VII.

«Je suis née dans je ne sais quel coin de l'Espagne, je ne sais pas

précisément en quelle année; mais je dois avoir vingt-trois ou

vingt-quatre ans. J'ignore le nom de mon père; et quant à celui de ma mère,

je crois bien qu'elle était, à l'égard de ses parents, dans la même

incertitude que moi. On l'appelait à Venise, la _Zingara_, et moi la

_Zingarella_. Ma mère m'avait donné pour patronne Maria del Consuelo,

comme qui dirait, en français, Notre-Dame de Consolation. Mes premières

années furent errantes et misérables. Nous courions le monde à pied, ma

mère et moi, vivant de nos chansons. J'ai un vague-souvenir que, dans la

forêt de Bohême, nous reçûmes l'hospitalité dans un château, où un bel

adolescent, fils du seigneur, et nommé Albert, me combla de soins et

d'amitiés, et donna une guitare à ma mère. Ce château, c'était le château

des géants, dont je devais refuser un jour, d'être la châtelaine: ce jeune

seigneur, c'était le comte Albert de Rudolstadt, dont je devais devenir

l'épouse.

«A dix ans, je commençais à chanter dans les rues. Un jour que je disais

ma petite chanson sur la place Saint-Marc, à Venise, devant un café,

maître Porpora, qui se trouvait là, frappé de la justesse de ma voix et de

la méthode naturelle que ma mère m'avait transmise, m'appela, me

questionna, me suivit jusqu'à mon galetas, donna quelques secours à ma

mère, et lui promit de me faire entrer à la _scuola dei mendicanti_, une

de ces écoles gratuites de musique qui abondent en Italie, et d'où sortent

tous les artistes éminents de l'un et l'autre sexe; car ce sont les

meilleurs maîtres qui en ont la direction. J'y fis de rapides progrès; et

maître Porpora prit pour moi une amitié qui m'exposa bientôt à la jalousie

et aux mauvais tours de mes camarades. Leurs dépits injustes et le mépris

qu'elles affichaient pour mes haillons me donnèrent de bonne heure

l'habitude de la patience, de la réserve et de la résignation.

«Je ne me souviens pas du premier jour où je le vis; mais il est certain

qu'à l'âge de sept ou huit ans, j'aimais déjà un jeune homme ou plutôt un

enfant, orphelin, abandonné, étudiant comme moi la musique par protection

et par charité, vivant, comme moi, sur le pavé. Notre amitié, ou notre

amour, car c'était la même chose, était un sentiment chaste et délicieux.

Nous passions ensemble, dans un vagabondage innocent, les heures qui

n'étaient pas consacrées à l'étude. Ma mère, après l'avoir inutilement

combattue, sanctionna notre inclination par la promesse qu'elle nous fit

contracter, à son lit de mort, de nous marier ensemble, aussitôt que notre

travail nous aurait mis à même d'élever une famille.

«A l'âge de dix-huit ou dix-neuf ans, j'étais assez avancée dans le chant.

Le comte Zustiniani, noble vénitien, propriétaire du théâtre San Samuel,

m'entendit chanter à l'église, et m'engagea comme première cantatrice,

pour remplacer la Corilla, belle et robuste virtuose, dont il avait été

l'amant, et qui lui était infidèle. Ce Zustiniani était précisément le

protecteur de mon fiancé Anzoleto. Anzoleto fut engagé avec moi pour

chanter les premiers rôles d'homme. Nos débuts s'annoncèrent sous les plus

brillants auspices. Il avait une voix magnifique, une facilité naturelle

extraordinaire, un extérieur séduisant: toutes les belles dames le

protégeaient. Mais il était paresseux; il n'avait pas eu un professeur

aussi habile et aussi zélé que le mien. Son succès fut moins brillant. Il

en eut du chagrin d'abord, et puis du dépit, enfin de la jalousie; et je

perdis ainsi son amour.

--Est-il possible? dit la princesse Amélie, pour une semblable cause?

Il était donc bien vil?

