IV

Si la féerie doit trouver grâce pour la largeur poétique qu'elle

pourrait atteindre, l'opérette est une ennemie publique qu'il faut

étrangler derrière le trou du souffleur, comme une bête malfaisante.

Elle est, à cette heure, la formule la plus populaire de la sottise

française. Son succès est celui des refrains idiots qui couraient

autrefois les rues et qui assourdissaient toutes les oreilles, sans

qu'on pût savoir d'où ils venaient. Depuis qu'elle règne, ces refrains

du passé ont disparu; elle les remplace, elle fournit des airs aux

orgues de Barbarie, elle rend plus intolérables les pianos des femmes

honnêtes et des femmes déshonnêtes. Son empire désastreux est devenu

tel, que les gens de quelque goût devront finir par s'entendre et par

conspirer, pour son extermination.

L'opérette a commencé par être un vaudeville avec couplets. Elle a pris

ensuite l'importance d'un petit opéra-bouffe. C'était encore son enfance

modeste; elle gaminait, elle se faisait tolérer en prenant peu de place.

D'ailleurs, elle ne tirait pas à conséquence, se permettant les farces

les plus grosses, désarmant la critique par la folie de ses allures.

Mais, peu à peu, elle a grandi, s'est étalée chaque jour davantage, de

grenouille est devenue boeuf; et le pis est qu'elle s'est ainsi élargie,

sans cesser d'être une parade grossière, d'un grotesque à outrance qui

fait songer aux cabanons de Bicêtre.

D'un acte l'opérette s'est enflée jusqu'à cinq actes. Le public, au lieu

de s'en tenir à un éclat de rire d'une demi-heure, s'est habitué à ce

spasme de démence bête qui dure toute une soirée. Dès lors, en se voyant

maîtresse, elle a tout risqué, menant les spectateurs dans son boudoir

borgne, prenant d'un entrechat, sur les plus grandes scènes, la place du

drame agonisant. Elle a dansé son cancan, en montrant tout; elle a rendu

célèbres des actrices dont le seul talent consistait dans un jeu de

gorge et de hanches. Tout le vice de Paris s'est vautré chez elle,

et l'on peut nommer les femmes auxquelles une façon de souligner les

couplets grivois a donné hôtel et voiture.

Cela ne suffisait point encore. L'opérette a rêvé l'apothéose. M.

Offenbach, pendant sa direction a la Gaîté, a exhumé ses anciennes

opérettes des Bouffes, entre autres son _Orphée aux enfers_, joué

autrefois dans un décor étroit et avec une mise en scène relativement

pauvre; il les a exhumées et transformées en pièces à spectacle,

inventant des tableaux nouveaux, grandissant les décors, habillant ses

acteurs d'étoffes superbes, donnant pour cadre à la bêtise du dialogue

et aux mirlitonnades de la musique tout l'Olympe siégeant dans sa

gloire. D'un bond, l'opérette voulait monter à la largeur des grandes

féeries lyriques. Elle ne saurait aller plus haut Son incongruité, ses

rires niais, ses cabrioles obscènes, sa prose et ses vers écrits pour

des portiers en goguette, se sont étalés un instant au milieu d'une

splendeur de gala, comme une ordure tombée dans un rayonnement d'astre.

Même elle était montée trop haut, car elle a failli se casser les reins.

M. Offenbach n'est plus directeur, et il est à croire qu'aucun théâtre

ne risquera à l'avenir deux ou trois cent mille francs pour montrer une

petite chanteuse, toute nue, sifflotant une chanson de pie polissonne,

sous flamboiement de feux électriques. N'importe, l'opérette a touché le

ciel, la leçon est terrible et complète. Je ne veux pas détailler les

méfaits de l'opérette. En somme, je ne la hais pas en moraliste, je la

hais en artiste indigné. Pour moi, son grand crime est de tenir trop de

place, de détourner l'attention du public des oeuvres graves, d'être un

plaisir facile et abêtissant, auquel la foule cède et dont elle sort le

goût faussé.

L'ancien vaudeville était préférable. Il gardait au moins une platitude

bonne enfant. D'autre part, si l'on entre dans le relatif du métier, il

est certain qu'il était moins rare de rencontrer un vaudeville bien fait

qu'il ne l'est aujourd'hui de tomber sur une opérette supportable. La

cause en est simple. Les auteurs, quand ils avaient une idée drôle, se

contentaient de la traiter en un acte, et le plus souvent l'acte était

bon, l'intérêt se soutenait jusqu'au bout. Maintenant, il faut que la

même idée fournisse trois actes, quelquefois cinq. Alors, fatalement,

les auteurs allongent les scènes, délayent le sujet, introduisent

des épisodes étrangers; et l'action se trouve ralentie. C'est ce qui

explique pourquoi, généralement, le premier acte des opérettes est

amusant, le second plus pâle, le dernier tout à fait vide. Quand même,

il faut tenir la soirée entière, pour ne partager la recette avec

personne. Et le mot ordinaire des coulisses est que la musique fait tout

passer.

