M. Poupart-Davyl a fait jouer à l'Ambigu un drame en six actes: _les
Abandonnés_, qui a eu un très vif succès le soir de la première
représentation.
Guillaume Aubry est un ouvrier serrurier qui a épousé à Tours une fille
superbe, Nanine, laquelle l'a abandonné après quelques mois de mariage.
Vainement il l'a cherchée, fou de tendresse et de rage; elle roule
le monde, elle est faite pour les amours cosmopolites et pour les
aventures. Guillaume est venu à Paris, où il a fini par s'établir. La
loi est là qui l'empêche de se remarier, mais son coeur s'est donné à
une honnête blanchisseuse, Ursule, avec laquelle il vit maritalement, et
dont il a deux petits garçons. Il y a même, dans la maison, un troisième
enfant, Robert, qu'Ursule dit avoir recueilli par pitié, en le voyant
maltraité par les personnes qui le gardaient; et Guillaume regarde cet
enfant d'un oeil jaloux, car son idée fixe est que le petit est la
preuve vivante d'une première faute, d'une faute ancienne, qu'Ursule ne
veut pas avouer.
Voilà une des actions du drame. Un autre action est fournie par Nanine,
qui a été en Angleterre la maîtresse de lord Clifton. Un fils est né de
cette liaison, et Nanine, en abandonnant lord Clifton, a emporté cet
enfant. Depuis cette époque, le père, qui a hérité d'une fortune
colossale, vit dans les regrets et parcourt l'Europe en cherchant son
fils. Naturellement, ce fils n'est autre que Robert, recueilli par
Ursule. Le bâtard de la femme vit ainsi sous le toit du mari, entre
les deux bâtards que celui-ci a eus de son côté; et tout cela sans que
personne s'en doute le moins du monde.
Si j'ajoute que Nanine, pour faire peau neuve, a fait annoncer sa mort
dans les journaux de San Francisco, et qu'elle ressuscite à Paris sous
le nom de madame veuve Perkins; si je dis qu'elle est associée avec un
certain Morgane, un gredin de la haute société qui vole au jeu et qui
ne recule pas devant les coups de couteau: j'aurai indiqué tous les
éléments du drame, et il sera aisé d'en comprendre les péripéties assez
compliquées.
A la nouvelle de la mort de Nanine, Guillaume et Ursule sont dans une
joie profonde. Enfin, ils vont pouvoir se marier! Cependant, Nanine, en
retrouvant lord Clifton affolé par la mort de son fils, ourdit toute une
trame. Elle vient trouver son ancien amant et lui offre de lui rendre
son fils, s'il consent à se marier avec elle. Celui-ci, après s'être
révolté, consent. Nanine se met alors à la recherche de Robert et arrive
ainsi chez Guillaume. Ursule, devant son visage froid, ses yeux mauvais,
refuse violemment de lui rendre le petit. Puis, Guillaume se présente,
et la reconnaissance entre le mari et la femme a lieu. Dès lors, tout
croule, plus de mariage possible ni d'un côté ni de l'autre. Mais Nanine
ne renonce pas à la lutte, elle volera Robert et elle fera assassiner
Guillaume par Morgane. Le malheur pour elle est que Morgane se doute
qu'elle le dupe et qu'elle l'emploie comme un instrument dont on se
débarrasse ensuite. Au dénoûment, lorsqu'elle s'entête à ne pas le
suivre, il la frappe d'un coup de couteau. Et c'est ainsi que les
méchants sont punis, pendant que les bons se réjouissent.
On voit quelle complication extraordinaire. Le hasard joue dans
tout cela un rôle vraiment trop considérable. Je ne discute pas la
vraisemblance. Rien de plus étrange que cette aventurière qui, en
quittant lord Clifton, emporte son fils comme un colis encombrant qu'on
abandonne à la première station. Il y a aussi, dans le drame, des
idées bien singulières sur la législation qui régit les questions de
paternité. La seule querelle que je veuille chercher à M. Louis Davyl
est de lui demander pourquoi il a mis en oeuvre toutes les vieilles
machines de l'ancien mélodrame, lorsqu'il lui était si facile de faire
plus simple, plus nature, et d'obtenir par là même un succès plus
légitime et plus durable.
Car les faits sont là, ce qui a pris le public, ce sont les scènes entre
Guillaume et Ursule, c'est la peinture de ce monde ouvrier, étudié dans
ses moeurs et dans son langage. Là étaient la nouveauté et la hardiesse,
là a été le succès. Dès que Nanine se montrait, dès qu'on voyait
reparaître ce lord de convention qui se promène d'un air dolent parmi
les serruriers et les peintres en bâtiment, l'intérêt languissait,
on souriait même, on écoutait d'une oreille distraite des scènes
interminables, connues à l'avance. Il fallait que Guillaume et qu'Ursule
reparussent, pour que la salle fût de nouveau prise aux entrailles.
