XX.

Lorsque Consuelo reprit connaissance, elle éprouva un bien-être

incomparable, sans pouvoir se rendre compte ni du lieu où elle était, ni

des événements qui l'y avaient amenée. Elle était couchée en plein air; et,

sans ressentir aucunement le froid de la nuit, elle voyait librement les

étoiles briller dans le ciel vaste et pur. A ce coup d'œil enchanteur

succéda bientôt la sensation d'un mouvement assez rapide, mais souple et

agréable. Le bruit de la rame qui s'enfonçait dans l'eau, à intervalles

rapprochés, lui fit comprendre qu'elle était dans une barque, et qu'elle

traversait l'étang. Une douce chaleur pénétrait ses membres; et il y avait,

dans la placidité des eaux dormantes où la brise agitait de nombreux

herbages aquatiques, quelque chose de suave qui rappelait les lagunes de

Venise, dans les belles nuits du printemps. Consuelo souleva sa tête

alanguie, regarda autour d'elle, et vit deux rameurs faisant force de bras

chacun à une extrémité de la barque. Elle chercha des yeux la citadelle,

et la vit déjà loin, sombre comme une montagne de pierre, dans le cadre

transparent de l'air et de l'onde. Elle se dit qu'elle était sauvée; mais

aussitôt elle se rappela ses amis, et prononça le nom de Karl avec

anxiété. «Je suis là! Pas un mot, Signora, le plus profond silence!»

répondit Karl qui ramait devant elle. Consuelo pensa que l'autre rameur

était Gottlieb; et, trop faible pour se tourmenter plus longtemps, elle se

laissa retomber dans sa première attitude. Une main ramena autour d'elle

le manteau souple et chaud dont on l'avait enveloppée; mais elle l'écarta

doucement de son visage, afin de contempler l'azur constellé qui se

déroulait sans bornes au-dessus de sa tête.

A mesure qu'elle sentait revenir ses forces et l'élasticité de ses

mouvements, paralysés par une violente crise nerveuse, elle recueillait

ses pensées; et le souvenir de Mayer se présenta horrible et sanglant

devant elle. Elle fit un effort pour se soulever de nouveau, en

s'apercevant qu'elle avait la tête appuyée sur les genoux et le corps

soutenu par le bras d'un troisième passager qu'elle n'avait pas encore vu,

ou plutôt qu'elle avait pris pour un ballot, tant il était enveloppé,

caché et immobile, étendu derrière elle, dans le fond de la barque.

Une profonde terreur s'empara de Consuelo lorsqu'elle se rappela

l'imprudente confiance que Karl avait témoignée à Mayer, et qu'elle

supposa possible la présence de ce misérable auprès d'elle. Le soin qu'il

semblait prendre de se cacher aggravait les soupçons de la fugitive. Elle

était pleine de confusion d'avoir reposé contre le sein de cet homme, et

reprochait presque à la Providence de lui avoir laissé goûter, sous sa

protection, quelques instants d'un oubli salutaire et d'un bien-être

ineffable.

Heureusement la barque touchait terre en ce moment, et Consuelo se hâta de

se lever pour prendre la main de Karl et s'élancer sur le rivage; mais la

secousse de l'atterrissement la fit chanceler et retomber dans les bras du

personnage mystérieux. Elle le vit alors debout, et, à la faible clarté

des étoiles, elle distingua qu'il portait un masque noir sur le visage.

