Si la féerie doit trouver grâce pour la largeur poétique qu'elle
pourrait atteindre, l'opérette est une ennemie publique qu'il faut
étrangler derrière le trou du souffleur, comme une bête malfaisante.
Elle est, à cette heure, la formule la plus populaire de la sottise
française. Son succès est celui des refrains idiots qui couraient
autrefois les rues et qui assourdissaient toutes les oreilles, sans
qu'on pût savoir d'où ils venaient. Depuis qu'elle règne, ces refrains
du passé ont disparu; elle les remplace, elle fournit des airs aux
orgues de Barbarie, elle rend plus intolérables les pianos des femmes
honnêtes et des femmes déshonnêtes. Son empire désastreux est devenu
tel, que les gens de quelque goût devront finir par s'entendre et par
conspirer, pour son extermination.
L'opérette a commencé par être un vaudeville avec couplets. Elle a pris
ensuite l'importance d'un petit opéra-bouffe. C'était encore son enfance
modeste; elle gaminait, elle se faisait tolérer en prenant peu de place.
D'ailleurs, elle ne tirait pas à conséquence, se permettant les farces
les plus grosses, désarmant la critique par la folie de ses allures.
Mais, peu à peu, elle a grandi, s'est étalée chaque jour davantage, de
grenouille est devenue boeuf; et le pis est qu'elle s'est ainsi élargie,
sans cesser d'être une parade grossière, d'un grotesque à outrance qui
fait songer aux cabanons de Bicêtre.
D'un acte l'opérette s'est enflée jusqu'à cinq actes. Le public, au lieu
de s'en tenir à un éclat de rire d'une demi-heure, s'est habitué à ce
spasme de démence bête qui dure toute une soirée. Dès lors, en se voyant
maîtresse, elle a tout risqué, menant les spectateurs dans son boudoir
borgne, prenant d'un entrechat, sur les plus grandes scènes, la place du
drame agonisant. Elle a dansé son cancan, en montrant tout; elle a rendu
célèbres des actrices dont le seul talent consistait dans un jeu de
gorge et de hanches. Tout le vice de Paris s'est vautré chez elle,
et l'on peut nommer les femmes auxquelles une façon de souligner les
couplets grivois a donné hôtel et voiture.
Cela ne suffisait point encore. L'opérette a rêvé l'apothéose. M.
Offenbach, pendant sa direction a la Gaîté, a exhumé ses anciennes
opérettes des Bouffes, entre autres son _Orphée aux enfers_, joué
autrefois dans un décor étroit et avec une mise en scène relativement
pauvre; il les a exhumées et transformées en pièces à spectacle,
inventant des tableaux nouveaux, grandissant les décors, habillant ses
acteurs d'étoffes superbes, donnant pour cadre à la bêtise du dialogue
et aux mirlitonnades de la musique tout l'Olympe siégeant dans sa
gloire. D'un bond, l'opérette voulait monter à la largeur des grandes
féeries lyriques. Elle ne saurait aller plus haut Son incongruité, ses
rires niais, ses cabrioles obscènes, sa prose et ses vers écrits pour
des portiers en goguette, se sont étalés un instant au milieu d'une
splendeur de gala, comme une ordure tombée dans un rayonnement d'astre.
Même elle était montée trop haut, car elle a failli se casser les reins.
M. Offenbach n'est plus directeur, et il est à croire qu'aucun théâtre
ne risquera à l'avenir deux ou trois cent mille francs pour montrer une
petite chanteuse, toute nue, sifflotant une chanson de pie polissonne,
sous flamboiement de feux électriques. N'importe, l'opérette a touché le
ciel, la leçon est terrible et complète. Je ne veux pas détailler les
méfaits de l'opérette. En somme, je ne la hais pas en moraliste, je la
hais en artiste indigné. Pour moi, son grand crime est de tenir trop de
place, de détourner l'attention du public des oeuvres graves, d'être un
plaisir facile et abêtissant, auquel la foule cède et dont elle sort le
goût faussé.
L'ancien vaudeville était préférable. Il gardait au moins une platitude
bonne enfant. D'autre part, si l'on entre dans le relatif du métier, il
est certain qu'il était moins rare de rencontrer un vaudeville bien fait
qu'il ne l'est aujourd'hui de tomber sur une opérette supportable. La
cause en est simple. Les auteurs, quand ils avaient une idée drôle, se
contentaient de la traiter en un acte, et le plus souvent l'acte était
bon, l'intérêt se soutenait jusqu'au bout. Maintenant, il faut que la
même idée fournisse trois actes, quelquefois cinq. Alors, fatalement,
les auteurs allongent les scènes, délayent le sujet, introduisent
des épisodes étrangers; et l'action se trouve ralentie. C'est ce qui
explique pourquoi, généralement, le premier acte des opérettes est
amusant, le second plus pâle, le dernier tout à fait vide. Quand même,
il faut tenir la soirée entière, pour ne partager la recette avec
personne. Et le mot ordinaire des coulisses est que la musique fait tout
passer.