--Hélas! non, madame; mais il était vain et artiste. Il se fit protéger

par la Corilla, la cantatrice disgraciée et furieuse, qui m'enleva son

cœur, et l'amena rapidement à offenser et à déchirer le mien. Un soir,

maître Porpora, qui avait toujours combattu nos sentiments, parce qu'il

prétend qu'une femme, pour être grande artiste, doit rester étrangère à

toute passion et à tout engagement de cœur, me fit découvrir la trahison

d'Anzoleto. Le lendemain soir, le comte Zustiniani me fit une déclaration

d'amour, à laquelle j'étais loin de m'attendre, et qui m'offensa

profondément. Anzoleto feignit d'être jaloux, de me croire corrompue... Il

voulait briser avec moi. Je m'enfuis de mon logement, dans la nuit;

j'allai trouver mon maître, qui est un homme de prompte inspiration, et

qui m'avait habituée à être prompte dans l'exécution. Il me donna des

lettres, une petite somme, un itinéraire de voyage; il me mit dans une

gondole, m'accompagna jusqu'à la terre ferme, et je partis seule, au point

du jour, pour la Bohême.

--Pour la Bohême? dit madame de Kleist, à qui le courage et la vertu de la

Porporina faisaient ouvrir de grands yeux.

--Oui, Madame, reprit la jeune fille. Dans notre langage d'artistes

aventuriers, nous disons souvent _courir la Bohême_ pour signifier qu'on

s'embarque dans les hasards d'une vie pauvre, laborieuse et souvent

coupable, dans la vie des Zingari, qu'on appelle aussi Bohémiens, en

français. Quant à moi, je partais, non pour cette Bohême symbolique à

laquelle mon sort semblait me destiner comme tant d'autres, mais pour le

malheureux et chevaleresque pays des Tchèques, pour la patrie de Huss et

de Ziska, pour le Boehmer-Wald, enfin pour le château des Géants, où je

fus généreusement accueillie par la famille des Rudolstadt.

--Et pourquoi allais-tu dans cette famille? demanda la princesse, qui

écoutait avec beaucoup d'attention: se souvenait-on de t'y avoir vue

enfant?

--Nullement. Je ne m'en souvenais pas moi-même, et ce n'est que longtemps

après, et par hasard, que le comte Albert retrouva et m'aida à retrouver

le souvenir de cette petite aventure; mais mon maître le Porpora avait été

fort lié en Allemagne avec le respectable Christian de Rudolstadt, chef de

la famille. La jeune baronne Amélie, nièce de ce dernier, demandait une

gouvernante, c'est-à-dire une demoiselle de compagnie qui fit semblant de

lui enseigner la musique, et qui la désennuyât de la vie austère et triste

qu'on menait à Riesenburg[4]. Ses nobles et bons parents m'accueillirent

comme une amie, presque comme une parente. Je n'enseignai rien, malgré mon

bon vouloir, à ma jolie et capricieuse élève, et...

[Note 4: Château des Géants, en allemand]

--Et le comte Albert devint amoureux de toi, comme cela devait arriver?

--Hélas! Madame, je ne saurais parler légèrement d'une chose si grave et

si douloureuse. Le comte Albert, qui passait pour fou, et qui unissait à

une âme sublime, à un génie enthousiaste, des bizarreries étranges, une

maladie de l'imagination tout à fait inexplicable...

--Supperville m'a raconté tout cela, sans y croire et sans me le faire

comprendre. On attribuait à ce jeune homme des facultés supernaturelles,

le don des prophéties, la seconde vue, le pouvoir de se rendre

invisible... Sa famille racontait là-dessus des choses inouïes... Mais

tout cela est impossible, et j'espère que tu n'y ajoutes pas foi?

--Épargnez-moi, Madame, la souffrance et l'embarras de me prononcer sur

des faits qui dépassent la portée de mon intelligence. J'ai vu des choses

inconcevables, et, en de certains moments, le comte Albert m'a semblé un

être supérieur à la nature humaine. En d'autres moments, je n'ai vu en lui

qu'un être malheureux, privé, par l'excès même de sa vertu, du flambeau de

la raison; mais en aucun temps je ne l'ai vu semblable aux vulgaires

humains. Dans le délire comme dans le calme, dans l'enthousiasme comme

dans l'abattement, il était toujours le meilleur, le plus juste, le plus

sagement éclairé ou le plus poétiquement exalté des hommes. En un mot, je

ne saurais penser à lui ni prononcer son nom sans un frémissement de

respect, sans un attendrissement profond, et sans une sorte d'épouvante;

car je suis la cause involontaire, mais non tout à fait innocente, de sa

mort.

