Je parlerai de deux reprises, celles de la _Tour de Nesle_ et du
_Chandelier_, qui me paraissent soulever d'intéressantes réflexions, au
point de vue de la philosophie théâtrale.
L'Ambigu, éprouvé par une longue suite de désastres, a eu l'excellente
idée de rouvrir ses portes en jouant la _Tour de Nesle_, dont le succès
est toujours certain. La fortune de ce drame est d'être une pièce
typique, contenant la formule la plus complète d'une forme dramatique
particulière. En littérature, aussi bien au théâtre que dans le roman,
l'oeuvre qui reste est l'oeuvre intense que l'écrivain a poussé le
plus loin possible dans un sens donné. Elle demeure un patron, la
manifestation absolue d'un certain art à une certaine époque.
Que l'on songe au mélodrame de 1830, et aussitôt l'idée de la _Tour
de Nesle_ vient à l'esprit. Elle est encore à cette heure le modèle
indiscuté d'une forme dramatique qui s'est imposée pendant de longues
années; et même aujourd'hui que cette forme est usée, la pièce conserve
presque toute sa puissance sur la foule. Telle est, je le répète, la
fortune des oeuvres typiques.
La formule que représente la _Tour de Nesle_ est une des plus
caractéristiques dans notre histoire littéraire. On pourrait dire
qu'elle exprime le romantisme intransigeant et radical. Je ne connais
pas de réaction plus violente contre notre théâtre classique, immobilisé
dans l'analyse des sentiments et des passions. Le théâtre de Victor Hugo
laisse encore des coins aux développements analytiques des personnages.
Mais le théâtre de MM. Dumas et Gaillardet coupe carrément toutes
ces choses inutiles et s'en tient d'une façon stricte aux faits, à
l'intrigue nouée de la façon la plus puissante, sans avoir le moindre
égard à la vraisemblance et aux documents humains.
En somme, cette formule peut se réduire à ceci: poser en principe que
seul le mouvement existe; faire ensuite des personnages de simples
pièces d'échec, impersonnelles et taillées sur un patron convenu, dont
l'auteur usera à son gré; combiner alors l'armée de ces personnages de
bois de façon à tirer de la bataille le plus grand effet possible; et
aller carrément à cette besogne, ne pas faire la petite bouche devant
les mensonges monstrueux, agir seulement en vue du résultat final, qui
est d'étourdir le public par une série de coups de théâtre, sans lui
laisser le temps de protester.
On connaît le résultat. Il est réellement foudroyant. Le public suit
la terrible partie avec une émotion qui augmente à chaque tableau. Ce
spectacle tout physique le prend aux nerfs et au sang, le secoue comme
sous les décharges successives d'une machine électrique. Une fois engagé
dans l'engrenage de cet art purement mécanique, s'il a livré le bout du
doigt au prologue, il faut qu'il laisse le corps entier au dernier
acte. La langue étrange que parlent les personnages, les situations
stupéfiantes de fausseté et de drôlerie, rien n'importe plus. On
assiste à la pièce, comme on lit un de ces romans-feuilletons dont les
péripéties vous empoignent et vous brisent, à ce point qu'on ne peut
s'en arracher, même lorsqu'on en sent toute l'imbécillité.
Mais qu'arrive-t-il quand on a terminé la lecture d'une telle oeuvre? On
jette le roman, dégoûté et furieux contre soi-même. Quoi! on a pu perdre
son temps dans cette fièvre de curiosité malsaine! On s'essuie la face
comme un joueur qui s'échappe d'un tripot. Et, au théâtre, la sensation
est la même. Interrogez le public qui sort, par exemple, d'une
représentation de la _Tour de Nesle_. Sans doute, la soirée a été
remplie, et tout ce monde s'est passionné. Mais, au fond de chacun, il y
a un grand vide, de la lassitude et de la répugnance. Les plus grossiers
sentent un malaise, comme après une partie de cartes trop prolongée.
Rien n'a parlé à l'intelligence, aucun document nouveau n'a été fourni
sur la nature et sur l'humanité.
