbare. Je plaignais ce

récipiendaire, dont le courage et la vertu étaient soumis à des épreuves

toutes matérielles, comme s'il suffisait du courage physique pour être

initié à l'œuvre du courage moral. Je blâme ce que j'ai vu, et déplore

ces jeux cruels d'un sombre fanatisme, ou ces expériences puériles d'une

foi tout extérieure et idolâtrique. J'ai entendu proposer des énigmes

obscures, et l'explication qu'en a donnée le récipiendaire m'a paru dictée

par un catéchisme méfiant ou grossier. Cependant cette tombe sanglante,

cette victime immolée, cet antique mythe d'Hiram, architecte divin

assassiné par les travailleurs jaloux et cupides, ce mot sacré perdu

pendant des siècles, et promis à l'initié comme la clef magique qui doit

lui ouvrir le temple, tout cela ne me paraît pas un symbole sans grandeur

et sans intérêt; mais pourquoi la fable est-elle si mal tissée ou d'une

interprétation si captieuse?

--Qu'entends-tu par là? As-tu bien écouté ce récit que tu traites de fable?

--Voici ce que j'ai entendu et ce qu'auparavant j'avais appris dans les

livres qu'on m'a ordonné de méditer durant ma retraite: Hiram, conducteur

des travaux du temple de Salomon, avait divisé les ouvriers par

catégories. Ils avaient un salaire différent, des droits inégaux. Trois

ambitieux de la plus basse catégorie résolurent de participer au salaire

réservé à la classe rivale, et d'arracher à Hiram le mot d'ordre, la

formule secrète qui lui servait à distinguer les compagnons des maîtres, à

l'heure solennelle de la répartition. Ils le guettèrent dans le temple où

il était resté seul après cette cérémonie, et se postant à chacune des

trois issues du saint lieu, ils l'empêchèrent de sortir, le menacèrent, le

frappèrent cruellement et l'assassinèrent sans avoir pu lui arracher son

secret, le mot fatal qui devait les rendre égaux à lui et à ses

privilégiés. Puis ils emportèrent son cadavre et l'ensevelirent sous des

décombres; et depuis ce jour, les fidèles adeptes du temple, les amis

d'Hiram pleurent son destin funeste, cherchant sa parole sacrée, et

rendant des honneurs presque divins à sa mémoire.

--Et maintenant, comment expliques-tu ce mythe?

--Je l'ai médité avant de venir ici, et voici comment je le comprends.

Hiram, c'est l'intelligence froide et l'habileté gouvernementale des

antiques sociétés; elles reposent sur l'inégalité des conditions, sur le

régime des castes. Cette fable égyptienne convenait au despotisme

mystérieux des hiérophantes. Les trois ambitieux, c'est l'indignation, la

révolte et la vengeance; ce sont peut-être les trois castes inférieures à

la caste sacerdotale qui essaient de prendre leurs droits par la violence.

Hiram assassiné, c'est le despotisme qui a perdu son prestige et sa force,

et qui est descendu au tombeau emportant avec lui le secret de dominer les

hommes par l'aveuglement et la superstition.

--Est-ce ainsi, véritablement, que tu interpréterais ce mythe?

--J'ai lu dans vos livres qu'il avait été apporté d'Orient par les

templiers, et qu'ils l'avaient fait servir à leurs initiations. Ils

devaient donc l'interpréter à peu près ainsi; mais en baptisant _Hiram_,

la théocratie, et les _assassins_, l'impiété, l'anarchie et la férocité,

les templiers, qui voulaient asservir la société à une sorte de despotisme

monacal, pleuraient sur leur impuissance personnifiée par l'anéantissement

d'Hiram. Le mot perdu et retrouvé de leur empire, c'était celui

d'association ou de ruse, quelque chose comme la cité antique, ou le

temple d'Osiris. Voilà pourquoi je m'étonne de voir cette fable servir

encore pour vos initiations à l'œuvre de la délivrance universelle. Je

voudrais croire qu'elle n'est proposée à vos adeptes que comme une épreuve

de leur intelligence et de leur courage.

