II

La première représentation au Gymnase de _Châteaufort_, une comédie en

trois actes de madame de Mirabeau, m'a paru pleine d'enseignements.

Pendant que le public tournait au comique les situations dramatiques,

et que les critiques se fâchaient en criant à l'immoralité, je songeais

qu'il y avait là un malentendu bien grand, j'aurais voulu pouvoir

transformer d'un coup de baguette cette pièce mal faite en une pièce

bien faite, et changer ainsi en applaudissements les rires et les

indignations; car, au fond, il s'agissait uniquement d'une question de

facture.

Voici, en gros, le sujet de la pièce. Le marquis de Ponteville a donné

sa fille Nadine en mariage à M. de Châteaufort, un homme de la plus

grande intelligence, que le gouvernement vient même de charger d'une

mission diplomatique. Puis, le marquis s'est remarié avec une demoiselle

d'une réputation équivoque. Mais voilà que Nadine acquiert la preuve,

par une lettre, que son mari a été l'amant de sa belle-mère. Le beau

Châteaufort, l'homme irrésistible et magnifique, est un simple gredin.

Précisément, il vient de commettre une première scélératesse. Aidé de la

marquise, il a décidé le marquis à lui léguer le château de Ponteville,

au détriment de Pierre, le frère aîné de Nadine. Celui-ci apprend tout

par le notaire qui a rédigé le testament. Un singulier notaire qui, pour

se venger d'avoir reçu des honoraires trop faibles, dénonce tout le

monde, et apprend surtout à la marquise que Nadine a des rendez-vous

avec M. de Varennes, rendez vous fort innocents d'ailleurs. Dès lors, la

guerre est déclarée entre les deux femmes. Madame de Ponteville accuse

madame de Châteaufort d'adultère, et fait prendre par le marquis une

lettre que celle-ci semble vouloir dissimuler. Mais justement cette

lettre est celle qui révèle la liaison de Châteaufort et de madame

de Ponteville. Le marquis a un coup de sang, dont il se tire pour se

lamenter. Enfin Châteaufort, auquel le gouvernement vient de retirer

sa mission, comprend qu'il gêne tout le monde, qu'il n'y a pas d'issue

possible, et il se décide à dénouer le drame en se faisant sauter la

cervelle.

Certes, je ne défends point les inexpériences ni les maladresses de la

pièce. Seulement, je me demande quelle a été la véritable intention de

madame de Mirabeau. A coup sûr, son idée première a dû être de mettre

debout la haute figure de Châteaufort. On dit que son héros était,

dans le principe, député et ambassadeur; la censure aurait diminué

le personnage, en en faisant un simple diplomate, envoyé en mission

particulière.

Mais l'indication suffit. On comprend immédiatement quel est le

personnage, le type que l'auteur a voulu créer. Châteaufort n'est point

l'aventurier vulgaire. Son nom est à lui; de plus, il a une grande

intelligence, une haute situation. Sa perversion est un fruit de

l'époque et du milieu. Il est la pourriture en gants blancs, l'intrigue

toute puissante, l'homme public qui abuse de son mandat, le cerveau

vaste qui combine le mal. Cet homme, titré, occupant une des situations

politiques les plus en vue, représente donc la corruption dans

les hautes classes, avec ce qu'elle a d'intelligent, d'élégant et

d'abominable. Je ne sais si je me fais bien comprendre. Mais il y avait,

à mon sens, une création très large à tenter avec un tel personnage. Il

est de notre temps; on l'a rencontré dans vingt procès scandaleux. Il

a poussé sur les décombres des monarchies; il ne peut plus avoir de

pensions sur la cassette des rois, et il bat monnaie avec ses titres et

ses situations officielles. Regardez autour de vous, très haut, et vous

le reconnaîtrez. Je comprends donc parfaitement que madame de Mirabeau

n'ait pu résister à la tentation de mettre au théâtre une figure si

contemporaine et si puissamment originale.

Maintenant, le malheur est qu'elle l'a mise sans aucune prudence. Elle

avait besoin d'une histoire quelconque pour employer le héros, et

l'histoire qu'elle a choisie est des moins heureuses. Encore aurait-elle

pu s'en contenter, car les histoires en elles-mêmes importent peu. Mais

il fallait alors souffler la vie à tous ces pantins, donner aux faits la

profonde émotion de la vérité. J'arrive ici au vif de la question, et je

demande à m'expliquer très nettement.

Le soir de la première représentation, le public riait et la critique se

fâchait, ai-je dit. Dans les couloirs, j'entendais dire que l'immoralité

de la pièce était révoltante, qu'un pareil monde n'existait pas.

Surtout, c'était le langage qui blessait; des spectateurs juraient que

les femmes du monde ne parlent pas avec cette crudité et ne se lancent

point ainsi leurs amants à la tête. Que répondre à cela? on sourit on

hausse les épaules. La brutalité est partout, en haut comme en bas.

Quand les passions soufflent, les marquises deviennent des poissardes.

Il n'y a que les tout jeunes gens qui se font du grand monde une idée

d'Olympe, où les bouches des dames ne lâchent que des perles.

Pour mon compte,--j'ignore si j'ai l'âme plus scélérate que la moyenne

du public,--je ne trouve, dans _Châteaufort_, pas plus de gredinerie que

dans beaucoup d'autres pièces applaudies pendant cent représentations.