--Voyons, chère comtesse, essuie tes beaux yeux, prends courage, et

continue. Je t'écoute sans ironie et sans légèreté profane, je te le jure.

--Il m'aima d'abord sans que je pusse m'en douter. Il ne m'adressait

jamais la parole, il ne semblait même pas me voir. Je crois qu'il

s'aperçut pour la première fois de ma présence dans le château, lorsqu'il

m'entendit chanter. Il faut vous dire qu'il était très-grand musicien, et

qu'il jouait du violon comme personne au monde ne se doute qu'on puisse en

jouer. Mais je crois bien être la seule qui l'ait jamais entendu à

Riesenburg; car sa famille n'a jamais su qu'il possédait cet incomparable

talent. Son amour naquit donc d'un élan d'enthousiasme et de sympathie

musicale. Sa cousine, la baronne Amélie, qui était fiancée avec lui depuis

deux ans, et qu'il n'aimait pas, prit du dépit contre moi, quoiqu'elle ne

l'aimât pas non plus. Elle me le témoigna avec plus de franchise que de

méchanceté; car, au milieu de ses travers, elle avait une certaine

grandeur d'âme; elle se lassa des froideurs d'Albert, de la tristesse du

château, et, un beau matin, nous quitta, enlevant, pour ainsi dire, son

père le baron Frédéric, frère du comte Christian, homme excellent et borné,

indolent d'esprit et simple de cœur, esclave de sa fille et passionné

pour la chasse.

--Tu ne me dis rien de l'_invisibilité_ du comte Albert, de ses

disparitions de quinze et vingt jours, au bout desquelles il reparaissait

tout d'un coup, croyant ou feignant de croire qu'il n'avait pas quitté la

maison, et ne pouvant ou ne voulant pas dire ce qu'il était devenu pendant

qu'on le cherchait de tous cotés.

--Puisque M. Supperville vous a raconté ce fait merveilleux en apparence,

je vais vous en donner l'explication; moi seule puis le faire, car ce

point est toujours resté un secret entre Albert et moi. Il y a près du

château des Géants une montagne appelée Schreckenstein[5], qui recèle une

grotte et plusieurs chambres mystérieuses, antique construction

souterraine qui date du temps des Hussites. Albert, tout en parcourant une

série d'opinions philosophiques très-hardies, et d'enthousiasme religieux

portés jusqu'au mysticisme, était resté hussite, ou, pour mieux dire,

taborite dans le cœur. Descendant par sa mère du roi Georges Podiebrad,

il avait conservé et développé en lui-même les sentiments d'indépendance

patriotique et d'égalité évangélique que la prédication de Jean Huss et

les victoires de Jean Ziska ont, pour ainsi dire, inoculés aux Bohémiens...

[Note 5: La _Pierre d'épouvante_.]

--Comme elle parle d'histoire et de philosophie! s'écria la princesse en

regardant madame de Kleist: qui m'eût jamais voulu dire qu'une fille de

théâtre comprendrait ces choses-là comme moi qui ai passé ma vie à les

étudier dans les livres? Quand je te le disais, de Kleist, qu'il y avait

parmi ces êtres que l'opinion des cours relègue aux derniers rangs de la

société, des intelligences égales, sinon supérieures, à celles qu'on forme

aux premiers avec tant de soin et de dépense!

--Hélas! Madame, reprit la Porporina, je suis fort ignorante, et je

n'avais jamais rien lu avant mon séjour à Riesenburg. Mais là j'ai tant

entendu parler de ces choses, et j'ai été forcée de tant réfléchir pour

comprendre ce qui se passait dans l'esprit d'Albert, que j'ai fini par

m'en faire une idée.

--Oui, mais tu es devenue mystique et un peu folle toi-même, mon enfant!