Mais il avait toute la tête de plus que Mayer; et quoiqu'il fût enveloppé

d'un long manteau, sa stature avait l'élégance d'un corps svelte et

dégagé. Ces circonstances rassurèrent complètement la fugitive; elle

accepta le bras qu'il lui offrit en silence, et fit avec lui une

cinquantaine de pas sur la grève, suivie de Karl et de l'autre individu,

qui lui avaient renouvelé, par signes, l'injonction de ne pas dire un seul

mot. La campagne était muette et déserte; aucune agitation ne se laissait

plus pressentir dans la citadelle. On trouva, derrière un hallier, une

voiture attelée de quatre chevaux, où l'inconnu monta avec Consuelo. Karl

se mit sur le siège. Le troisième individu disparut, sans que Consuelo y

prît garde. Elle cédait à la hâte silencieuse et solennelle de ses

libérateurs; et bientôt le carrosse, qui était excellent et d'une

souplesse recherchée, roula dans la nuit avec la rapidité de la foudre. Le

bruit des roues et le galop des chevaux ne disposent guère à la

conversation. Consuelo se sentait fort intimidée et même un peu effrayée

de son tête-à-tête avec l'inconnu. Cependant lorsqu'elle vit qu'il n'y

avait plus aucun danger à rompre le silence, elle crut devoir lui exprimer

sa reconnaissance et sa joie; mais elle n'en obtint aucune réponse. Il

s'était placé vis-à-vis d'elle, en signe de respect; il lui prit la main,

et la serra dans les siennes, sans dire un seul mot; puis il se renfonça

dans le coin de la voiture; et Consuelo, qui avait espéré engager la

conversation, n'osa insister contre ce refus tacite. Elle désirait

vivement savoir à quel ami généreux et dévoué elle était redevable de son

salut; mais elle éprouvait pour lui, sans le connaître, un sentiment

instinctif de respect mêlé de crainte, et son imagination prêtait à cet

étrange compagnon de voyage toutes les qualités romanesques que comportait

la circonstance. Enfin la pensée lui vint que c'était un agent subalterne

des _invisibles_, peut-être un fidèle serviteur qui craignait de manquer

aux devoirs de sa condition en se permettant de lui parler la nuit dans le

tête-à-tête.

Au bout de deux heures de course rapide, on s'arrêta au milieu d'un bois

fort sombre; le relais qu'on y devait trouver n'était pas encore arrivé.

L'inconnu s'éloigna un peu pour voir s'il approchait, ou pour dissimuler

son impatience et son inquiétude. Consuelo mit pied à terre aussi, et se

promena sur le sable d'un sentier voisin avec Karl, à qui elle avait mille

questions à faire.

«Grâce à Dieu, Signora, vous voilà vivante, lui dit ce fidèle écuyer.

--Et toi-même, cher Karl?

--On ne peut mieux, puisque vous êtes sauvée.

--Et Gottlieb, comment se trouve-t-il?

--Je présume qu'il se trouve bien dans son lit à Spandaw.

--Juste ciel! Gottlieb est donc resté? Il va donc payer pour nous?

--Il ne paiera ni pour lui-même, ni pour personne. L'alarme donnée, je ne

sais par qui, j'ai couru pour vous rejoindre à tout hasard, voyant bien

que c'était le moment de risquer le tout pour le tout. J'ai rencontré

l'adjudant Nanteuil, c'est-à-dire le recruteur Mayer, qui était fort

pâle...

--Tu l'as rencontré, Karl? Il était debout, il marchait?

--Pourquoi non?

--Il n'était donc pas blessé?

--Ah! si fait: il m'a dit qu'il s'était un peu blessé en tombant dans

l'obscurité sur un faisceau d'armes. Mais je n'y ai pas fait grande

attention, et lui ai demandé vite où vous étiez. Il n'en savait rien, il

avait perdu la tête. Je crus même voir qu'il avait l'intention de nous

trahir; car la cloche d'alarme que j'avais entendue, et dont j'avais bien

reconnu le timbre, est celle qui part de son alcôve et qui sonne pour son

quartier. Mais il paraissait s'être ravisé; car il savait bien, le drôle,

qu'il y avait beaucoup d'argent à gagner en vous délivrant. Il m'a donc

aidé à détourner l'orage, en disant à tous ceux que nous rencontrions que

c'était ce somnambule de Gottlieb qui avait encore une fois causé une

fausse alerte. En effet, comme si Gottlieb eût voulu lui donner raison,

nous le trouvâmes endormi dans un coin, de ce sommeil singulier dont il

est pris souvent au beau milieu du jour, là où il se trouve, fût-ce sur le

parapet de l'esplanade. On eût dit que l'agitation de sa fuite le faisait

dormir debout, ce qui est, ma foi, bien merveilleux, à moins qu'il n'ait

bu par mégarde à souper quelques gouttes du breuvage que j'ai versé à

pleins bords à ses chers parents! Ce que je sais, c'est qu'on l'a enfermé

dans la première chambre venue pour l'empêcher de s'aller promener sur les

glacis, et que j'ai jugé à propos de le laisser là jusqu'à nouvel ordre.

