VI.

Mais, mon Dieu! l'habileté du plus terrible dominicain qui ait jamais fait

les fonctions de grand inquisiteur peut-elle lutter contre celle de trois

femmes, quand l'amour, la peur et l'amitié inspirent chacune d'elles dans

le même sens? Frédéric eut beau s'y prendre de toutes les manières, par

l'amabilité caressante et par la provocante ironie, par les questions

imprévues, par une feinte indifférence, par des menaces détournées, rien

ne lui servit. L'explication de la présence de Consuelo dans les

appartements de la princesse se trouva absolument conforme, dans la bouche

de madame de Kleist et dans les affirmations d'Amélie, à celle que la

Porporina avait si heureusement improvisée. C'était la plus naturelle, la

plus vraisemblable. Mettre tout sur le compte du hasard est le meilleur

moyen. Le hasard ne parle pas et ne donne pas de démentis.

De guerre lasse, le roi abandonna la partie, ou changea de tactique; car

il s'écria tout d'un coup:

«Et la Porporina, que j'oublie là dedans! Chère petite sœur, puisque vous

vous trouvez mieux, faites-la rentrer, son caquet nous amusera.

--J'ai envie de dormir, répondit la princesse, qui redoutait quelque

piège.

--Eh bien, souhaitez-lui le bonjour, et congédiez-la vous-même.»

En parlant ainsi, le roi, devançant madame de Kleist, alla lui-même ouvrir

la porte et appela la Porporina.

Mais, au lieu de la congédier, il entama sur-le-champ une dissertation sur

la musique allemande et la musique italienne; et lorsque le sujet fut

épuisé, il s'écria tout d'un coup:

«Ah! signora Porporina, une nouvelle que j'oubliais de vous dire, et qui

va vous faire plaisir certainement: Votre ami, le baron de Trenck, n'est

plus prisonnier.

--Quel baron de Trenck, Sire? demanda la jeune fille avec une habile

candeur: j'en connais deux, et tous deux sont en prison.

--Oh! Trenck le Pandoure périra au Spielberg. C'est Trenck le prussien qui

a pris la clef des champs.

--Eh bien, Sire, répondit la Porporina, pour ma part, je vous en rends

grâces. Votre Majesté a fait là un acte de justice et de générosité.

--Bien obligé du compliment, Mademoiselle. Qu'en pensez-vous, ma chère

sœur?

--De quoi parlez-vous donc? dit la princesse. Je ne vous ai pas écouté,

mon frère, je commençais à m'endormir.

--Je parle de votre protégé, le beau Trenck, qui s'est enfui de Glatz

par-dessus les murs.

--Ah! Il a bien fait, répondit Amélie avec un grand sang-froid.

--Il a mal fait, reprit sèchement le roi. On allait examiner son affaire,

et il eût pu se justifier peut-être des charges qui pèsent sur sa tête.

Sa fuite est l'aveu de ses crimes.

--S'il en est ainsi, je l'abandonne, dit Amélie, toujours impassible.

--Mademoiselle Porporina persisterait à le défendre, j'en suis certain,

reprit Frédéric; je vois cela dans ses yeux.

--C'est que je ne puis croire à la trahison, dit-elle.

--Surtout quand le traître est un si beau garçon? Savez-vous, ma sœur,

que mademoiselle Porporina est très-liée avec le baron de Trenck?

--Grand bien lui fasse! dit Amélie froidement. Si c'est un homme déshonoré,

je lui conseille pourtant de l'oublier. Maintenant, je vous souhaite le

bonjour, Mademoiselle, car je me sens très-fatiguée. Je vous prie de

vouloir bien revenir dans quelques jours pour m'aider à lire cette

partition, elle me paraît fort belle.

--Vous avez donc repris goût à la musique? dit le roi. J'ai cru que vous

l'aviez abandonnée tout à fait.

--Je veux essayer de m'y remettre, et j'espère, mon frère, que vous

voudrez bien venir m'aider. On dit que vous avez fait de grands progrès,

et maintenant vous me donnerez des leçons.