Admire les campagnes de Jean Ziska et le génie républicain de la Bohême,

j'y consens, j'ai des idées tout aussi républicaines que toi là-dessus

peut-être; car, moi aussi, l'amour m'a révélé une vérité contraire à celle

que mes pédants m'avaient enseignée sur les droits des peuples et le

mérite des individus; mais je ne partage pas ton admiration pour le

fanatisme taborite et pour leur délire d'égalité chrétienne. Ceci est

absurde, irréalisable, et entraîne à des excès féroces. Qu'on renverse les

trônes, j'y consens, et... j'y travaillerais au besoin! Qu'on fasse des

républiques à la manière de Sparte, d'Athènes, de Rome, ou de l'antique

Venise: voilà ce que je puis admettre. Mais tes sanguinaires et crasseux

Taborites ne me vont pas plus que les Vaudois de flambloyante mémoire, les

odieux Anabaptistes de Munster et les Picards de la vieille Allemagne.

--J'ai ouï dire au comte Albert que tout cela n'était pas précisément la

même chose, reprit modestement Consuelo; mais je n'oserais discuter avec

Votre Altesse sur des matières qu'elle a étudiées. Vous avez ici des

historiens et des savants qui se sont occupés de ces graves matières, et

vous pouvez juger, mieux que moi, de leur sagesse et de leur justice.

Cependant, quand même j'aurais le bonheur d'avoir toute une académie pour

m'instruire, je crois que mes sympathies ne changeraient pas. Mais je

reprends mon récit.

--Oui, je t'ai interrompue par des réflexions pédantes, et je t'en demande

pardon. Poursuis. Le comte Albert, engoué des exploits de ses pères (cela

est bien concevable et bien pardonnable), amoureux de toi, d'ailleurs, ce

qui est plus naturel et plus légitime encore, n'admettait pas que tu ne

fusses pas son égale devant Dieu et devant les hommes? Il avait bien

raison, mais ce n'était pas un motif pour déserter la maison paternelle,

et pour laisser tout son monde dans la désolation.

--C'est là que j'en voulais venir, reprit Consuelo; il allait rêver et

méditer depuis longtemps dans la grotte des Hussites au Schreckenstein, et

il s'y plaisait d'autant plus, que lui seul, et un pauvre paysan fou qui

le suivait dans ses promenades, avaient connaissance de ces demeures

souterraines. Il prit l'habitude de s'y retirer chaque fois qu'un chagrin

domestique ou une émotion violente lui faisaient perdre l'empire de sa

volonté. Il sentait venir ses accès, et, pour dérober son délire à des

parents consternés, il gagnait le Schreckenstein par un conduit souterrain

qu'il avait découvert, et dont l'entrée était une citerne située auprès de

son appartement, dans un parterre de fleurs. Une fois arrivé à sa caverne,

il oubliait les heures, les jours et les semaines. Soigné par Zdenko, ce

paysan poëte[6] et visionnaire, dont l'exaltation avait quelques rapports

avec la sienne, il ne songeait plus à revoir la lumière et à retrouver ses

parents que lorsque l'accès commençait à passer; et malheureusement ces

accès devenaient chaque fois plus intenses et plus longs à dissiper. Une

fois enfin, il resta si longtemps absent qu'on le crut mort, et que

j'entrepris de découvrir le lieu de sa retraite. J'y parvins avec beaucoup

de peine et de dangers. Je descendis dans cette citerne, qui se trouvait

dans ses jardins, et par laquelle j'avais vu, une nuit, sortir Zdenko à la

dérobée. Ne sachant pas me diriger dans ces abîmes, je faillis y perdre la

vie. Enfin je trouvai Albert; je réussis à dissiper la torpeur douloureuse

où il était plongé; je le ramenai à ses parents, et je lui fis jurer qu'il

ne retournerait jamais sans moi dans la fatale caverne. Il céda; mais il

me prédit que c'était le condamner à mort; et sa prédiction ne s'est que

trop réalisée!

[Note 6: l'orthographe originale de George Sand est conservée tout au long

du présent document]

--Comment cela? C'était le rendre à la vie, au contraire.

--Non, Madame, à moins que je ne parvinsse à l'aimer, et à n'être jamais

pour lui une cause de douleur.