--Eh bien, nous qui n'avons point inventé ces formes de la maçonnerie, et

qui ne nous en servons effectivement que comme d'épreuves morales, nous

qui sommes plus que compagnons et maîtres dans cette science symbolique,

puisque, après avoir traversé tous les grades maçonniques, nous sommes

arrivés à n'être plus maçons comme on l'entend dans les rangs vulgaires de

cet ordre; nous t'adjurons de nous expliquer le mythe d'Hiram comme tu

l'entends, afin que nous portions sur ton zèle, ton intelligence et ta foi

le jugement qui t'arrêtera ici à la porte du véritable temple, ou qui te

livrera l'entrée du sanctuaire.

--Vous me demandez le mot d'Hiram, _la parole perdue_. Ce n'est point

celle qui m'ouvrira les portes du temple; car ce mot, c'est tyrannie ou

mensonge. Mais je sais les mots véritables, les noms des trois portes de

l'édifice divin par lesquels les destructeurs d'Hiram entrèrent pour

forcer ce chef à s'ensevelir sous les débris de son œuvre; c'est liberté,

fraternité, égalité.

--Consuelo, ton interprétation, exacte ou non, nous révèle le fond de ton

cœur. Sois donc dispensée de t'agenouiller jamais sur la tombe d'Hiram.

Tu ne passeras pas non plus par le grade où le néophyte se prosterne sur

le simulacre des cendres de Jacques Molay, le grand maître et la grande

victime du temple, des moines-soldats et des prélats-chevaliers du moyen

âge. Tu sortirais victorieuse de cette seconde épreuve comme de la

première. Tu discernerais les traces mensongères d'une barbarie fanatique,

nécessaires encore aujourd'hui comme formules de garantie à des esprits

imbus du principe d'inégalité. Rappelle-toi donc bien que les

francs-maçons des premiers grades n'aspirent, pour la plupart, qu'à

construire un temple profane, un abri mystérieux pour une association

élevée à l'état de caste. Tu comprends autrement, et tu vas marcher droit

au temple universel qui doit recevoir tous les hommes confondus dans un

même culte, dans un même amour. Cependant tu dois faire ici une dernière

station, et te prosterner devant ce tombeau. Tu dois adorer le Christ et

reconnaître en lui le seul vrai Dieu.

--Vous dites cela pour m'éprouver encore, répondit Consuelo avec fermeté:

mais vous avez daigné m'ouvrir les yeux à de hautes vérités, en

m'apprenant à lire dans vos livres secrets. Le Christ est un homme divin

que nous révérons comme le plus grand philosophe et le plus grand saint

des temps antiques. Nous l'adorons autant qu'il est permis d'adorer le

meilleur et le plus grand des maîtres et des martyrs. Nous pouvons bien

l'appeler le sauveur des hommes, en ce sens qu'il a enseigné à ceux de son

temps des vérités qu'ils n'avaient fait qu'entrevoir, et qui devaient

faire entrer l'humanité dans une phase nouvelle de lumière et de sainteté.

Nous pouvons bien nous agenouiller auprès de sa cendre, pour remercier

Dieu de nous avoir suscité un tel prophète, un tel exemple, un tel ami;

mais nous adorons Dieu en lui, et nous ne commettons pas le crime

d'idolâtrie. Nous distinguons la divinité de la révélation de celle du

révélateur. Je consens donc à rendre à ces emblèmes d'un supplice à jamais

illustre et sublime, l'hommage d'une pieuse reconnaissance et d'un

enthousiasme filial; mais je ne crois pas que le dernier mot de la

révélation ait été compris et proclamé par les hommes au temps de Jésus,

car il ne l'a pas encore été officiellement sur la terre. J'attends de la

sagesse et de la foi de ses disciples, de la continuation de son œuvre

durant dix-sept siècles, une vérité plus pratique, une application plus

complète de la parole sainte et de la doctrine fraternelle. J'attends le

développement de l'Évangile, j'attends quelque chose de plus que l'égalité

devant Dieu, je l'attends et je l'invoque parmi les hommes.

--Tes paroles sont audacieuses et tes doctrines sont grosses de périls. Y

as-tu bien songé dans la solitude? As-tu prévu les malheurs que la loi

nouvelle amassait d'avance sur ta tête? Connais-tu le monde et tes propres

forces? Sais-tu que nous sommes un contre cent mille dans les pays les

plus civilisés du globe? Sais-tu qu'au temps où nous vivons, entre ceux

qui rendent au sublime révélateur Jésus un culte injurieux et grossier, et

ceux, presque aussi nombreux désormais, qui nient sa mission et jusqu'à

son existence, entre les idolâtres et les athées, il n'y a place pour nous

au soleil qu'au milieu des persécutions, des railleries, de la haine et

des mépris de l'espèce humaine? Sais-tu qu'en France, à l'heure qu'il est,

on proscrit presque également Rousseau et Voltaire, le philosophe

religieux et le philosophe incrédule? Sais-tu, chose plus effrayante et

plus inouïe! que, du fond de leur exil, ils se proscrivent l'un l'autre?