--Nous en prendrons tous deux de la signora. Je vous l'amènerai.

--C'est cela. Vous me ferez grand plaisir.»

Madame de Kleist reconduisit la Porporina jusqu'à l'antichambre, et

celle-ci se trouva bientôt seule dans de longs corridors, ne sachant trop

par où se diriger pour sortir du palais, et ne se rappelant guère par où

elle avait passé pour venir jusque-là.

La maison du roi étant montée avec la plus stricte économie, pour ne pas

dire plus, on rencontrait peu de laquais dans l'intérieur du château. La

Porporina n'en trouva pas un seul de qui elle put se renseigner, et se mit

à errer à l'aventure dans ce triste et vaste manoir.

Préoccupée de ce qui venait de se passer, brisée de fatigue, à jeun depuis

la veille, la Porporina se sentait la tête très-affaiblie; et, comme il

arrive quelquefois en pareil cas, une excitation maladive soutenait encore

sa force physique. Elle marchait au hasard, plus vite qu'elle n'eût fait

en état de santé; et poursuivie par une idée toute personnelle, qui depuis

la veille la tourmentait étrangement, elle oublia complètement en quel

lieu elle se trouvait, s'égara, traversa des galeries, des cours, revint

sur ses pas, descendit et remonta des escaliers, rencontra diverses

personnes, ne songea plus à leur demander son chemin, et se trouva enfin,

comme au sortir d'un rêve, à l'entrée d'une vaste salle remplie d'objets

bizarres et confus, au seuil de laquelle un personnage grave et poli la

salua avec beaucoup de courtoisie, et l'invita à entrer.

La Porporina reconnut le très-docte académicien Stoss, conservateur du

cabinet de curiosités et de la bibliothèque du château. Il était venu

plusieurs fois chez elle pour lui faire essayer de précieux manuscrits de

musique protestante, des premiers temps de la réformation, trésors

calligraphiques dont il avait enrichi la collection royale. En apprenant

qu'elle cherchait une issue pour sortir du palais, il s'offrit aussitôt à

la reconduire chez elle; mais il la pria si instamment de jeter un coup

d'œil sur le précieux cabinet confié à ses soins, et dont il était fier à

juste titre, qu'elle ne put refuser d'en faire le tour, appuyée sur son

bras. Facile à distraire comme toutes les organisations d'artiste, elle y

prit bientôt plus d'intérêt qu'elle ne s'était crue disposée à le faire,

et son attention fut absorbée entièrement par un objet que lui fit

particulièrement remarquer le très-digne professeur.

«Ce tambour, qui n'a rien de particulier au premier coup d'œil, lui

dit-il, et que je soupçonne même d'être un monument apocryphe, jouit

pourtant d'une grande célébrité. Ce qu'il y a de certain, c'est que la

partie résonnante de cet instrument guerrier est une peau humaine, ainsi

que vous pouvez l'observer vous-même par l'indice du renflement des

pectoraux. Ce trophée, enlevé à Prague par Sa Majesté dans la glorieuse

guerre qu'elle vient de terminer, est, dit-on, la peau de _Jean Ziska du

Calice_, le célèbre chef de la grande insurrection des Hussites au

quinzième siècle. On prétend qu'il avait légué cette dépouille sacrée à

ses compagnons d'armes, leur promettant que _là où elle serait, là serait

aussi la victoire_. Les Bohémiens prétendent que le son de ce redoutable

tambour mettait en fuite leurs ennemis, qu'il évoquait les ombres de leurs

chefs morts en combattant pour la sainte cause, et mille autres

merveilles... Mais outre que, dans le brillant siècle de _raison_ où nous

avons le bonheur de vivre, de semblables superstitions ne méritent que le

mépris, M. Lenfant, prédicateur de Sa Majesté la reine mère, et auteur

d'une recommandable histoire des Hussites, affirme que Jean Ziska été

enterré avec sa peau, et que par conséquent... Il me semble, Mademoiselle,

que vous pâlissez... Seriez-vous souffrante, ou la vue de cet objet

bizarre vous causerait-elle du dégoût? Ce Ziska était un grand scélérat et

un rebelle bien féroce...