--Quoi! tu ne l'aimais pas? tu descendais dans un puits, tu risquais ta

vie dans ce voyage souterrain...

--Où Zdenko l'insensé, ne comprenant pas mon dessein, et jaloux, comme un

chien fidèle et stupide, de la sécurité de son maître, faillit

m'assassiner. Un torrent faillit m'engloutir. Albert, ne me reconnaissant

pas d'abord, faillit me faire partager sa folie, car la frayeur et

l'émotion rendent les hallucinations contagieuses... Enfin, il fut repris

d'un accès de délire en me ramenant dans le souterrain, et manqua m'y

abandonner en me fermant l'issue... Et je m'exposai à tout cela sans aimer

Albert.

--Alors tu avais fait un vœu à Maria del Consuelo, pour opérer sa

délivrance?

--Quelque chose comme cela, en effet, répondit la Porporina avec un triste

sourire; un mouvement de tendre pitié pour sa famille, de sympathie

profonde pour lui, peut-être un attrait romanesque, de l'amitié sincère à

coup sûr, mais pas l'apparence d'amour, du moins rien de semblable à cet

amour aveugle, enivrant et suave que j'avais éprouvé pour l'ingrat

Anzoleto, et dans lequel je crois bien que mon cœur s'était usé

prématurément!... Que vous dirai-je, Madame? à la suite de cette terrible

expédition, j'eus un transport au cerveau, et je fus à deux doigts de la

mort. Albert, qui est aussi grand médecin que grand musicien, me sauva. Ma

lente convalescence, et ses soins assidus nous mirent sur un pied

d'intimité fraternelle. Sa raison revint entièrement. Son père me bénit et

me traita comme une fille chérie. Une vieille tante bossue, la chanoinesse

Wenceslawa, ange de tendresse et patricienne remplie de préjugés, se fût

résignée elle-même à m'accepter, Albert implorait mon amour. Le comte

Christian en vint jusqu'à se faire l'avocat de son fils. J'étais émue,

j'étais effrayée; j'aimais Albert comme on aime la vertu, la vérité, le

beau idéal; mais j'avais encore peur de lui; je répugnais à devenir

comtesse, à faire un mariage qui soulèverait contre lui et contre sa

famille la noblesse du pays, et qui me ferait accuser de vues sordides et

de basses intrigues. Et puis, faut-il l'avouer? c'est là mon seul crime

peut-être!... je regrettais ma profession, ma liberté, mon vieux maître,

ma vie d'artiste, et cette arène émouvante du théâtre, où j'avais paru un

instant pour briller et disparaître comme un météore; ces planches

brûlantes où mon amour s'était brisé, mon malheur consommé, que je croyais

pouvoir maudire et mépriser toujours, et où cependant je rêvais toutes les

nuits que j'étais applaudie ou sifflée... Cela doit vous sembler étrange

et misérable; mais quand on a été élevée pour le théâtre, quand on a

travaillé toute sa vie pour livrer ces combats et remporter ces victoires,

quand on y a gagné les premières batailles, l'idée de n'y jamais retourner

est aussi effrayante que vous le serait, Madame et chère Amélie, celle de

n'être plus princesse que sur des tréteaux, comme je le suis maintenant

deux fois par semaine...

--Tu te trompes, tu déraisonnes, amie! Si je pouvais devenir de princesse,

artiste, j'épouserais Trenck, et je serais heureuse. Tu ne voulais pas

devenir d'artiste, princesse pour épouser Rudolstadt. Je vois bien que tu

ne l'aimais pas! mais ce n'est pas ta faute... on n'aime pas qui l'on veut!

--Madame, voilà un aphorisme dont je voudrais bien pouvoir me convaincre;

ma conscience serait en repos. Mais c'est à résoudre ce problème que j'ai

employé ma vie, et je n'en suis pas encore venue à bout.

--Voyons, dit la princesse; ceci est un fait grave, et, comme abbesse, je

dois essayer de prononcer sur les cas de conscience. Tu doutes que nous

soyons libres d'aimer ou de ne pas aimer? Tu crois donc que l'amour peut

faire son choix et consulter la raison?