M. Offenbach est le grand coupable. Sa musique vive, alerte, douée
d'un charme véritable, a fait la fortune de l'opérette. Sans lui, elle
n'aurait jamais eu un si absolu triomphe. Il faut ajouter qu'il a été
singulièrement secondé par MM. Meilhac et Halévy, dont les livrets
resteront comme des modèles. Ils ont créé le genre, avec un
grossissement forcé du grotesque, mais en gardant un esprit très
parisien et une finesse charmante dans les détails. On peut dire de
leurs opérettes qu'elles sont d'amusantes caricatures, qui se haussent
parfois jusqu'à la comédie. Quant à leurs imitateurs, que je ne veux
pas nommer, ce sont eux qui ont traîné l'opérette à l'égout. Et quels
étranges succès, faits d'on ne sait quoi, qui s'allument et qui brûlent
comme des traînées de poudre! On peut le définir: la rencontre de la
médiocrité facile d'un auteur avec la médiocrité complaisante d'un
public. Les mots qui entrent dans toutes les intelligences, les airs qui
s'ajustent à toutes les voix, tels sont les éléments dont se composent
les engouements populaires.
On nous fait espérer la mort prochaine de l'opérette. C'est, en effet,
une affaire de temps, selon les hasards de la mode. Hélas! quand on en
sera débarrassé, je crains qu'il ne pousse sur son fumier quelque autre
champignon monstrueux, car il faut que la bêtise sorte quand même, comme
les boutons de la gale; mais je doute vraiment que nous puissions être
affligés d'une démangeaison plus désagréable.
V
Quelle marâtre que la vogue! Comme elle dévore en quelques années
ses enfants gâtés! Le cas de M. Offenbach est fait pour inspirer les
réflexions les plus philosophiques.
Songez donc! M. Offenbach a été roi. Il n'y a pas dix ans, il régnait
sur les théâtres; les directeurs à genoux, lui offraient des primes
sur des plats d'argent; la chronique, chaque malin, lui tressait
des couronnes. On ne pouvait ouvrir un journal sans tomber sur des
indiscrétions relatives aux oeuvres qu'il préparait, à ce qu'il avait
mangé à son déjeuner et à ce qu'il mangerait le soir à son dîner. Et
j'avoue que cet engouement me semblait explicable, car M. Offenbach
avait créé un genre; il menait avec ses flonflons toute la danse d'une
époque qui aimait à danser. Il a été et il restera une date dans
l'histoire de notre société.
Il y a dix ans! et, bon Dieu! comme les temps sont changés! Il faut
se souvenir que ce fut lui qui conduisit le cancan de l'Exposition
universelle de 1867. Dans tous les théâtres, on jouait de sa musique.
Les princes et les rois venaient en partie fine à son bastringue. Plus
d'une Altesse, que ses turlututus grisaient, fit cascader la vertu de
ses chanteuses. Son archet donnait le branle à ce monde galant, qui
l'appelait «maître». Maître n'était pas assez, il passait au rang de
dieu. Comme le Savoyard qui fait sauter du pied ses pantins enfilés dans
un bout de corde, il a dû avoir de belles jouissances d'amour-propre,
lui qui faisait sauter, nez contre nez, ventre contre ventre, des
princes et des filles.
Et voilà qu'aujourd'hui le dieu est par terre. Nous avons encore une
Exposition universelle; mais d'autres amuseurs ont pris le pavé. Toute
une poussée nouvelle de maîtres aimables se sont emparés des théâtres,
si bien que l'ancêtre, le dieu de la sauterie, a dû rester dans sa
niche, solitaire, rêvant amèrement à l'ingratitude humaine. A la
Renaissance, le _Petit Duc_; aux Folies-Dramatiques, les _Cloches de
Corneville_; aux Variétés, _Niniche_; aux Bouffes, clôture; et c'est
certainement cette clôture qui a été le coup le plus rude pour M.
Offenbach. Les Bouffes fermant pendant une Exposition universelle, les
Bouffes qui ont été le berceau de M. Offenbach! n'est-ce pas l'aveu
brutal que son répertoire, si considérable, n'attire plus le public et
ne fait plus d'argent?