--C'est possible, Monsieur, répondit la Porporina; mais j'ai habité la

Bohème, et j'y ai entendu dire que c'était un bien grand homme; son

souvenir y est encore aussi vivant que celui de Louis XIV peut l'être en

France, et on l'y considère comme le sauveur de sa patrie.

--Hélas! c'est une patrie bien mal sauvée, répondit en souriant M. Stoss,

et j'aurais beau faire résonner la poitrine sonore de son libérateur, je

ne ferais pas même apparaître son ombre honteusement captive dans le

palais du vainqueur de ses descendants.»

En parlant ainsi, d'un ton pédant, le recommandable M. Stoss promena ses

doigts sur le tambour, qui rendit un son mat et sinistre, comme celui que

produisent ces instruments voilés de deuil, lorsqu'on les bat sourdement

dans les marches funèbres. Mais le savant conservateur fut brusquement

interrompu dans ce divertissement profane, par un cri perçant de la

Porporina, qui se jeta dans ses bras, et se cacha le visage sur son

épaule, comme un enfant épouvanté de quelque objet bizarre ou terrible.

Le grave M. Stoss regarda autour de lui pour chercher la cause de cette

épouvante soudaine, et vit, arrêtée au seuil de la salle, une personne

dont l'aspect ne lui causa qu'un sentiment de dédain. Il allait faire

signe à cette personne de s'éloigner, mais elle avait passé outre, avant

que la Porporina, cramponnée à lui, lui eût laissé la liberté de ses

mouvements.

«En vérité, Mademoiselle, lui dit-il en la conduisant à une chaise où elle

se laissa tomber anéantie et tremblante, je ne comprends pas ce qui vous

arrive. Je n'ai rien vu qui put motiver l'émotion que vous ressentez.

--Vous n'avez rien vu, vous n'avez vu personne? lui dit la Porporina d'une

voix éteinte et d'un air égaré. Là, sur cette porte... vous n'avez pas vu

un homme arrêté, qui me regardait avec des yeux effrayants?

--J'ai vu parfaitement un homme qui erre souvent dans le château et qui

voudrait peut-être se donner des airs effrayants comme vous dites fort

bien; mais je vous confesse qu'il m'intimide peu, et que je ne suis pas de

ses dupes.

--Vous l'avez vu? ah! Monsieur, il était donc là, en effet? Je ne l'ai pas

rêvé? Mon Dieu, mon Dieu! qu'est-ce que cela signifie?

--Cela signifie qu'en vertu de la protection spéciale d'une aimable et

auguste princesse qui s'amuse, je crois, de ses folies plus qu'elle n'y

ajoute foi, il est entré dans le château et se rend aux appartements de

Son Altesse Royale.

--Mais qui est-il? comment le nommez-vous?

--Vous l'ignorez! d'où vient donc que vous avez peur?

--Au nom du ciel, Monsieur, dites-moi quel est cet homme?

--Eh mais, c'est Trismégiste, le sorcier de la princesse Amélie! un de ces

charlatans qui font le métier de prédire l'avenir et de révéler les

trésors cachés, de faire de l'or, et mille autres talents de société qui

ont été fort de mode ici avant le glorieux règne de Frédéric le Grand.

Vous n'êtes pas sans avoir entendu dire, signora, que l'abbesse de

Quedlimburg conserve le goût...

--Oui, oui, Monsieur, je sais qu'elle étudie la cabale, par curiosité sans

doute...

--Oh! certainement. Comment supposer qu'une princesse si éclairée, si

instruite, s'occupe sérieusement de pareilles extravagances?

--Enfin, Monsieur, vous connaissez cet homme!

--Oh! depuis longtemps; il y a bien quatre ans qu'on le voit paraître ici

au moins une fois tous les six ou huit mois. Comme il est fort paisible et

ne se mêle point d'intrigues, Sa Majesté, qui ne veut priver sa sœur

chérie d'aucun divertissement innocent, tolère sa présence dans la ville

et même son entrée libre dans le palais. Il n'en abuse pas, et n'exerce sa

prétendue science dans ce pays-ci qu'auprès de Son Altesse. M. de Golowkin

le protège et répond de lui. Voilà tout ce que je puis vous en dire; mais

en quoi cela peut-il vous intéresser si vivement, Mademoiselle?