--Il devrait le pouvoir. Un noble cœur devrait soumettre son inclination,

je ne dis pas à cette raison du monde qui n'est que folie et mensonge,

mais à ce discernement noble, qui n'est que le goût du beau, l'amour de la

vérité. Vous êtes la preuve de ce que j'avance, Madame, et votre exemple

me condamne. Née pour occuper un trône, vous avez immolé la fausse

grandeur à la passion vraie, à la possession d'un cœur digne du vôtre.

Moi, née pour être reine aussi (sur les planches) je n'ai pas eu le

courage et la générosité de sacrifier joyeusement le clinquant de cette

gloire menteuse à la vie calme et à l'affection sublime qui s'offrait à

moi. J'étais prête à le faire par dévouement, mais je ne le faisais pas

sans douleur et sans effroi; et Albert, qui voyait mon anxiété, ne voulait

pas accepter ma foi comme un sacrifice. Il me demandait de l'enthousiasme,

des joies partagées, un cœur libre de tout regret. Je ne devais pas le

tromper; d'ailleurs peut-on tromper sur de telles choses? Je demandai donc

du temps, et on m'en accorda. Je promis de faire mon possible pour arriver

à cet amour semblable au sien. J'étais de bonne foi; mais je sentais avec

terreur que j'eusse voulu ne pas être forcée par ma conscience à prendre

cet engagement formidable.

--Étrange fille! Tu aimais encore l'_autre_, je le parierais?

--Ô mon Dieu! je croyais bien ne plus l'aimer: mais un matin que

j'attendais Albert sur la montagne, pour me promener avec lui, j'entends

une voix dans le ravin; je reconnais un chant que j'ai étudié autrefois

avec Anzoleto, je reconnais surtout cette voix pénétrante que j'ai tant

aimée, et cet accent de Venise si doux à mon souvenir; je me penche, je

vois passer un cavalier, c'était lui, Madame, c'était Anzoleto!

--Eh! pour Dieu! qu'allait-il faire en Bohême?

--J'ai su depuis qu'il avait rompu son engagement, qu'il fuyait Venise et

le ressentiment du comte Zustiniani. Après s'être lassé bien vite de

l'amour querelleur et despotique de la Corilla, avec laquelle il était

remonté avec succès sur le théâtre de San Samuel, il avait obtenu les

faveurs d'une certaine Clorinda, seconde cantatrice, mon ancienne camarade

d'école, dont Zustiniani avait fait sa maîtresse. En homme du monde,

c'est-à-dire en libertin frivole, le comte s'était vengé en reprenant

Corilla sans congédier l'autre. Au milieu de cette double intrigue,

Anzoleto, persiflé par son rival, prit du dépit, passa à la colère, et,

par une belle nuit d'été, donna un grand coup de pied à la gondole où

Zustiniani prenait le frais avec la Corilla. Ils en furent quittes pour

chavirer et prendre un bain tiède. Les eaux de Venise ne sont pas

profondes partout. Mais Anzoleto, pensant bien que cette plaisanterie le

conduirait aux Plombs, prit la fuite, et, en se dirigeant sur Prague,

passa devant le château des Géants.

«Il passa outre, et je rejoignis Albert pour faire avec lui un pèlerinage

à la grotte du Schreckenstein qu'il désirait revoir avec moi. J'étais

sombre et bouleversée. J'eus, dans cette grotte, les émotions les plus

pénibles. Ce lieu lugubre, les ossements hussites dont Albert avait fait

un autel au bord de la source mystérieuse, le son admirable et déchirant

de son violon, je ne sais quelles terreurs, les ténèbres, les idées

superstitieuses qui lui revenaient dans ce lieu, et dont je ne me sentais

plus la force de le préserver...

--Dis tout! il se croyait Jean Ziska. Il prétendait avoir l'existence

éternelle, la mémoire des siècles passés; enfin il avait la folie du comte

de Saint-Germain?

--Eh bien, oui, Madame, puisque vous le savez, et sa conviction à cet

égard a fait sur moi une si vive impression, qu'au lieu de l'en guérir,

j'en suis venue presque à la partager.

