Le public des premières représentations a été bien sévère, au théâtre
Cluny, pour ce pauvre M. Figuier. L'estimable savant, tenté par le
succès du _Tour du monde en 80 jours_ et d'_Un Drame au fond de la mer_,
a eu l'idée, lui aussi, de découper une pièce à grand spectacle, dans
les livres de vulgarisation scientifique qu'il publie depuis près de
vingt ans, et qui se vendent à un nombre considérable d'exemplaires.
Pour être chez lui, il s'est entendu avec M. Paul Clèves. Mais, grand
Dieu! jamais bouffonnerie du Palais-Royal n'a égayé une salle comme les
_Six Parties du monde_.
Je ne raconterai pas la pièce, qui est taillée sur le patron du genre.
Il s'agit d'un groupe de voyageurs lancés à la queue leu leu dans toutes
les contrées imaginables. Une histoire quelconque relie les personnages
les uns aux autres et explique tant bien que mal leur course au clocher.
D'ailleurs, tout cela est le prétexte; l'intention de l'auteur est de
présenter une suite de tableaux saisissants, une sorte de panorama
géographique qui instruise et qui charme à la fois.
Mon Dieu! la pièce est à coup sûr mal bâtie. Elle prête à rire par
des puérilités, des façons innocentes et convaincues de présenter les
choses. Rien n'est drôle parfois comme ces voyageurs qui dissertent au
milieu des sauvages. Mais, en vérité, M. Figuier n'est pas l'inventeur
du genre, et on a eu tort de lui faire porter tout le ridicule d'une
pièce dont les modèles eux-mêmes sont parfaitement grotesques.
J'avoue, quant à moi, faire une très faible différence entre les _Six
Parties du monde_ et le _Tour du monde en 80 jours_. Et, puisque le
titre de cette dernière pièce vient sous ma plume, je veux dire combien
une oeuvre pareille me paraît inférieure et drôlatique. Rien de moins
scénique que l'idée sur laquelle elle repose; le héros de l'aventure,
qui gagne un jour sans le savoir, peut être un monsieur intéressant pour
des astronomes et des géographes, mais je jurerais bien que, sur les
milliers de spectateurs qui sont allés à la Porte-Saint-Martin, quelques
douzaines au plus ont compris l'ingéniosité scientifique du dénoûment.
Tout le reste de l'intrigue est d'une banalité rare.
L'épisode le plus saillant est celui de la veuve du Malabar que l'on va
brûler vive; et quelle étonnante histoire, grosse de comique, lorsqu'un
des héros épouse cette veuve, à son retour en Angleterre! Je connais peu
d'intrigues qui mettent plus de solennité dans la charge. Quand j'ai vu
jouer la pièce, tout m'y a paru stupéfiant.
Certes, je m'explique parfaitement le succès. D'abord, il y avait un
éléphant. Puis, deux ou trois tableaux étaient joliment mis en scène.
On allait voir ça en famille, on y menait les demoiselles et les petits
garçons qui avaient été sages. C'était un spectacle que les professeurs
recommandaient. D'ailleurs, lorsqu'un courant de bêtise s'établit, il
faut bien que tout Paris y passe. Moi, je préfère une féerie, je le
confesse. Au moins une féerie n'a aucune prétention. Le côté irritant
d'une machine telle que _le Tour du monde en 80 jours_, c'est qu'on
rencontre des gens qui en parlent sérieusement, comme d'une oeuvre qui
aide à l'instruction des masses. J'entends la science autrement au
théâtre.
Je me sens d'ailleurs beaucoup moins sévère pour _Un Drame au fond de
la mer_. Il y avait là un tableau très original et d'un effet immense,
celui du navire naufragé, avec ses cadavres, dans les profondeurs
transparentes de l'Océan. Je sais bien que, pour arriver à ce tableau,
et ensuite pour dénouer la pièce, les auteurs avaient entassé toute
la friperie du mélodrame. Mais la pièce n'en contenait pas moins une
trouvaille, tandis que _le Tour du monde en 80 jours_ est un défilé
ininterrompu de banalités, sans un seul tableau qui soit vraiment neuf.
Si je m'explique le succès, je n'en trouve pas moins le public bon
enfant et facile à contenter.
Aussi est-ce pour cela que j'ai une grande indulgence devant la
tentative malheureuse de M. Figuier. Il est tombé où d'autres ont
réussi; mais le talent qu'il pourrait avoir importait peu. Il y a là
une question du plus ou du moins qui ne me touche pas. S'il avait fait
quelques coupures, s'il avait écouté les conseils d'un ami, il aurait
mis son oeuvre debout, sans la rendre meilleure à mes yeux. C'est le
genre qui est idiot, on doit dire cela carrément. Je vois là toul au
plus des parades de foire que l'on devrait jouer dans des baraques en
planches, des spectacles pour les yeux où le peuple achève de brouiller
les quelques notions justes qu'il possède, des oeuvres bâtardes et
grossières qui gâtent le talent des acteurs et qui acheminent notre
théâtre national vers les pièces d'un intérêt purement physique.
Remarquez que ce pauvre M. Figuier avait toutes sortes de bonnes
intentions. Il voulait même être patriote, il avait pris des héros
français, désireux de faire entendre que les Anglais et les Américains
ne sont pas les seuls à courir le monde dans l'intérêt de la science.
Le malheur est qu'il n'a pas su escamoter suffisamment les drôleries du
genre. D'autre part, la scène étroite de Cluny ne se prêtait guère à un
défilé des cinq parties du monde, augmentées d'une sixième. Fatalement,
les moindres naïvetés y devenaient énormes. Il faut de la place, pour
faire tenir une vaste bouffonnerie, établie sérieusement. Enfin, M.
Figuier n'avait pas d'éléphant. Cela était décisif.
Pauvre science! à quels singuliers usages on la rabaisse, pour battre
monnaie! La voilà maintenant qui remplace le bon génie et le mauvais
génie de nos contes d'enfants. Certes, lorsque j'annonce que le large
mouvement scientifique du siècle va bientôt atteindre notre scène et la
renouveler, je ne songe guère à cette vulgarisation en une douzaine
de tableaux de quelque notion élémentaire que les enfants savent en
huitième. Il y a là une veine de succès que les faiseurs exploitent,
rien de plus. Ce que je veux dire, c'est que l'esprit scientifique du
siècle, la méthode analytique, l'observation exacte des faits, le retour
à la nature par l'étude expérimentale, vont bientôt balayer toutes nos
conventions dramatiques et mettre la vie sur les planches.