--Cela ne m'intéresse nullement, Monsieur, je vous assure; et pour que

vous ne me croyiez pas folle, je dois vous dire que cet homme m'a semblé

avoir, c'est sans doute une illusion, une ressemblance frappante avec une

personne qui m'a été chère, et qui me l'est encore; car la mort ne brise

pas les liens de l'affection, n'est-il pas vrai, Monsieur?

--C'est un noble sentiment que vous exprimez là, Mademoiselle, et bien

digne d'une personne de votre mérite. Mais vous avez été très-émue, et je

vois que vous pouvez à peine vous soutenir. Permettez-moi de vous

reconduire.»

En arrivant chez elle, la Porporina se mit au lit, et y resta plusieurs

jours, tourmentée par la fièvre et par une agitation nerveuse

extraordinaire. Au bout de ce temps, elle reçut un billet de madame de

Kleist qui l'engageait à venir faire de la musique chez elle, à huit

heures du soir. Cette musique n'était qu'un prétexte pour la conduire

furtivement au palais. Elles pénétrèrent, par des passages dérobés, chez

la princesse, qu'elles trouvèrent dans une charmante parure, quoique son

appartement fût à peine éclairé, et toutes les personnes attachées à son

service congédiées pour ce soir-là, sous prétexte d'indisposition. Elle

reçut la cantatrice avec mille caresses; et, passant familièrement son

bras sous le sien, elle la conduisit à une jolie petite pièce en rotonde,

éclairée de cinquante bougies, et dans laquelle était servi un souper

friand avec un luxe de bon goût. Le _rococo_ français n'avait pas encore

fait irruption à la cour de Prusse. On affichait d'ailleurs, à cette

époque, un souverain mépris pour la cour de France, et on s'en tenait à

imiter les traditions du siècle de Louis XIV, pour lequel Frédéric,

secrètement préoccupé de singer le grand roi, professait une admiration

sans bornes. Cependant, la princesse Amélie était parée dans le dernier

goût, et, pour être plus chastement ornée que madame de Pompadour n'avait

coutume de l'être, elle n'en était pas moins brillante. Madame de Kleist

avait revêtu aussi les plus aimables atours; et pourtant il n'y avait que

trois couverts, et pas un seul domestique.

«Vous êtes ébahie de notre petite fête, dit la princesse en riant. Eh bien,

vous le serez davantage quand vous saurez que nous allons souper toutes

les trois, en nous servant nous-mêmes; comme déjà nous avons tout préparé

nous-mêmes, madame de Kleist et moi. C'est nous deux qui avons mis le

couvert et allumé les bougies, et jamais je ne me suis tant amusée. Je me

suis coiffée et habillée toute seule pour la première fois de ma vie, et

je n'ai jamais été mieux arrangée, du moins à ce qu'il me semble. Enfin,

nous allons nous divertir _incognito!_ Le roi couche à Potsdam, la reine

est à Charlottenburg, mes sœurs sont chez la reine mère, à Montbijou;

mes frères, je ne sais où; nous sommes seules dans le château. Je suis

censée malade, et je profite de cette nuit de liberté pour me sentir vivre

un peu, et pour fêter avec vous deux (les seules personnes au monde

auxquelles je puisse me fier) l'évasion de mon cher Trenck. Aussi nous

allons boire du champagne à sa santé, et si l'une de nous se grise, les

autres lui garderont le secret. Ah! les beaux soupers philosophiques de

Frédéric vont être effacés par la splendeur et la gaieté de celui-ci!»

On se mit à table, et la princesse se montra sous un jour tout nouveau à

la Porporina. Elle était bonne, sympathique, naturelle, enjouée, belle

comme un ange, adorable en un mot ce jour-là, comme elle l'avait été aux

plus beaux jours de sa première jeunesse. Elle semblait nager dans le

bonheur, et c'était un bonheur pur, généreux, désintéressé. Son amant

fuyait loin d'elle, elle ignorait si elle le reverrait jamais; mais il

était libre, il avait cessé de souffrir, et cette amante radieuse

bénissait la destinée.