On ne pourra l'accuser de rien, et ma fuite expliquera suffisamment la

vôtre. Les Schwartz dormaient trop bien de leur côté pour entendre la

cloche, et personne n'aura été voir si votre chambre était ouverte ou

fermée. Ce ne sera donc que demain que l'alarme sera sérieuse. M. Nanteuil

m'a aidé à la dissiper, et je me suis mis à votre recherche, en feignant

de retourner à mon dortoir. J'ai eu le bonheur de vous trouver à trois pas

de la porte que nous devions franchir pour nous sauver. Les guichetiers de

par là étaient tous gagnés. D'abord j'ai été bien effrayé de vous trouver

presque morte. Mais morte ou vivante, je ne voulais pas vous laisser là.

Je vous ai portée sans encombre dans la barque qui nous attendait le long

du fossé. Et alors... il m'est arrivé une petite aventure assez

désagréable que je vous raconterai une autre fois, Signora... Vous avez eu

assez d'émotions comme cela aujourd'hui, et ce que je vous dirais pourrait

vous causer un peu de saisissement.

--Non, non, Karl, je veux tout savoir, je suis de force à tout entendre.

--Oh! je vous connais, Signora! vous me blâmerez. Vous avez votre manière

de voir. Je me souviens de Roswald, où vous m'avez empêché...

--Karl, ton refus de parler me tourmenterait cruellement. Parle, je t'en

conjure, je le veux.