J'ai appelé cet art un art mécanique. Je ne saurais le définir plus
exactement. Tout y est ramené à la confection d'une machine, dont les
pièces s'emboîtent d'une façon mathématique. Le chef-d'oeuvre du genre
sera le drame où les personnages, réduits à l'état de rouages, n'auront
plus en eux aucune humanité et garderont le seul mouvement qui
conviendra à la poussée de l'ensemble. Ils ne parleront plus, ils
lanceront uniquement le mot nécessaire. Ils seront là, non pour vivre,
mais pour résumer des situations. On les aplatira, on les allongera, on
fera d'eux du zinc ou de la chair à pâté, selon les besoins. Et les gens
du métier s'extasient. Quelle facture! quelle entente du théâtre! quel
génie!
Vraiment, il faudrait s'entendre. Cet enthousiasme pour un art très
inférieur en somme me paraît malsain. Certes, je ne songe pas à nier la
puissance toute physique du mélodrame romantique. Mais vouloir faire de
cette formule la formule de notre théâtre national, dire d'une façon
absolue: «Le théâtre est là,» c'est pousser un peu loin l'amour de la
mécanique dramatique. Non, certes, le théâtre n'est pas là: il est où
sont Eschyle, Shakespeare, Corneille et Molière, dans les larges et
vivantes peintures de l'humanité. On ne veut pas comprendre que nous
pataugeons aujourd'hui dans la boue des intrigues compliquées. Notre
théâtre se relèvera le jour où l'analyse reprendra sa large place, où
le personnage, au lieu d'être écrasé et de disparaître sous les faits,
dominera l'action et la mènera.
Quel critique dramatique oserait dire à un débutant: «Lisez la _Tour du
Nesle_», lorsqu'il peut lui dire: «Lisez _Tartufe_, lisez _Hamlet_.» Ce
qui m'irrite, c'est cette passion du succès brutal et immédiat, c'est
cette odieuse cuisine qui cache jusqu'à la vue des chefs-d'oeuvre. On
fait du théâtre une simple affaire de poncifs, lorsque les littératures
des peuples sont là pour témoigner qu'il n'y a pas d'absolu dans l'art
dramatique et que le talent peut tout y inventer. Chaque fois qu'on
voudra vous enfermer dans un code en déclarant: «Ceci est du théâtre,
ceci n'est pas du théâtre,» répondez carrément: «Le théâtre n'existe
pas, il y a des théâtres, et je cherche le mien.»
Mais je trouve surtout, dans la _Tour de Nesle_, de bien curieuses
remarques à faire au sujet de la moralité de la pièce. Vous savez quel
rôle on fait jouer aujourd'hui à la moralité. Il faut qu'un drame soit
moral, sans quoi il est foudroyé par les critiques vertueux. Or, il y a,
dans la _Tour de Nesle_, le plus incroyable entassement d'infamies qu'on
puisse rêver. Cela atteint presque à l'horreur des tragédies grecques.
Je ne parle pas de ce passe-temps que prend une reine de France, à noyer
tous les matins ses amants d'une nuit. Simple peccadille, lorsque l'on
songe que la reine en question a fait assassiner son père et s'oublie
dans les bras de ses fils. Eh bien! toutes ces abominations sont
parfaitement tolérées par le public. C'est à peine si les critiques
réactionnaires osent réclamer, pour le principe.
Habileté suprême du génie, disent les enthousiastes. Il fallait MM.
Dumas et Gaillardet pour déguiser ainsi l'ordure. Vraiment! J'imagine,
moi, que le bois dont ils ont fabriqué leurs bonshommes, les a
singulièrement servis en cette affaire. Comment voulez-vous qu'on se
fâche contre des pantins? Il est trop visible que ce ne sont pas là
des êtres vivants, mais de purs mannequins allant et venant au gré des
combinaisons scéniques. Le mouvement n'est pas la vie. Puis, toute cette
histoire reste dans la légende. Au fond, il s'agit d'un conte pareil à
celui du _Petit Poucet_, et personne ne s'est jamais avisé de trouver
l'ogre immoral. Marguerite de Bourgogne, se vautrant dans le meurtre et
la débauche, fait simplement son métier de monstre en carton. Elle peut
épouvanter une minute l'imagination des spectateurs; mais, dès qu'elle
est rentrée dans la coulisse, elle n'est plus, elle n'a même pas la
réalité d'une fiction logiquement déduite.