--Serais-tu donc un esprit faible, malgré ton cœur courageux?

--Je ne puis avoir la prétention d'être un esprit fort. Où aurais-je pris

cette force? La seule éducation sérieuse que j'aie reçue, c'est Albert qui

me l'a donnée. Comment n'aurais-je pas subi son ascendant et partagé ses

illusions? il y avait tant et de si hautes vérités dans son âme, que je ne

pouvais discerner l'erreur de la certitude. Je sentis dans cette grotte

que ma raison s'égarait. Ce qui m'épouvanta le plus, c'est que je n'y

trouvai pas Zdenko comme je m'y attendais. Il y avait plusieurs mois que

Zdenko ne paraissait plus. Comme il avait persisté dans sa fureur contre

moi, Albert l'avait éloigné, chassé de sa présence, après quelque

discussion violente, sans doute, car il paraissait en avoir des remords.

Peut-être croyait-il qu'en le quittant, Zdenko s'était suicidé; du moins

il parlait de lui dans des termes énigmatiques, et avec des réticences

mystérieuses qui me faisaient frémir. Je m'imaginais (que Dieu me pardonne

cette pensée!) que, dans un accès d'égarement, Albert, ne pouvant faire

renoncer ce malheureux au projet de m'ôter la vie, la lui avait ôtée à

lui-même.

--Et pourquoi ce Zdenko te haïssait-il de la sorte?

--C'était une suite de sa démence. Il prétendait avoir rêvé que je tuais

son maître et que je dansais ensuite sur sa tombe. Ô Madame! cette

sinistre prédiction s'est accomplie. Mon amour a tué Albert, et huit jours

après je débutais ici dans un opéra bouffe des plus gais; j'y étais forcée,

il est vrai, et j'avais la mort dans l'âme; mais le sombre destin

d'Albert s'était accompli, conformément aux terribles pronostics de Zdenko.

--Ma foi, ton histoire est si diabolique, que je commence à ne plus savoir

où j'en suis, et à perdre l'esprit en l'écoutant. Mais continue. Tout cela

va s'expliquer sans doute?

--Non, Madame, ce monde fantastique qu'Albert et Zdenko portaient dans

leurs âmes mystérieuses ne m'a jamais été expliqué, et il faudra, comme

moi, vous contenter d'en comprendre les résultats.

--Allons! M. de Rudolstadt n'avait pas tué son pauvre bouffon, au moins?

--Zdenko n'était pas pour lui un bouffon, mais un compagnon de malheur, un

ami, un serviteur dévoué. Il le pleurait; mais, grâce au ciel, il n'avait

jamais eu la pensée de l'immoler à son amour pour moi. Cependant, moi,

folle et coupable, je me persuadai que ce meurtre avait été consommé. Une

tombe fraîchement remuée qui était dans la grotte, et qu'Albert m'avoua

renfermer ce qu'il avait eu de plus cher au monde avant de me connaître,

en même temps qu'il s'accusait de je ne sais quel crime, me fit venir une

sueur froide. Je me crus certaine que Zdenko était enseveli en ce lieu, et

je m'enfuis de la grotte en criant comme une folle et en pleurant comme un

enfant.

--Il y avait bien de quoi, dit madame de Kleist, et j'y serais morte de

peur. Un amant comme votre Albert ne m'eût pas convenu le moins du monde.

Le digne M. de Kleist croyait au diable, et lui faisait des sacrifices.

C'est lui qui m'a rendu poltronne comme je le suis; si je n'avais pris le

parti de divorcer, je crois qu'il m'aurait rendue folle.

--Tu en as de beaux restes, dit la princesse Amélie. Je crois que tu as

divorcé un peu trop tard. Mais n'interromps pas notre comtesse de

Rudolstadt.

--En rentrant au château avec Albert, qui me suivait sans songer à se

justifier de mes soupçons, j'y trouvai, devinez qui, Madame?

--Anzoleto!