Le pis est que M. Louis Davyl a certainement mis là les figures démodées
et ridicules de son aventurière, de son lord, de son bandit du grand
monde, pour faire accepter ses ouvriers du public. Il s'est dit, j'en
jurerais, que, par le temps qui court, le public ne voulait pas trop de
vérité à la fois, et qu'il fallait être habile en ménageant les doses.
Alors, il a accepté la recette connue, qui consiste à ne pas mettre que
des ouvriers sur la scène, à les mêler dans une savante proportion à de
nobles personnages. Et il a obtenu cette singulière mixture qui rend son
drame boiteux et qui en fait une oeuvre mal équilibrée et d'une qualité
littéraire inférieure.
Je crois que le public lui aurait été reconnaissant de rompre tout à
fait avec la tradition. Pourquoi un lord? Elles sont rares les femmes
d'ouvriers qui montent dans les lits des grands de la terre. Le plus
souvent, elles trompent un serrurier avec un maçon. Transportez ainsi
toute l'action des _Abandonnés_ dans le peuple, et vous obtiendrez une
pièce vraiment originale, d'une peinture vraie et puissante. Je répète
que les seules parties de l'oeuvre qui ont porté sont les parties
populaires. C'est là une expérience dont le résultat m'a enchanté, parce
que j'y ai vu une confirmation de toutes les idées que je défends.
Déjà, lorsque M. Louis Davyl fit jouer à la Porte-Saint-Martin ce drame
stupéfiant de _Coq-Hardy_, où l'on voyait Louis XIV enfant se promener
la nuit dans les rues de Paris en jouant de sa petite épée de gamin,
j'ai dit combien les vieilles formules sont délicates à employer.
L'auteur était là dans la pièce de cape et d'épée, cherchant le succès
avec une bonne foi et un courage méritoires. Le drame ne réussit pas, il
comprit, qu'il se trompait, il frappa ailleurs. Je lui avais conseillé
de s'attaquer au monde moderne. Il vient de donner les _Abandonnés_, et
il doit s'en trouver bien. Maintenant, s'il veut prendre une place tout
à fait digne et à part, il faut qu'il fasse encore un pas, il faut qu'il
accepte franchement les cadres contemporains et qu'il ne les gâte pas,
en y introduisant des éléments poncifs. C'est lorsqu'on veut ménager le
public qu'on se le rend hostile.
Sérieusement, croit-on qu'une oeuvre d'une complication si laborieuse,
avec des histoires folles qui ont traîné partout, avec ces trois bâtards
qui passent comme des muscades sous les gobelets du dramaturge, ait
quelque chance de laisser une petite trace? On la jouera quarante,
cinquante fois; puis, elle tombera dans un oubli profond, et si
par hasard quelqu'un la déterre un jour, il sourira du lord et
de l'aventurière en disant: «C'est dommage, les ouvriers étaient
intéressants.» A la place de M. Louis Davyl, j'aurais une ambition
littéraire plus large, je voudrais tenter de vivre. Il est homme de
travail et de conscience. Pourquoi ne jette-t-il pas là toute la
prétendue science du théâtre, qui jusqu'ici l'a empêché de faire un
drame vraiment neuf et vivant?
Chaque fois qu'un mélodrame réussit, il y a des critiques qui s'écrient:
«Eh bien! vous voyez que le mélodrame n'est pas mort.» Certes, il
n'est pas mort et il ne peut mourir. Par exemple, jamais un public ne
résistera à une scène comme celle des deux mères, dans les _Abandonnés_.
Nanine vient réclamer Robert à Ursule, la mère adoptive se sent pleine
de tendresse à côté de la véritable mère, et elle lui crie, en montrant
les trois enfants qui jouent: «Votre fils est là, choisissez dans le
tas!» L'effet a été immense. Cela prend les spectateurs par les nerfs
et par le coeur. Toujours, de pareilles combinaisons dramatiques, qui
mettent en jeu les profonds sentiments de l'homme, remueront puissamment
une salle.
