La première représentation au Gymnase de _Châteaufort_, une comédie en
trois actes de madame de Mirabeau, m'a paru pleine d'enseignements.
Pendant que le public tournait au comique les situations dramatiques,
et que les critiques se fâchaient en criant à l'immoralité, je songeais
qu'il y avait là un malentendu bien grand, j'aurais voulu pouvoir
transformer d'un coup de baguette cette pièce mal faite en une pièce
bien faite, et changer ainsi en applaudissements les rires et les
indignations; car, au fond, il s'agissait uniquement d'une question de
facture.
Voici, en gros, le sujet de la pièce. Le marquis de Ponteville a donné
sa fille Nadine en mariage à M. de Châteaufort, un homme de la plus
grande intelligence, que le gouvernement vient même de charger d'une
mission diplomatique. Puis, le marquis s'est remarié avec une demoiselle
d'une réputation équivoque. Mais voilà que Nadine acquiert la preuve,
par une lettre, que son mari a été l'amant de sa belle-mère. Le beau
Châteaufort, l'homme irrésistible et magnifique, est un simple gredin.
Précisément, il vient de commettre une première scélératesse. Aidé de la
marquise, il a décidé le marquis à lui léguer le château de Ponteville,
au détriment de Pierre, le frère aîné de Nadine. Celui-ci apprend tout
par le notaire qui a rédigé le testament. Un singulier notaire qui, pour
se venger d'avoir reçu des honoraires trop faibles, dénonce tout le
monde, et apprend surtout à la marquise que Nadine a des rendez-vous
avec M. de Varennes, rendez vous fort innocents d'ailleurs. Dès lors, la
guerre est déclarée entre les deux femmes. Madame de Ponteville accuse
madame de Châteaufort d'adultère, et fait prendre par le marquis une
lettre que celle-ci semble vouloir dissimuler. Mais justement cette
lettre est celle qui révèle la liaison de Châteaufort et de madame
de Ponteville. Le marquis a un coup de sang, dont il se tire pour se
lamenter. Enfin Châteaufort, auquel le gouvernement vient de retirer
sa mission, comprend qu'il gêne tout le monde, qu'il n'y a pas d'issue
possible, et il se décide à dénouer le drame en se faisant sauter la
cervelle.
Certes, je ne défends point les inexpériences ni les maladresses de la
pièce. Seulement, je me demande quelle a été la véritable intention de
madame de Mirabeau. A coup sûr, son idée première a dû être de mettre
debout la haute figure de Châteaufort. On dit que son héros était,
dans le principe, député et ambassadeur; la censure aurait diminué
le personnage, en en faisant un simple diplomate, envoyé en mission
particulière.
Mais l'indication suffit. On comprend immédiatement quel est le
personnage, le type que l'auteur a voulu créer. Châteaufort n'est point
l'aventurier vulgaire. Son nom est à lui; de plus, il a une grande
intelligence, une haute situation. Sa perversion est un fruit de
l'époque et du milieu. Il est la pourriture en gants blancs, l'intrigue
toute puissante, l'homme public qui abuse de son mandat, le cerveau
vaste qui combine le mal. Cet homme, titré, occupant une des situations
politiques les plus en vue, représente donc la corruption dans
les hautes classes, avec ce qu'elle a d'intelligent, d'élégant et
d'abominable. Je ne sais si je me fais bien comprendre. Mais il y avait,
à mon sens, une création très large à tenter avec un tel personnage. Il
est de notre temps; on l'a rencontré dans vingt procès scandaleux. Il
a poussé sur les décombres des monarchies; il ne peut plus avoir de
pensions sur la cassette des rois, et il bat monnaie avec ses titres et
ses situations officielles. Regardez autour de vous, très haut, et vous
le reconnaîtrez. Je comprends donc parfaitement que madame de Mirabeau
n'ait pu résister à la tentation de mettre au théâtre une figure si
contemporaine et si puissamment originale.
Maintenant, le malheur est qu'elle l'a mise sans aucune prudence. Elle
avait besoin d'une histoire quelconque pour employer le héros, et
l'histoire qu'elle a choisie est des moins heureuses. Encore aurait-elle
pu s'en contenter, car les histoires en elles-mêmes importent peu. Mais
il fallait alors souffler la vie à tous ces pantins, donner aux faits la
profonde émotion de la vérité. J'arrive ici au vif de la question, et je
demande à m'expliquer très nettement.
Le soir de la première représentation, le public riait et la critique se
fâchait, ai-je dit. Dans les couloirs, j'entendais dire que l'immoralité
de la pièce était révoltante, qu'un pareil monde n'existait pas.
Surtout, c'était le langage qui blessait; des spectateurs juraient que
les femmes du monde ne parlent pas avec cette crudité et ne se lancent
point ainsi leurs amants à la tête. Que répondre à cela? on sourit on
hausse les épaules. La brutalité est partout, en haut comme en bas.
Quand les passions soufflent, les marquises deviennent des poissardes.
Il n'y a que les tout jeunes gens qui se font du grand monde une idée
d'Olympe, où les bouches des dames ne lâchent que des perles.
Pour mon compte,--j'ignore si j'ai l'âme plus scélérate que la moyenne
du public,--je ne trouve, dans _Châteaufort_, pas plus de gredinerie que
dans beaucoup d'autres pièces applaudies pendant cent représentations.