La chute est si douloureuse que certains journaux ont eu pitié. Dans ces
deux derniers mois, j'ai lu à plusieurs reprises des notes désolées.
On s'étonnait avec indignation que M. Offenbach fût ainsi jeté de côté
comme une chemise sale. On rappelait les services qu'il a rendus à la
joie publique, on conjurait les directeurs de reprendre au moins une de
ses pièces, à titre de consolation. Les directeurs faisaient la sourde
oreille. Enfin, il s'en est trouvé un, M. Weinschenck, qui a bien
voulu se dévouer. Il vient de remonter à la Gaîté _Orphée aux Enfers_.
J'ignore si l'affaire est bonne; mais M. Weinschenck aura tout au moins
fait une bonne action. Le principe des turlututus est sauvé, il ne sera
pas dit qu'il y aura eu une Exposition universelle sans la musique de M.
Offenbach.
Certes, je n'aime point à frapper les gens à terre. J'avoue même que je
suis pris d'attendrissement et d'intérêt pour M. Offenbach, maintenant
que la vogue l'abandonne. Autrefois, il m'irritait; les succès menteurs
m'ont toujours mis hors de moi. Voilà donc la justice qui arrive pour
lui, et c'est une terrible chose pour un artiste que cette justice,
lorsqu'il est encore vivant et qu'il assiste à sa déchéance. Le public
est un enfant gâté qui brise ses jouets, quand ils ont cessé de
l'amuser. On est devenu vieux, on a fait le rêve d'une longue gloire,
aveuglé sur sa propre valeur par les fumées de l'encens le plus
grossier, et un jour tout croule, la gloire est un tas de boue, on se
voit enterré avant d'être mort. Je ne connais pas de vieillesse plus
abominable.
Puisque je suis tourné à la morale, je tirerai une conclusion de cette
aventure. Le succès est méprisable, j'entends ce succès de vogue qui met
les refrains d'un homme dans la bouche de tout un peuple. Être seul,
travailler seul, il n'y a pas de meilleure hygiène pour un producteur.
On crée alors des oeuvres voulues, des oeuvres où l'on se met tout
entier; dans les premiers temps, ces oeuvres peuvent avoir une saveur
amère pour le public, mais il s'y fait, il finit par les goûter.
Alors, c'est une admiration solide, une tendresse qui grandit à chaque
génération. Il arrive que les oeuvres, si applaudies dans l'éclat
fragile de leur nouveauté, ne durent que quelques printemps, tandis
que les oeuvres rudes, dédaignées à leur apparition, ont pour elles
l'immortalité. Je crois inutile de donner des exemples.
Je dirai aux jeunes gens, à ceux qui débutent, de tolérer avec patience
les succès volés dont l'injustice les écrase. Que de garçons, sentant
en eux le grondement d'une personnalité, restent des heures, pâles et
découragés, en face du triomphe de quelque auteur médiocre! Ils se
sentent supérieurs, et ils ne peuvent arriver à la publicité, toutes
les voies étant bouchées par l'engouement du public. Eh bien! qu'ils
travaillent et qu'ils attendent! Il faut travailler, travailler
beaucoup, tout est là; quant au succès, il vient toujours trop vite, car
il est un mauvais conseiller, un lit doré où l'on cède aux lâchetés.
Jamais on ne se porte mieux intellectuellement que lorsqu'on lutte. On
se surveille, on se tient ferme, on demande à son talent le plus grand
effort possible, sachant que personne n'aura pour vous une complaisance.
C'est dans ces périodes de combat, quand on vous nie et qu'on veut
affirmer son existence, c'est alors qu'on produit les oeuvres les plus
fortes et plus intenses. Si la vogue vient, c'est un grand danger; elle
amollit et ôte l'âpreté de la touche.
Il n'y a donc pas, pour un artiste, une plus belle vie que vingt
ou trente années de lutte, se terminant par un triomphe, quand la
vieillesse est venue. On a conquis le public peu à peu, on s'en va dans
sa gloire, certain de la solidité du monument que l'on laisse. Autour
de soi, on a vu tomber les réputations de carton, les succès officiels.
C'est une grande consolation que de se dire, dans toutes les misères,
que la vogue est passagère et qu'en somme, quelles que soient les
légèretés et les injustices du public, une heure vient où seules les
grandes oeuvres restent debout. Malheur à ceux qui réussissent trop,
telle est la morale du cas de M. Offenbach!