Sais-tu que tu vas retourner dans un monde où tout conspirera pour

ébranler ta foi et pour corrompre tes pensées? Sais-tu enfin qu'il faudra

exercer ton apostolat à travers les périls, les doutes, les déceptions et

les souffrances?

--J'y suis résolue, répondit Consuelo en baissant les yeux et en posant la

main sur son cœur: Dieu me soit en aide!

--Eh bien, ma fille, dit Marcus, qui tenait toujours Consuelo par la main,

tu vas être soumise par nous à quelques souffrances morales, non pour

éprouver ta foi, dont nous ne saurions douter maintenant, mais pour la

fortifier. Ce n'est pas dans le calme du repos, ni dans les plaisirs de ce

monde, c'est dans la douleur et les larmes que la foi grandit et s'exalte.

Te sens-tu le courage d'affronter de pénibles émotions et peut-être de

violentes terreurs?

--S'il le faut, et si mon âme doit en profiter, je me soumets à votre

volonté,» répondit Consuelo légèrement oppressée.

Aussitôt les Invisibles se mirent à enlever les tapis et les flambeaux qui

entouraient le cercueil. Le cercueil fut roulé dans une des profondes

embrasures de croisées, et plusieurs adeptes s'étant armés de barres de

fer, se hâtèrent de lever une dalle ronde qui occupait le milieu de la

salle. Consuelo vit alors une ouverture circulaire assez large pour le

passage d'une personne, et dont la margelle de granit, noircie et usée par

le temps, était incontestablement aussi ancienne que les autres détails de

l'architecture de la tour. On apporta une longue échelle, et on la plongea

dans le vide ténébreux de l'ouverture. Puis Marcus, amenant Consuelo à

l'entrée, lui demanda par trois fois, d'un ton solennel, si elle se

sentait la force de descendre seule dans les souterrains de la grande tour

féodale.

«Écoutez, mes pères ou mes frères, car j'ignore comment je dois vous

appeler..., répondit Consuelo...

--Appelle-les tes frères, reprit Marcus, tu es ici parmi les Invisibles,

tes égaux en grade, si tu persévères encore une heure. Tu vas leur dire

adieu ici pour les retrouver dans une heure en présence du conseil des

chefs suprêmes, de ceux dont on n'entend jamais la voix, dont on ne voit

jamais le visage. Ceux-là, tu les appelleras tes pères. Ils sont les

pontifes souverains, les chefs spirituels et temporels de notre temple.

Nous paraîtrons devant eux et devant toi à visage découvert, si tu es bien

décidée à venir nous rejoindre à la porte du sanctuaire, par ce chemin

sombre et semé d'épouvante, qui s'ouvre ici sous tes pieds, où tu dois

marcher seule et sans autre égide que celle de ton courage et de ta

persévérance.

--J'y marcherai s'il le faut, répondit la néophyte tremblante; mais cette

épreuve, que vous m'annoncez si austère, est-elle donc inévitable? O mes

frères, vous ne voulez pas, sans doute, jouer avec la raison déjà bien

assez éprouvée d'une femme sans affectation et sans fausse vanité? Vous

m'avez condamnée aujourd'hui à un long jeûne, et, bien que l'émotion fasse

taire la faim depuis plusieurs heures, je me sens affaiblie physiquement;

j'ignore si je ne succomberai pas aux travaux que vous m'imposez. Peu

m'importe, je vous le jure, que mon corps souffre et faiblisse, mais ne

prendrez-vous pas pour une lâcheté morale ce qui ne sera qu'une

défaillance de la matière? Dites-moi que vous me pardonnerez si j'ai les

nerfs d'une femme, pourvu que, revenue à moi-même, j'aie encore le cœur

d'un homme.