Que voyons-nous donc d'épouvantable dans cette oeuvre? Un homme qui a
eu des relations avec sa belle-mère, et qui convoite les biens de son
beau-père. Mais ce sont là de simples gentillesses, à côté de l'amas
effroyable des noirs forfaits de notre répertoire. Je ne citerai pas les
tragédies grecques, ni les mélodrames du boulevard, où l'on s'empoisonne
en famille avec le plus belle tranquillité du monde. Je rappellerai
simplement les oeuvres de cette année, l'_Étrangère_, par exemple, où le
duc de Septmont se conduit en vilain monsieur, tout comme Châteaufort.
Pourquoi, en ce cas, rit-on et se fâche-t-on au Gymnase? C'est
uniquement parce que l'auteur a manqué de science et d'adresse. Il
aurait pu nous conter une aventure dix fois plus odieuse et nous
l'imposer parfaitement, s'il avait su procéder avec art. Question de
facture, rien de plus, je le répète. Le public a acclamé d'autres
vilenies, sans s'en douter. Les infamies ne l'effrayent pas, la façon de
présenter les infamies seule le révolte.
La grande faute de madame de Mirabeau a été de bâtir son action dans
le vide. Ses personnages n'ont pas d'acte civil. On ne sait d'où ils
viennent, qui ils sont, comment s'est passée leur vie jusqu'au jour où
on nous les présente. Châteaufort aurait eu besoin d'être expliqué dans
ses antécédents. Cette grande figure devait être complète. Un drame
n'est pas un coup de tonnerre dans un ciel bleu; il faut circonstancier
et amener les orages de la passion et des intérêts.
Une autre faute grave est d'avoir raidi les personnages dans une
attitude. Châteaufort, à mon sens, manque surtout de souplesse. Le
marquis est une ganache et la marquise une louve de mélodrame. Quant à
Nadine, elle serait le seul personnage sympathique, si elle n'était pas
toujours en colère. La vie a plus de bonhomie, et, même dans les crises
dramatiques, il faut conserver aux personnages des échappées de repos et
de détente. Une action toute nue, une abstraction pure, ne réussit au
théâtre qu'à la condition d'être maniée par des mains très savantes, qui
la conduisent avec une raideur de démonstration géométrique.
D'ailleurs, madame de Mirabeau est loin de manquer de talent. J'ose
même confesser que son oeuvre m'a beaucoup plus intéressé que certaines
pièces, jouées dans ces derniers temps, et qui ont réussi. Cela est si
peu ordinaire, une belle inexpérience, parlant carrément, appelant les
choses par leurs noms, allant droit devant elle sans crier gare. Il y a
bien des hommes, parmi nos auteurs dramatiques, auxquels je souhaiterais
l'énergie de madame de Mirabeau. Et il ne faut pas ricaner, employer le
gros mot de brutalité, l'énergie reste une chose rare et belle, qu'on
n'acquiert pas, et qui fait les grandes oeuvres. On ne devient pas fort,
tandis que l'on peut émonder sa force et trouver un équilibre.
Dans tout cela, il y a une morale à tirer. La chute _Châteaufort_ va
être un argument de plus entre les mains de ceux qui refusent la vérité
au théâtre, sous prétexte que la vérité est affligeante et que le
public demande avant tout des tableaux consolants. Je les entends d'ici
foudroyer les héros corrompus, déclarer que le théâtre n'est pas une
dalle de dissection, réclamer des idylles qui ne contrarient pas leur
digestion. Avez-vous remarqué une chose? il est rare qu'un honnête homme
se scandalise en face d'un coquin; ce sont les coquins eux-mêmes qui
crient le plus fort, comme s'ils voyaient une allusion personnelle dans
le personnage qu'on leur montre.
Donc, c'est le naturalisme au théâtre qui payera une fois de plus les
pots cassés. Il va être formellement conclu que toutes les plaies ne
sont pas bonnes à montrer, surtout lorsqu'il s'agit des plaies du beau
monde. Et l'on aura raison, dans un certain sens. Je crois qu'on peut
tout dire et tout peindre, mais je commence à être persuadé aussi
qu'il y a façon de tout peindre et de tout dire. Là est la solution du
problème.
Ah! comme nous serions forts, si un naturaliste, sans rien perdre de sa
méthode d'analyse ni de sa vigueur de peinture, naissait avec le sens du
théâtre, cette adresse du métier qui escamote les difficultés au nez du
public. Il n'est pas vrai, à coup sûr, que tout le théâtre soit dans le
métier, comme on le répète. Le métier suffit le plus souvent, mais
le métier pourrait aussi aider simplement à rendre possible sur les
planches les drames et les comédies de la vie réelle. Apporter la vérité
et savoir l'imposer, tel doit être le but.
Aussi ne me lasserai-je pas de répéter aux jeunes auteurs dramatiques
qui grandissent: «Voyez les chutes de toutes les pièces naturalistes
tentées depuis dix ans. Est-ce à dire que le mensonge seul réussit au
théâtre? Non, certes. Il faut garder sa foi dans le vrai, même quand
le vrai semble crouler de toutes parts. La vérité reste supérieure,
inattaquable, souveraine. C'est à notre imbécillité, à notre manque de
talent, qu'il faut s'en prendre. C'est nous, et non pas la vérité,
qui faisons tomber nos pièces. Etudiez donc le théâtre, comparez et
cherchez. Il existe certainement une tactique pour conquérir le public,
on flaire dans l'air une formule, qu'un débutant découvrira, et qui
indiquera la voie à suivre, si l'on veut donner à notre théâtre une
vie nouvelle. Les révolutions dans les idées ne se précisent et ne
triomphent que grâce à une formule. Inventez une facture, tout est là.»