J'ai vu, au théâtre de la Gaieté: le _Chat botté_, une féerie de MM.
Blum et Tréfeu.
Quels adorables contes que ces contes de Perrault! Ils ont une saveur de
naïveté exquise. On a fait plus ingénieux, plus littéraire; mais on n'a
pas retrouvé cet accent si fin de bonhomie et de malice. Cela nous vient
directement de notre vieille France; je ne parle point des sujets,
car des savants se sont amusés à les retrouver un peu dans toutes les
mythologies; je parle du ton gaillard et franc, de la simplicité de
la fable. Le conteur a dit tout carrément ce qu'il avait à dire, et
l'humanité vit sous chaque ligne.
Je sais bien que, de nos jours, on a trouvé Perrault immoral. Nous
avons, comme personne ne l'ignore, une moralité très chatouilleuse. Où
nos pères riaient, nous rougissons. Le mot nous effraie surtout, car
nous savons encore nous accommoder avec la chose. Nous mettons des
feuilles de vigne aux antiques, et nos filles baissent le nez en
passant, ce qui prouve qu'elles sont très avancées pour leur âge. Cela
est d'une hypocrisie raffinée, dont la pointe ajoute un ragoût aux
plaisirs défendus. On ne sait plus regarder la vie en face, avec un
franc et limpide regard.
Donc, les contes de Perrault sont devenus immoraux; je veux dire qu'on
en discute les conclusions au point de vue de la leçon morale. On
voudrait que le bon Dieu, la Providence et le reste fussent dans
l'affaire. Voici, par exemple, le _Chat botté_, ce merveilleux chat qui
se met au service du marquis de Carabas et qui le marie à la plus belle
des princesses, grâce à l'agilité de ses pattes et à la fertilité de ses
ruses. C'est un maître trompeur; il ment avec un aplomb parfait, il dupe
les petits et les grands. Son unique qualité est d'être fidèle à la
fortune de son marquis. Imaginez un valet de l'ancienne comédie, un de
ces coquins qui ont tous les tours dans leur sac et qui ne triomphent
que par des inventions du diable.
Voilà notre morale indignée. Admirable sujet pour faire un sermon contre
le mensonge! S'il y a une fortune mal acquise, c'est à coup sûr celle du
marquis de Carabas. Il se nourrit de vol, il épouse la fille d'un roi,
par une série de stratagèmes qui, de nos jours, mèneraient tout droit un
gendre sur les bancs de la police correctionnelle. Et l'on ose mettre
de pareilles histoires entre les mains des enfants? On veut donc qu'ils
deviennent des escrocs? Ils ne sauraient prendre là que le goût des
chemins tortueux. La conclusion du conte est, en somme, que pour réussir
l'habileté vaut mieux que l'honnêteté.
O siècle pudique et moral, où les bourgeois ont peur des oeuvres écrites
comme les femmes laides ont peur des miroirs! Au théâtre, on exige que
la vertu soit récompensée. Dans le roman, on veut deux nobles âmes
contre une âme basse, de même que dans certaines confitures de fruits
amers il faut deux livres de sucre contre une livre de fruits. Cela
est tout nouveau, c'est une fièvre d'hypocrisie à l'état aigu. Et les
symptômes sont nombreux, les choses les plus naturelles deviennent
indécentes, lorsqu'on a une préoccupation continue de l'indécence. Rien
de pareil dans la belle santé sanguine des siècles passés. Sans remonter
à Rabelais, lisez La Fontaine et Molière, tout le seizième siècle et
tout le dix-septième, vous ne trouverez nulle part ce prurit de morale,
qui semble être la démangeaison de nos vices. On riait haut, on parlait
de tout, même devant les dames; personne ne croyait qu'il fût nécessaire
de surveiller à chaque heure sa propre honnêteté et celle du voisin. On
était de braves gens, cela allait de soi. Pour le reste, on aimait la
vie et on ne boudait pas contre ce qui vivait.
Est-ce parce que les contes de Perrault sont jugés d'une morale trop
élastique que les auteurs du _Chat botté_ n'ont pas suivi ce conte à la
lettre? Cela est possible. Pour que le conte fût exemplaire aujourd'hui,
il faudrait y introduire un honnête prétendant à la main de la jeune
princesse, un ingénieur, de moeurs parfaites et ayant conquis tous ses
grades dans les concours et les examens; au dénouement, ce serait lui
qui, par son mérite, deviendrait le gendre du roi, après avoir confondu
ce filou de Chat botté et son marquis d'occasion. Cela ferait pâmer nos
demoiselles. Je plaisante, et une colère me prend, à la pensée de
ce «comme il faut» littéraire, qui aurait noyé pour un siècle notre
littérature, si des esprits entêtés n'avaient résisté. Pauvre chat
botté, qui aimera encore ta grâce féline, ta sournoiserie pleine de
sauts brusques, ton art de vivre, gros et gras, sur la paresse et sur la
sottise humaines? Tu es la vie, et c'est pour cela, heureusement, que tu
es éternel.