«Ah! que je me sens bien entre vous deux! disait-elle à ses confidentes

qui formaient avec elle le plus beau trio qu'une coquetterie raffinée ait

jamais dérobé aux regards des hommes: je me sens libre comme Trenck l'est

à cette heure; je me sens bonne comme il l'a toujours été, lui, et comme

je croyais ne plus l'être! Il me semblait que la forteresse de Glatz

pesait à toute heure sur mon âme: la nuit elle était sur ma poitrine comme

un cauchemar. J'avais froid dans mon lit d'édredon, en songeant que celui

que j'aime grelottait sur les dalles humides d'un sombre caveau. Je ne

vivais plus, et ne pouvais plus jouir de rien. Ah! chère Porporina,

imaginez-vous l'horreur qu'on éprouve à se dire: Il souffre tout cela pour

moi! c'est mon fatal amour qui le précipite tout vivant dans un tombeau?»

Cette pensée changeait tous les aliments en fiel comme le souffle des

harpies.

«Verse-moi du vin de champagne, Porporina: je ne l'ai jamais aimé, il y a

deux ans que je ne bois que de l'eau. Eh bien, il me semble que je bois de

l'ambroisie. La clarté des bougies est riante, ces fleurs sentent bon, ces

friandises sont recherchées, et surtout vous êtes belles comme deux anges,

de Kleist et toi. Oh! oui, je vois, j'entends, je respire; je suis devenue

vivante, de statue, de cadavre que j'étais. Tenez, portez avec moi la

santé de Trenck d'abord, et puis celle de l'ami qui s'est enfui avec lui;

ensuite, nous porterons celle des braves gardiens qui l'ont laissé fuir,

et puis enfin celle de mon frère Frédéric, qui n'a pas pu l'en empêcher.

Non, aucune pensée amère ne troublera ce jour de fête. Je n'ai plus

d'amertume contre personne; il me semble que j'aime le roi. Tiens! à la

santé du roi, Porporina; vive le roi!»

Ce qui ajoutait au bien-être que la joie de cette pauvre princesse

communiquait à ses deux belles convives, c'était la bonhomie de ses

manières et l'égalité parfaite qu'elle faisait régner entre elles trois.

Elle se levait, changeait les assiettes quand son tour venait, découpait

elle-même, et servait ses compagnes avec un plaisir enfantin et

attendrissant.

«Ah! si je n'étais pas née pour la vie d'égalité, du moins l'amour me l'a

fait comprendre, disait-elle, et le malheur de ma condition m'a révélé

l'imbécillité de ces préjugés du rang et de la naissance. Mes sœurs ne

sont pas comme moi. Ma sœur d'Anspach porterait sa tête sur l'échafaud

plutôt que de faire la première révérence à une Altesse non régnante. Ma

sœur de Bareith, qui fait la philosophe et l'esprit fort avec M. Voltaire,

arracherait les yeux à une duchesse qui se permettrait d'avoir un pouce

d'étoffe de plus qu'elle à la queue de sa robe. C'est qu'elles n'ont

jamais aimé, voyez-vous! Elles passeront leur vie dans cette machine

pneumatique qu'elles appellent la dignité de leur rang. Elles mourront

embaumées dans leur majesté comme des momies; elles n'auront pas connu mes

amères douleurs, mais aussi elles n'auront pas eu, dans toute leur vie

d'étiquette et de gala, un quart d'heure de laisser-aller, de plaisir et

de confiance comme celui que je savoure dans ce moment! Mes chères petites,

il faut que vous rendiez la fête complète, il faut que vous me tutoyiez

ce soir. Je veux être Amélie pour vous; plus d'Altesse; Amélie tout court.

Ah! tu fais mine de refuser, toi, de Kleist? La cour t'a gâtée, mon enfant;

malgré toi tu en as respiré l'air malsain: mais toi, chère Porporina, qui,

bien que comédienne, sembles un enfant de la nature, tu céderas à mon

innocent désir.