--Eh bien, Signora, c'est un petit malheur, après tout; et s'il y a péché,

cela ne regarde que moi. Comme je vous passais dans la barque sous une

arcade basse, bien lentement pour ne pas faire trop de bruit avec mes

rames dans cet endroit sonore, voilà que sur le bout d'une petite jetée

qui se trouve là et qui barre à demi l'arcade, je suis arrêté par trois

hommes qui me prennent au collet tout en sautant dans la barque. Il faut

vous dire que la personne qui voyage avec vous dans la voiture, et qui

était déjà des nôtres, ajouta Karl en baissant la voix, avait eu

l'imprudence de remettre les deux tiers de la somme convenue à Nanteuil,

en traversant la dernière poterne. Nanteuil, pensant qu'il pouvait bien

s'en contenter et regagner le reste en nous trahissant, s'était aposté là

avec deux vauriens de son espèce pour vous rattraper. Il espérait se

défaire d'abord de votre protecteur et de moi, afin que personne ne put

parler de l'argent qu'il avait reçu. Voilà pourquoi, sans doute, ces

garnements se mirent en devoir de nous assassiner. Mais votre compagnon de

voyage, Signora, tout paisible qu'il en a l'air, est un lion dans le

combat. Je vous jure que je m'en souviendrai longtemps. En deux tours de

bras, il se débarrassa d'un premier coquin en le jetant dans l'eau; le

second, intimidé, ressauta sur la chaussée, et se tint à distance pour

voir comment finirait la lutte que j'avais avec l'adjudant. Ma foi,

Signora, je ne m'en acquittai pas avec autant de grâce que sa brillante

Seigneurie... dont j'ignore le nom. Cela dura bien une demi-minute, ce qui

ne me fait pas honneur; car ce Nanteuil, qui est ordinairement fort comme

un taureau, paraissait mou et affaibli, comme s'il eût eu peur, ou comme

si la blessure dont il m'avait parlé lui eût donné du souci. Enfin, le

sentant lâcher prise, je l'enlevai et lui trempai un peu les pieds dans

l'eau. _Sa Seigneurie_ me dit alors: «Ne le tuez pas, c'est inutile.» Mais

moi, qui l'avais bien reconnu, et qui savais comme il nage, comme il est

tenace, cruel, capable de tout, moi qui avais senti ailleurs la force de

ses poings, et qui avais de vieux comptes à régler avec lui, je n'ai pas

pu me retenir de lui donner un coup de ma main fermée sur la tête... coup

qui le préservera d'en recevoir et d'en appliquer jamais d'autres,

Signora! Que Dieu fasse paix à son âme et miséricorde à la mienne? Il

s'enfonça dans l'eau tout droit comme un soliveau, dessina un grand rond,

et ne reparut pas plus que s'il eût été de marbre. Le compagnon que Sa

Seigneurie avait renvoyé de notre barque par le même chemin avait fait un

plongeon, et déjà il était au bord de la jetée, où son camarade, le plus

prudent des trois, l'aidait à tâcher de reprendre pied. Ce n'était pas

facile; la levée est si étroite dans cet endroit-là que l'un entraînait

l'autre, et qu'ils retombaient à l'eau tous les deux. Pendant qu'ils se

débattaient en jurant l'un contre l'autre, et faisaient une petite partie

de natation, moi je faisais force de rames, et j'eus bientôt gagné un

endroit où un second rameur, brave pêcheur de son métier, m'avait donné

parole de venir m'aider d'un ou deux coups d'aviron pour traverser

l'étang. Bien m'a pris, du reste, Signora, de m'être exercé au métier de

marin sur les eaux douces du parc de Roswald. Je ne savais pas, le jour où

je fis partie, sous vos yeux, d'une si belle répétition, que j'aurais un

jour l'occasion de soutenir pour vous un combat naval, un peu moins

magnifique, mais un peu plus sérieux. Cela m'a traversé la mémoire quand

je me suis trouvé en pleine eau, et voilà qu'il m'a pris un fou rire...

mais un fou rire bien désagréable! Je ne faisais pas le moindre bruit, du

moins je ne m'entendais pas. Mais mes dents claquaient dans ma bouche,

j'avais comme une main de fer sur la gorge, et la sueur me coulait du

front, froide comme glace!... Ah! je vois bien qu'on ne tue pas un homme

aussi tranquillement qu'une mouche. Ce n'est pourtant pas le premier,

puisque j'ai fait la guerre; mais c'était la guerre! Au lieu que comme

cela dans un coin, la nuit, derrière un mur, sans se dire un mot, cela

ressemble à un meurtre prémédité. Et pourtant c'était le cas de légitime

défense! Et encore ce n'eût pas été le premier assassinat que j'aurais

prémédité!... Vous vous en souvenez, Signora? Sans vous... je l'aurais

fait! Mais je ne sais si je ne m'en serais pas repenti après. Ce qu'il y a

de sûr, c'est que j'ai ri d'un vilain rire sur l'étang... Et encore à

présent, je ne peux pas m'empêcher... Il était si drôle en s'enfonçant

tout droit dans le fossé! comme un roseau qu'on plante dans la vase! et

quand je n'ai plus vu que sa tête près de disparaître, sa tête aplatie par

mon poing... miséricorde! qu'il était laid! Il m'a fait peur!... Je le

vois encore!»

Consuelo, craignant l'effet de cette terrible émotion sur le pauvre Karl,

chercha à surmonter la sienne propre pour le calmer et le distraire. Karl

était né doux et patient comme un véritable serf bohémien. Cette vie

tragique, où la destinée l'avait jeté, n'était pas faite pour lui; et en

accomplissant des actes d'énergie et de vengeance, il éprouvait l'horreur

du remords et les terreurs de la dévotion. Consuelo le détourna de ses

pensées lugubres, pour donner peut-être aussi le change aux siennes

propres. Elle aussi s'était armée cette nuit-là pour le meurtre. Elle

aussi avait frappé et fait couler quelques gouttes du sang de la victime

impure. Une âme droite et pieuse ne saurait aborder la pensée et concevoir

la résolution de l'homicide sans maudire et déplorer les circonstances qui

placent l'honneur et la vie sous la sauvegarde du poignard. Consuelo était

navrée et atterrée, et elle n'osait plus se dire que sa liberté méritât

d'être achetée au prix du sang, même de celui d'un scélérat.

«Mon pauvre Karl, dit-elle, nous avons fait l'office du bourreau cette

nuit! cela est affreux. Console-toi par l'idée que nous n'avions ni résolu

ni prévu ce à quoi la nécessité nous a poussés. Parle-moi de ce seigneur

qui a travaillé si généreusement à ma délivrance. Tu ne le connais donc

pas?