--Pauvre enfant, répondit Marcus, j'aime mieux t'entendre avouer ta

faiblesse que si tu cherchais à nous éblouir par une folle audace. Nous

consentirons, si tu le veux, à te donner un guide, un seul, pour

t'assister et te secourir au besoin dans ton pèlerinage. Mon frère,

ajouta-t-il en s'adressant au Chevalier Liverani, qui s'était tenu pendant

tout ce dialogue auprès de la porte, les yeux fixés sur Consuelo, prends

la main de ta sœur, et conduis la par les souterrains au lieu du

rendez-vous général.

--Et vous, mon frère, dit Consuelo éperdue, ne voulez-vous pas

m'accompagner aussi?

--Cela m'est impossible. Tu ne peux avoir qu'un guide, et celui que je te

désigne est le seul qu'il me soit permis de te donner.

--J'aurai du courage, répondit Consuelo, en s'enveloppant de son manteau;

j'irai seule.

--Tu refuses le bras d'un frère et d'un ami?

--Je ne refuse ni sa sympathie ni son intérêt; mais j'irai seule.

--Va donc, noble fille, et ne crains rien. Celle qui est descendue seule

dans la citerne _des pleurs_, à Riesenburg, celle qui a bravé tant de

périls pour trouver la grotte cachée du Schreckenstein, saura facilement

traverser les entrailles de notre pyramide. Va donc, comme les jeunes

héros de l'antiquité, chercher l'initiation à travers les épreuves des

mystères sacrés. Frères, présentez-lui la coupe, cette relique précieuse

qu'un descendant de Ziska a apportée parmi nous, et dans laquelle nous

consacrons l'auguste sacrement de la communion fraternelle.»

Liverani alla prendre sur l'autel un calice de bois grossièrement

travaillé, et, l'ayant rempli, il le présenta à Consuelo avec un pain.

«Ma sœur, reprit Marcus, ce n'est pas seulement un vin doux et généreux

et un pain de pur froment que nous t'offrons pour réparer tes forces

physiques, c'est le corps et le sang de l'homme divin, tel qu'il

l'entendait lui-même, c'est-à-dire le signe à la fois céleste et matériel

de l'égalité fraternelle. Nos pères les martyrs de l'église taborite,

pensaient que l'intervention des prêtres impies et sacrilèges ne valait

pas, pour la consécration du sacrement auguste, les mains pures d'une

femme ou d'un enfant. Communie donc avec nous ici, en attendant que tu

t'asseyes au banquet du temple, où le grand mystère de la cène te sera

révélé plus explicitement. Prends cette coupe, et bois la première. Si tu

portes de la foi dans cet acte, quelques gouttes de ce breuvage seront

pour ton corps un fortifiant souverain, et ton âme fervente emportera tout

ton être sur des ailes de flamme.»

Consuelo ayant bu la première, tendit la coupe à Liverani qui la lui avait

présentée; et quand celui-ci eut bu à son tour, il la fit passer à tous

les frères. Marcus en ayant épuisé les dernières gouttes, bénit Consuelo

et engagea l'assemblée à se recueillir et à prier pour elle; puis il

présenta à la néophyte une petite lampe d'argent, et l'aida à mettre les

pieds sur les premiers barreaux de l'échelle.

«Je n'ai pas besoin de vous dire, ajouta-t-il, qu'aucun danger ne menace

vos jours; mais craignez pour votre âme; craignez de ne jamais arriver à

la porte du temple, si vous avez le malheur de regarder une seule fois

derrière vous en marchant. Vous aurez plusieurs stations à faire en divers

endroits; vous devrez alors examiner tout ce qui s'offrira à vos regards;

mais dès qu'une porte s'ouvrira devant vous, franchissez-la, et ne vous

retournez pas. C'est, vous le savez, la prescription rigide des antiques

initiations. Vous devez aussi, d'après les rites anciens, conserver

soigneusement la flamme de votre lampe, emblème de votre foi et de votre

zèle. Allez, ma fille, et que cette pensée vous donne un courage surhumain;

ce que vous êtes condamnée à souffrir maintenant est nécessaire au

développement de votre esprit et de votre cœur dans la vertu et dans la

foi véritable.»

Consuelo descendit les échelons avec précaution, et dès qu'elle eut

atteint le dernier, on retira l'échelle, et elle entendit la lourde dalle

retomber avec bruit et fermer l'entrée du souterrain au-dessus de sa tête.

La comtesse de Rudolstadt · 第 42 / 51 题