Voilà ce qui explique pourquoi les horreurs des drames romantiques ne
blessent personne: c'est qu'on ne sent pas l'humanité engagée dans
l'affaire, tellement les coquins et les coquines y sont hors de toute
réalité. Si MM. Dumas et Gaillardet avaient mis debout une Marguerite de
Bourgogne en chair et en os, au lieu de cette étrange reine de France
qui court si drôlement le guilledou, vous entendriez les protestations
indignées de la salle. J'ose même dire que plus ils ont chargé cette
figure de crimes, et plus ils l'ont rendue acceptable. Au delà d'une
certaine limite, lorsqu'il entre dans la fable, le mal est un plaisir
dont la foule se régale. Mettez une bourgeoise qui trompe son mari un
peu crûment, le public se fâchera, parce qu'il sentira que cela est
vrai.
Un hasard a voulu que la Comédie-Française eût repris le _Chandelier_,
juste une semaine avant la reprise de la _Tour de Nesle_. Eh bien!
l'adorable comédie d'Alfred de Musset a été froidement écoulée. Cela
est un fait, et la critique, pour l'expliquer, a dû s'en prendre à la
nouvelle distribution. On a trouvé Clavaroche insupportable de brutalité
et de fatuité soldatesques. Fortunio a paru sournois et vicieux. Quant
à Jacqueline, elle est sûrement une gredine de la pire espèce; elle se
donne sans amour, elle se prête à un jeu cruel et finit par changer
d'amant comme on change de chemise. Quels personnages! quelles moeurs!
Ah! vraiment, c'est à faire saigner le coeur des honnêtes écrivains, ce
public froid et scandalisé, qui affecte de ne pas comprendre! Quoi de
plus profondément humain que cette histoire, dont on trouverait les
éléments dans notre vieille et franche littérature! Une femme qui trompe
son mari, qui abrite ses amours derrière la tendresse tremblante d'un
petit clerc, et qui est vaincue à la fin par tant de jeunesse, de
dévouement et de désespoir: n'est-ce pas le drame de la passion
elle-même, avec une fraîcheur de printemps exquise? Musset n'a jamais
été plus railleur ni plus tendre; il a touché là le fond des coeurs. Son
oeuvre a le frisson de la vie, le charme d'une analyse de poète. Chaque
scène ouvre un monde. On ne sort pas du théâtre l'âme et la tête vides,
car on emporte un coin d'humanité avec soi, sur lequel on peut rêver
indéfiniment.
Mais je n'ai point à louer le _Chandelier_. Je désire seulement poser
côte à côte Marguerite de Bourgogne et Jacqueline. Auprès de la reine
parricide et incestueuse, mettez la bourgeoise qui trompe simplement son
mari, et demandez-vous pourquoi la seconde révolte une salle, tandis que
la première fait le régal du public. C'est que Jacqueline n'est pas en
carton, c'est qu'elle est la femme tout entière. On la sent vivre dans
ses froides coquetteries, dans la façon dont elle joue de son mari,
surtout dans cet éclat de passion qui l'anime et la transfigure au
dénouement. Elle vit: dès lors, elle est indécente. Voilà ce que je
voulais démontrer.
Que la _Tour de Nesle_ reste dans notre musée dramatique, comme
l'expression curieuse de l'art d'une époque, je l'accorde volontiers.
Mais que l'on dise aux jeunes auteurs: «Faites-nous des _Tour de
Nesle_,» c'est ce que je me permets de trouver très fâcheux. Certes, il
n'est pas un écrivain qui ne préférerait avoir fait le _Chandelier_.
Cette comédie peut manquer complètement de mécanique dramatique, elle
n'en a pas moins l'éternelle jeunesse; elle vivra toujours, aussi
fraîche, lorsque la _Tour de Nesle_ sera, depuis longtemps, mangée par
la poussière des cartons. A quoi sert donc la fameuse mécanique, que
l'on prétend si faussement indispensable, puisqu'elle ne peut pas faire
vivre une pièce et qu'une pièce peut vivre sans elle? Le théâtre est
libre.