M. Offenbach est le grand coupable. Sa musique vive, alerte, douée

d'un charme véritable, a fait la fortune de l'opérette. Sans lui, elle

n'aurait jamais eu un si absolu triomphe. Il faut ajouter qu'il a été

singulièrement secondé par MM. Meilhac et Halévy, dont les livrets

resteront comme des modèles. Ils ont créé le genre, avec un

grossissement forcé du grotesque, mais en gardant un esprit très

parisien et une finesse charmante dans les détails. On peut dire de

leurs opérettes qu'elles sont d'amusantes caricatures, qui se haussent

parfois jusqu'à la comédie. Quant à leurs imitateurs, que je ne veux

pas nommer, ce sont eux qui ont traîné l'opérette à l'égout. Et quels

étranges succès, faits d'on ne sait quoi, qui s'allument et qui brûlent

comme des traînées de poudre! On peut le définir: la rencontre de la

médiocrité facile d'un auteur avec la médiocrité complaisante d'un

public. Les mots qui entrent dans toutes les intelligences, les airs qui

s'ajustent à toutes les voix, tels sont les éléments dont se composent

les engouements populaires.

On nous fait espérer la mort prochaine de l'opérette. C'est, en effet,

une affaire de temps, selon les hasards de la mode. Hélas! quand on en

sera débarrassé, je crains qu'il ne pousse sur son fumier quelque autre

champignon monstrueux, car il faut que la bêtise sorte quand même, comme

les boutons de la gale; mais je doute vraiment que nous puissions être

affligés d'une démangeaison plus désagréable.

V

Quelle marâtre que la vogue! Comme elle dévore en quelques années

ses enfants gâtés! Le cas de M. Offenbach est fait pour inspirer les

réflexions les plus philosophiques.

Songez donc! M. Offenbach a été roi. Il n'y a pas dix ans, il régnait

sur les théâtres; les directeurs à genoux, lui offraient des primes

sur des plats d'argent; la chronique, chaque malin, lui tressait

des couronnes. On ne pouvait ouvrir un journal sans tomber sur des

indiscrétions relatives aux oeuvres qu'il préparait, à ce qu'il avait

mangé à son déjeuner et à ce qu'il mangerait le soir à son dîner. Et

j'avoue que cet engouement me semblait explicable, car M. Offenbach

avait créé un genre; il menait avec ses flonflons toute la danse d'une

époque qui aimait à danser. Il a été et il restera une date dans

l'histoire de notre société.

Il y a dix ans! et, bon Dieu! comme les temps sont changés! Il faut

se souvenir que ce fut lui qui conduisit le cancan de l'Exposition

universelle de 1867. Dans tous les théâtres, on jouait de sa musique.

Les princes et les rois venaient en partie fine à son bastringue. Plus

d'une Altesse, que ses turlututus grisaient, fit cascader la vertu de

ses chanteuses. Son archet donnait le branle à ce monde galant, qui

l'appelait «maître». Maître n'était pas assez, il passait au rang de

dieu. Comme le Savoyard qui fait sauter du pied ses pantins enfilés dans

un bout de corde, il a dû avoir de belles jouissances d'amour-propre,

lui qui faisait sauter, nez contre nez, ventre contre ventre, des

princes et des filles.

Et voilà qu'aujourd'hui le dieu est par terre. Nous avons encore une

Exposition universelle; mais d'autres amuseurs ont pris le pavé. Toute

une poussée nouvelle de maîtres aimables se sont emparés des théâtres,

si bien que l'ancêtre, le dieu de la sauterie, a dû rester dans sa

niche, solitaire, rêvant amèrement à l'ingratitude humaine. A la

Renaissance, le _Petit Duc_; aux Folies-Dramatiques, les _Cloches de

Corneville_; aux Variétés, _Niniche_; aux Bouffes, clôture; et c'est

certainement cette clôture qui a été le coup le plus rude pour M.

Offenbach. Les Bouffes fermant pendant une Exposition universelle, les

Bouffes qui ont été le berceau de M. Offenbach! n'est-ce pas l'aveu

brutal que son répertoire, si considérable, n'attire plus le public et

ne fait plus d'argent?