--Oui, ma chère Amélie, je le ferai de tout mon cœur pour t'obliger,

répondit la Porporina en riant.»

--Ah! ciel! s'écria la princesse, si tu savais quel effet cela me fait

d'être tutoyée, et de m'entendre appeler _Amélie!_ Amélie! oh! comme il

disait bien mon nom, _lui!_ Il me semblait que c'était le plus beau nom de

la terre, le plus doux qu'une femme ait jamais porté, quand il le

prononçait.

Peu à peu la princesse poussa le ravissement de l'âme jusqu'à s'oublier

elle-même pour ne plus s'occuper que de ses amies; et dans cet essai

d'égalité, elle se sentit devenir si grande, si heureuse et si bonne,

qu'elle dépouilla instinctivement l'âpre personnalité développée en elle

par la passion et la souffrance. Elle cessa de parler d'elle exclusivement,

elle ne songea plus à se faire un petit mérite d'être si aimable et si

simple; elle interrogea madame de Kleist sur sa famille, sa position et

ses sentiments, ce qu'elle n'avait pas fait depuis qu'elle était absorbée

par ses propres chagrins. Elle voulut aussi connaître la vie d'artiste,

les émotions du théâtre, les idées et les affections de la Porporina. Elle

inspirait la confiance en même temps qu'elle la ressentait, et elle goûta

un plaisir infini à lire dans l'âme d'autrui, et à voir enfin, dans ces

êtres différents d'elle jusque là, des êtres semblables dans leur essence,

aussi méritants devant Dieu, aussi bien doués de la nature, aussi

importants sur la terre qu'elle s'était longtemps persuadé devoir l'être

de préférence aux autres.

Ce fut la Porporina surtout dont les réponses ingénues et l'expansion

sympathique la frappèrent d'un respect mêlé de douce surprise.

«Tu me parais un ange, lui dit-elle. Toi, une fille de théâtre! Tu parles

et tu penses plus noblement qu'aucune tête couronnée que je connaisse.

Tiens, je me prends pour toi d'une estime qui va jusqu'à l'engouement. Il

faut que tu m'accordes la tienne tout entière, belle Porporina. Il faut

que tu m'ouvres ton cœur, et que tu me racontes ta vie, ta naissance, ton

éducation, tes amours, tes malheurs, tes fautes même, si tu en as commis.

Ce ne peuvent être que de nobles fautes, comme celle que je porte, non sur

la conscience, comme on dit, mais dans le sanctuaire de mon cœur. Il est

onze heures, nous avons toute la nuit devant nous; notre petite _orgie_

tire à sa fin, car nous ne faisons plus que bavarder, et je vois que la

seconde bouteille de Champagne aura tort. Veux-tu me raconter ton histoire,

telle que je te la demande? Il me semble que la connaissance de ton cœur,

et le tableau d'une vie où tout me sera nouveau et inconnu va m'instruire

des véritables devoirs de ce monde, plus que toutes mes réflexions ne

l'ont jamais pu faire. Je me sens capable de t'écouter et de te suivre

comme je n'ai jamais pu écouter rien de ce qui était étranger à ma

passion. Veux-tu me satisfaire?

--Je le ferais de grand cœur, Madame... répondit la Porporina.

--Quelle dame? où prends-tu ici cette Madame, interrompit gaiement la

princesse.

--Je dis, ma chère Amélie, reprit la Porporina, que je le ferais avec

plaisir, si, dans ma vie, il ne se trouvait un secret important, presque

formidable, auquel tout se rattache, et qu'aucun besoin d'épanchement,

aucun entraînement de cœur ne me permettent de révéler.

--Eh bien, ma chère enfant, je le sais, ton secret! et si je ne t'en ai

pas parlé dès le commencement de notre souper, c'est par un sentiment de

discrétion au-dessus duquel je sens maintenant que mon amitié pour toi

peut se placer sans scrupule.

--Vous savez mon secret! s'écria la Porporina pétrifiée de surprise. Oh!