--Il s'était présenté comme mon frère, il m'attendait. Je ne sais comment

il avait appris en continuant sa route, que je demeurais là, et que

j'allais épouser Albert; car on le disait dans le pays avant qu'il y eût

rien de conclu à cet égard. Soit dépit, soit un reste d'amour, soit amour

du mal, il était revenu sur ses pas, avec l'intention soudaine de faire

manquer ce mariage, et de m'enlever au comte. Il mit tout en œuvre pour y

parvenir, prières, larmes, séductions, menaces. J'étais inébranlable en

apparence: mais au fond de mon lâche cœur, j'étais troublée, et je ne me

sentais plus maîtresse de moi-même. A la faveur du mensonge qui lui avait

servi à s'introduire, et que je n'osai pas démentir, quoique je n'eusse

jamais parlé à Albert de ce frère que je n'ai jamais eu, il resta toute la

journée au château. Le soir, le vieux comte nous fit chanter des airs

vénitiens. Ces chants de ma patrie adoptive réveillèrent tous les

souvenirs de mon enfance, de mon pur amour, de mes beaux rêves, de mon

bonheur passé. Je sentis que j'aimais encore... et que ce n'était pas

celui que je devais, que je voulais, que j'avais promis d'aimer. Anzoleto

me conjura tout bas de le recevoir la nuit dans ma chambre, et me menaça

d'y venir malgré moi à ses risques et périls, et aux miens surtout. Je

n'avais jamais été que sa sœur, aussi colorait-il son projet des plus

belles intentions. Il se soumettait à mon arrêt, il partait à la pointe du

jour; mais il voulait me dire adieu. Je pensai qu'il voulait faire du

bruit dans le château, un esclandre; qu'il y aurait quelque scène terrible

avec Albert, que je serais souillée par ce scandale. Je pris une

résolution, désespérée, et je l'exécutai. Je fis à minuit un petit paquet

des hardes les plus nécessaires, j'écrivis un billet pour Albert, je pris

le peu d'argent que je possédais (et, par parenthèse, j'en oubliai la

moitié); je sortis de ma chambre, je sautai sur le cheval de louage qui

avait amené Anzoleto, je payai son guide pour aider ma fuite, je franchis

le pont-levis, et je gagnai la ville voisine. C'était la première fois de

ma vie que je montais à cheval. Je fis quatre lieues au galop, puis je

renvoyai le guide, et, feignant d'aller attendre Anzoleto sur la route de

Prague, je donnai à cet homme de fausses indications sur le lieu où mon

prétendu frère devait me retrouver. Je pris la direction de Vienne, et à

la pointe du jour je me trouvai seule, à pied, sans ressources, dans un

pays inconnu, et marchant le plus vite possible pour échapper à ces deux

amours qui me paraissaient également funestes. Cependant je dois dire

qu'au bout de quelques heures, le fantôme du perfide Anzoleto s'effaça de

mon âme pour n'y jamais rentrer, tandis que l'image pure de mon noble

Albert me suivit, comme une égide et une promesse d'avenir, à travers les

dangers et les fatigues de mon voyage.

--Et pourquoi allais-tu à Vienne plutôt qu'à Venise?

--Mon maître Porpora venait d'y arriver, amené par notre ambassadeur qui

voulait lui faire réparer sa fortune épuisée, et retrouver son ancienne

gloire pâlie et découragée devant les succès de novateurs plus heureux. Je

fis heureusement la rencontre d'un excellent enfant, déjà musicien plein

d'avenir, qui, en passant par le Boehmer-Wald, avait entendu parler de moi,

et s'était imaginé de venir me trouver pour me demander ma protection

auprès du Porpora. Nous revînmes ensemble à Vienne, à pied, souvent bien

fatigués, toujours gais, toujours amis et frères. Je m'attachai d'autant

plus à lui qu'il ne songea pas à me faire la cour, et que je n'eus pas

moi-même la pensée qu'il put y songer. Je me déguisai en garçon, et je

jouai si bien mon rôle, que je donnai lieu à toutes sortes de méprises

plaisantes; mais il y en eut une qui faillit nous être funeste à tous

deux. Je passerai les autres sous silence, pour ne pas trop prolonger ce

récit, et je mentionnerai seulement celle-là parce que je sais qu'elle

intéressera Votre Altesse, beaucoup plus que tout le reste de mon histoire.

La comtesse de Rudolstadt · 第 9 / 51 题