Que voyons-nous donc d'épouvantable dans cette oeuvre? Un homme qui a

eu des relations avec sa belle-mère, et qui convoite les biens de son

beau-père. Mais ce sont là de simples gentillesses, à côté de l'amas

effroyable des noirs forfaits de notre répertoire. Je ne citerai pas les

tragédies grecques, ni les mélodrames du boulevard, où l'on s'empoisonne

en famille avec le plus belle tranquillité du monde. Je rappellerai

simplement les oeuvres de cette année, l'_Étrangère_, par exemple, où le

duc de Septmont se conduit en vilain monsieur, tout comme Châteaufort.

Pourquoi, en ce cas, rit-on et se fâche-t-on au Gymnase? C'est

uniquement parce que l'auteur a manqué de science et d'adresse. Il

aurait pu nous conter une aventure dix fois plus odieuse et nous

l'imposer parfaitement, s'il avait su procéder avec art. Question de

facture, rien de plus, je le répète. Le public a acclamé d'autres

vilenies, sans s'en douter. Les infamies ne l'effrayent pas, la façon de

présenter les infamies seule le révolte.

La grande faute de madame de Mirabeau a été de bâtir son action dans

le vide. Ses personnages n'ont pas d'acte civil. On ne sait d'où ils

viennent, qui ils sont, comment s'est passée leur vie jusqu'au jour où

on nous les présente. Châteaufort aurait eu besoin d'être expliqué dans

ses antécédents. Cette grande figure devait être complète. Un drame

n'est pas un coup de tonnerre dans un ciel bleu; il faut circonstancier

et amener les orages de la passion et des intérêts.

Une autre faute grave est d'avoir raidi les personnages dans une

attitude. Châteaufort, à mon sens, manque surtout de souplesse. Le

marquis est une ganache et la marquise une louve de mélodrame. Quant à

Nadine, elle serait le seul personnage sympathique, si elle n'était pas

toujours en colère. La vie a plus de bonhomie, et, même dans les crises

dramatiques, il faut conserver aux personnages des échappées de repos et

de détente. Une action toute nue, une abstraction pure, ne réussit au

théâtre qu'à la condition d'être maniée par des mains très savantes, qui

la conduisent avec une raideur de démonstration géométrique.

D'ailleurs, madame de Mirabeau est loin de manquer de talent. J'ose

même confesser que son oeuvre m'a beaucoup plus intéressé que certaines

pièces, jouées dans ces derniers temps, et qui ont réussi. Cela est si

peu ordinaire, une belle inexpérience, parlant carrément, appelant les

choses par leurs noms, allant droit devant elle sans crier gare. Il y a

bien des hommes, parmi nos auteurs dramatiques, auxquels je souhaiterais

l'énergie de madame de Mirabeau. Et il ne faut pas ricaner, employer le

gros mot de brutalité, l'énergie reste une chose rare et belle, qu'on

n'acquiert pas, et qui fait les grandes oeuvres. On ne devient pas fort,

tandis que l'on peut émonder sa force et trouver un équilibre.

Dans tout cela, il y a une morale à tirer. La chute _Châteaufort_ va

être un argument de plus entre les mains de ceux qui refusent la vérité

au théâtre, sous prétexte que la vérité est affligeante et que le

public demande avant tout des tableaux consolants. Je les entends d'ici

foudroyer les héros corrompus, déclarer que le théâtre n'est pas une

dalle de dissection, réclamer des idylles qui ne contrarient pas leur

digestion. Avez-vous remarqué une chose? il est rare qu'un honnête homme

se scandalise en face d'un coquin; ce sont les coquins eux-mêmes qui

crient le plus fort, comme s'ils voyaient une allusion personnelle dans

le personnage qu'on leur montre.

Donc, c'est le naturalisme au théâtre qui payera une fois de plus les

pots cassés. Il va être formellement conclu que toutes les plaies ne

sont pas bonnes à montrer, surtout lorsqu'il s'agit des plaies du beau

monde. Et l'on aura raison, dans un certain sens. Je crois qu'on peut

tout dire et tout peindre, mais je commence à être persuadé aussi

qu'il y a façon de tout peindre et de tout dire. Là est la solution du

problème.

Ah! comme nous serions forts, si un naturaliste, sans rien perdre de sa

méthode d'analyse ni de sa vigueur de peinture, naissait avec le sens du

théâtre, cette adresse du métier qui escamote les difficultés au nez du

public. Il n'est pas vrai, à coup sûr, que tout le théâtre soit dans le

métier, comme on le répète. Le métier suffit le plus souvent, mais

le métier pourrait aussi aider simplement à rendre possible sur les

planches les drames et les comédies de la vie réelle. Apporter la vérité

et savoir l'imposer, tel doit être le but.

Aussi ne me lasserai-je pas de répéter aux jeunes auteurs dramatiques

qui grandissent: «Voyez les chutes de toutes les pièces naturalistes

tentées depuis dix ans. Est-ce à dire que le mensonge seul réussit au

théâtre? Non, certes. Il faut garder sa foi dans le vrai, même quand

le vrai semble crouler de toutes parts. La vérité reste supérieure,

inattaquable, souveraine. C'est à notre imbécillité, à notre manque de

talent, qu'il faut s'en prendre. C'est nous, et non pas la vérité,

qui faisons tomber nos pièces. Etudiez donc le théâtre, comparez et

cherchez. Il existe certainement une tactique pour conquérir le public,

on flaire dans l'air une formule, qu'un débutant découvrira, et qui

indiquera la voie à suivre, si l'on veut donner à notre théâtre une

vie nouvelle. Les révolutions dans les idées ne se précisent et ne

triomphent que grâce à une formule. Inventez une facture, tout est là.»

Le Naturalisme au théâtre, les théories et les exemples · 第 50 / 72 题