Madame, pardonnez! cela me paraît impossible.

--_Un gage!_ Tu me traites toujours en Altesse.

--Pardonne-moi, Amélie... mais tu ne peux pas savoir mon secret, à moins

d'être réellement d'accord avec Cagliostro, comme on le prétend.

--J'ai entendu parler de ton aventure avec Cagliostro dans le temps, et je

mourais d'envie d'en connaître les détails; mais ce n'est pas la curiosité

qui me pousse ce soir, c'est l'amitié, comme je te l'ai dit sincèrement.

Ainsi, pour t'encourager, je te dirai que, depuis ce matin, je sais fort

bien que la signora Consuelo Porporina pourrait légitimement prendre, si

elle le voulait, le titre de comtesse de Rudolstadt.

--Au nom du ciel, madame... Amélie... qui a pu vous instruire...

--Ma chère Rudolstadt, tu ne sais donc pas que ma sœur, la margrave de

Bareith, est ici?

--Je le sais.

--Et avec elle son médecin Supperville?

--J'entends. M. Supperville a manqué à sa parole, à son serment. Il a

parlé!

--Rassure-toi. Il n'a parlé qu'à moi, et sous le sceau du secret. Je ne

vois pas d'ailleurs, pourquoi tu crains tant de voir ébruiter une affaire

qui est si honorable pour ton caractère et qui ne peut plus nuire à

personne. La famille de Rudolstadt est éteinte, à l'exception d'une

vieille chanoinesse qui ne peut tarder à rejoindre ses frères dans le

tombeau. Nous avons, il est vrai, en Saxe, des princes de Rudolstadt qui

se trouvent tes proches parents, tes cousins issus de germain, et qui sont

fort vains de leur nom; mais si mon frère veut te soutenir, tu porteras ce

nom sans qu'ils osent réclamer... à moins que tu ne persistes à préférer

ton nom de Porporina, qui est tout aussi glorieux et beaucoup plus doux à

l'oreille.

--Telle est mon intention, en effet, répondit la cantatrice, quelque chose

qui arrive; mais je voudrais bien savoir à quel propos M. Supperville vous

a raconté tout cela... Quand je le saurai, et que ma conscience sera

dégagée de son serment, je vous promets... de te raconter les détails de

ce triste et étrange mariage.

--Voici le fait, dit la princesse. Une de mes femmes étant malade, j'ai

fait prier Supperville, qui se trouvait, m'a-t-on dit, dans le château

auprès de ma sœur, de passer chez moi pour la voir. Supperville est un

homme d'esprit que j'ai connu lorsqu'il résidait ici, et qui n'a jamais

aimé mon frère. Cela m'a mise à l'aise pour causer avec lui. Le hasard a

amené la conversation sur la musique, sur l'opéra, et sur toi par

conséquent; je lui ai parlé de toi avec tant d'éloges, que, soit pour me

faire plaisir, soit par conviction, il a renchéri sur moi, et t'a portée

aux nues. Je prenais goût à l'entendre, et je remarquais une certaine

affectation qu'il mettait à me faire pressentir en toi une existence

romanesque digne d'intérêt, et une grandeur d'âme supérieure à toutes mes

bonnes présomptions. Je l'ai pressé beaucoup, je te le confesse, et il

s'est laissé prier beaucoup aussi, je dois le dire pour le justifier.

Enfin, après m'avoir demandé ma parole de ne pas le trahir, il m'a raconté

ton mariage au lit de mort du comte de Rudolstadt, et la renonciation

généreuse que tu avais faite de tous tes droits et avantages. Tu vois, mon

enfant, que tu peux, sans scrupule, me dire le reste, si rien ne t'engage

à me le cacher.

--Cela étant, dit la Porporina après un moment de silence et d'émotion,

quoique ce récit doive réveiller en moi des souvenirs bien pénibles,

surtout depuis mon séjour à Berlin, je répondrai par ma confiance à

l'intérêt de Votre Altesse... je veux dire de ma bonne Amélie.»

La comtesse de Rudolstadt · 第 8 / 51 题