La chute est si douloureuse que certains journaux ont eu pitié. Dans ces

deux derniers mois, j'ai lu à plusieurs reprises des notes désolées.

On s'étonnait avec indignation que M. Offenbach fût ainsi jeté de côté

comme une chemise sale. On rappelait les services qu'il a rendus à la

joie publique, on conjurait les directeurs de reprendre au moins une de

ses pièces, à titre de consolation. Les directeurs faisaient la sourde

oreille. Enfin, il s'en est trouvé un, M. Weinschenck, qui a bien

voulu se dévouer. Il vient de remonter à la Gaîté _Orphée aux Enfers_.

J'ignore si l'affaire est bonne; mais M. Weinschenck aura tout au moins

fait une bonne action. Le principe des turlututus est sauvé, il ne sera

pas dit qu'il y aura eu une Exposition universelle sans la musique de M.

Offenbach.

Certes, je n'aime point à frapper les gens à terre. J'avoue même que je

suis pris d'attendrissement et d'intérêt pour M. Offenbach, maintenant

que la vogue l'abandonne. Autrefois, il m'irritait; les succès menteurs

m'ont toujours mis hors de moi. Voilà donc la justice qui arrive pour

lui, et c'est une terrible chose pour un artiste que cette justice,

lorsqu'il est encore vivant et qu'il assiste à sa déchéance. Le public

est un enfant gâté qui brise ses jouets, quand ils ont cessé de

l'amuser. On est devenu vieux, on a fait le rêve d'une longue gloire,

aveuglé sur sa propre valeur par les fumées de l'encens le plus

grossier, et un jour tout croule, la gloire est un tas de boue, on se

voit enterré avant d'être mort. Je ne connais pas de vieillesse plus

abominable.

Puisque je suis tourné à la morale, je tirerai une conclusion de cette

aventure. Le succès est méprisable, j'entends ce succès de vogue qui met

les refrains d'un homme dans la bouche de tout un peuple. Être seul,

travailler seul, il n'y a pas de meilleure hygiène pour un producteur.

On crée alors des oeuvres voulues, des oeuvres où l'on se met tout

entier; dans les premiers temps, ces oeuvres peuvent avoir une saveur

amère pour le public, mais il s'y fait, il finit par les goûter.

Alors, c'est une admiration solide, une tendresse qui grandit à chaque

génération. Il arrive que les oeuvres, si applaudies dans l'éclat

fragile de leur nouveauté, ne durent que quelques printemps, tandis

que les oeuvres rudes, dédaignées à leur apparition, ont pour elles

l'immortalité. Je crois inutile de donner des exemples.

Je dirai aux jeunes gens, à ceux qui débutent, de tolérer avec patience

les succès volés dont l'injustice les écrase. Que de garçons, sentant

en eux le grondement d'une personnalité, restent des heures, pâles et

découragés, en face du triomphe de quelque auteur médiocre! Ils se

sentent supérieurs, et ils ne peuvent arriver à la publicité, toutes

les voies étant bouchées par l'engouement du public. Eh bien! qu'ils

travaillent et qu'ils attendent! Il faut travailler, travailler

beaucoup, tout est là; quant au succès, il vient toujours trop vite, car

il est un mauvais conseiller, un lit doré où l'on cède aux lâchetés.

Jamais on ne se porte mieux intellectuellement que lorsqu'on lutte. On

se surveille, on se tient ferme, on demande à son talent le plus grand

effort possible, sachant que personne n'aura pour vous une complaisance.

C'est dans ces périodes de combat, quand on vous nie et qu'on veut

affirmer son existence, c'est alors qu'on produit les oeuvres les plus

fortes et plus intenses. Si la vogue vient, c'est un grand danger; elle

amollit et ôte l'âpreté de la touche.

Il n'y a donc pas, pour un artiste, une plus belle vie que vingt

ou trente années de lutte, se terminant par un triomphe, quand la

vieillesse est venue. On a conquis le public peu à peu, on s'en va dans

sa gloire, certain de la solidité du monument que l'on laisse. Autour

de soi, on a vu tomber les réputations de carton, les succès officiels.

C'est une grande consolation que de se dire, dans toutes les misères,

que la vogue est passagère et qu'en somme, quelles que soient les

légèretés et les injustices du public, une heure vient où seules les

grandes oeuvres restent debout. Malheur à ceux qui réussissent trop,

telle est la morale du cas de M. Offenbach!

Le Naturalisme au théâtre, les théories et les exemples · 第 63 / 72 题