--Nullement, Signora, je l'ai vu ce soir pour la première fois, et je ne

sais pas son nom.

--Mais où nous mène-t-il, Karl?

--Je ne sais pas, Signora. Il m'est défendu de m'en informer; et je suis

même chargé, d'autre part, de vous dire que si vous faisiez en route la

moindre tentative pour savoir où vous êtes et où vous allez, on serait

forcé de vous abandonner en chemin. Il est certain qu'on ne nous veut que

du bien: je suis donc résolu, pour ma part, à me laisser conduire comme un

enfant.

--As-tu vu la figure de ce seigneur?

--Je l'ai aperçue, au reflet d'une lanterne, au moment où je vous déposais

dans la barque. C'est une belle figure, Signora, je n'en ai jamais vu de

plus belle. On dirait un roi.

--Rien que cela, Karl? Est-il jeune?

--Quelque chose comme trente ans.

--Quelle langue te parle-t-il?

--Le franc bohême, la vraie langue du chrétien! Il ne m'a dit que quatre

ou cinq mots. Mais quel plaisir cela m'eût fait de les entendre dans ma

langue... si ce n'eût été dans un vilain moment! «_Ne le tue pas, c'est

inutile_.» Oh! il se trompait, c'était grandement nécessaire, n'est-ce pas,

Signora?

--Qu'a-t-il dit, lui, quand tu as pris ce terrible parti?

--Je crois, Dieu me pardonne! qu'il ne s'en est pas aperçu. Il s'était

jeté au fond de la barque où vous étiez comme morte; et, dans la crainte

que vous ne fussiez atteinte de quelque coup, il vous faisait un rempart

de son corps. Et quand nous nous sommes trouvés en sûreté, en pleine eau,

il vous a soulevée dans ses bras, il vous a enveloppée d'un bon manteau

qu'il avait apporté pour vous apparemment, et il vous soutenait contre son

cœur, comme une mère qui tient son enfant. Oh! il parait grandement vous

chérir, Signora! Il est impossible que vous ne le connaissiez pas.

--Je le connais peut-être, mais puisque je n'ai pu venir à bout

d'apercevoir son visage!...

--Voilà qui est singulier, qu'il se cache de vous! Au reste, rien ne doit

étonner de la part de ces gens-là.

--Quelles gens, dis-moi?

--Ceux qu'on appelle les _chevaliers_, les _masques noirs_, les

_invisibles_. Je n'en sais pas plus long que vous sur leur compte, Signora,

bien que depuis deux mois ils me conduisent par la lisière et me mènent

pas à pas à vous secourir et à vous sauver.»

Le bruit amorti du galop des chevaux sur l'herbe se fit entendre. En deux

minutes, l'attelage fut renouvelé, ainsi que le postillon qui

n'appartenait pas à l'ordonnance royale, et qui échangea à l'écart

quelques paroles rapides avec l'inconnu. Celui-ci vint présenter la main à

Consuelo, qui rentra avec lui dans la voiture. Il s'y assit au fond, à la

plus grande distance d'elle possible; mais il n'interrompit le silence

solennel de la nuit que pour faire sonner deux heures à sa montre. Le jour

était encore loin de paraître, quoiqu'on entendit le chant de la caille

dans les bruyères et l'aboiement lointain des chiens de ferme. La nuit

était magnifique, la constellation de la grande ourse s'élargissait en se

renversant sur l'horizon. Le roulement de la voiture étouffa les voix

harmonieuses de la campagne, et on tourna le dos aux grandes étoiles

boréales. Consuelo comprit qu'elle marchait vers le sud. Karl, sur le

siège de la voiture, s'efforçait de repousser le spectre de Mayer, qu'il

croyait voir flotter à tous les carrefours de la forêt, au pied des croix,

ou sous les grands sapins des futaies, il ne songeait donc guère à

remarquer vers quelles régions sa bonne ou sa mauvaise étoile le dirigeait.

La comtesse de Rudolstadt · 第 24 / 51 题