Ce qui meurt, au théâtre comme partout, ce sont les modes, les formules
vieillies. Il est certain que le dernier acte des _Abandonnés_, ce
pavillon où Morgane vient assassiner Nanine, est de l'art mort. On le
tolère, parce qu'il faut bien accepter un dénoûment quelconque. Mais on
est fâché que l'auteur n'ait pas trouvé quelque chose de neuf pour
finir sa pièce. Le mélodrame est mort, si l'on parle des recettes
mélodramatiques connues, des combinaisons qui défrayent depuis quarante
ans les théâtres des boulevards et dont le public ne veut plus. Le
mélodrame est vivant, et plus vivant que jamais, s'il est question des
pièces qu'on peut écrire sur l'éternel thème des passions, en employant
des cadres nouveaux et en renouvelant les situations. Nous sommes
emportés vers la vérité; qu'un dramaturge satisfasse le public en lui
présentant des peintures vraies, et je suis persuadé qu'il obtiendra
des succès immenses. Le tort est de croire qu'il faut rester dans les
ornières de l'art dramatique pour être applaudi. Adressez-vous aux
habiles, et vous verrez qu'eux surtout sentent la nécessité d'une
rénovation.
V
M. Ernest Blum est un fervent du mélodrame. Il avait obtenu un beau
succès avec _Rose Michel_. Aujourd'hui, il vient de tenter la fortune
avec un drame historique, _l'Espion du roi_, mais je serais très
surpris que le succès fût égal, car le public m'a paru bien froid et
singulièrement dépaysé, en face des personnages, empruntés à une Suède
de fantaisie. Entendons-nous, on a applaudi les mots sonores d'honneur,
de patrie et de liberté; mais les spectateurs n'étaient pas «empoignés»,
et se moquaient parfaitement de la Suède, au fond de leur coeur.
L'avouerai-je? J'ai à peine compris les deux premiers tableaux. Rien
n'accrochait mon attention. Il y avait là un amas d'explications
nécessaires, pour indiquer le moment historique et l'affabulation
compliquée du drame, qui lassait évidemment la patience de toute la
salle. Les visages semblaient écouter, mais n'entendaient certainement
pas. Aussi, quelle étrange idée, d'être allé choisir la Suède, qui
compte si peu dans les sympathies populaires de notre pays! Ce choix
malheureux suffit à reculer l'action dans le brouillard. On raconte que
M. Ernest Blum a promené son drame de nationalités en nationalités,
avant de le planter à Stockholm. Il a eu ses raisons sans doute; mais je
lui prédis qu'il ne s'en repentira pas moins d'avoir poussé le dédain de
nos préoccupations quotidiennes jusqu'à nous mener dans une contrée dont
la grande majorité des spectateurs ne sauraient indiquer la position
exacte sur la carte de l'Europe. Nous rions et nous pleurons où est
notre coeur.
Je connais le raisonnement qui fait de nous les frères de tous les
peuples opprimés. Cela est vague. On peut applaudir une tirade contre
la tyrannie, sans s'intéresser autrement au personnage qui la lance. Je
vous demande un peu qui s'inquiète de Christian II, un roi conquérant,
une sorte de fou imbécile et féroce, tombé sous la domination d'une
favorite, et qui ensanglantait la Suède par des exécutions continuelles,
afin d'affermir par la terreur son trône chancelant? Lorsque, au
dénoûment, Gustave Wasa, le libérateur, le roi aimé et attendu, délivre
Stockholm, on prend son chapeau et on s'en va, bien tranquille, sans la
moindre émotion. Est-ce que ces gens-là nous touchent? Si le génie
leur soufflait sa flamme, ils pourraient ressusciter du passé et nous
communiquer leurs passions. Seulement, le génie, dans les mélodrames,
n'est d'ordinaire pas là pour accomplir ce miracle. Quand un auteur
a simplement de l'intelligence et de l'habileté, il découpe les
personnages historiques, comme les enfants découpent des images.
Je trouve donc le cadre fâcheux, et je maintiens qu'il nuira au drame.
La principale situation dramatique sur laquelle l'oeuvre repose avait
une certaine grandeur. Il s'agit d'une mère, Marthe Tolben, qui adore
ses fils; le plus jeune, Karl, meurt dans ses bras, tué par un officier
du tyran; l'aîné, Tolben, est arrêté et va être exécuté, si Marthe ne
trahit pas les patriotes de Stockholm, qui conspirent pour la délivrance
du pays. Mais sa trahison tourne contre la malheureuse femme; Tolben
lui-même est accusé de son crime et veut se faire tuer, pour se laver
d'une telle accusation aux yeux de ses compagnons d'armes. Alors, cette
mère, qui a sacrifié la patrie à ses fils, se sacrifie elle-même pour la
patrie, meurt en ouvrant une des portes de Stockholm à Gustave Wasa; et
c'est là une expiation très haute, qui devrait donner une grande largeur
au dénoûment.
M. Ernest Blum ne s'est point contenté de cette figure. Il a imaginé
une création énigmatique, Ruskoé, un bossu, un chétif, qui, ne pouvant
servir, son pays par l'épée, le sert à sa manière en se faisant espion.
Pour tout le monde, il est l'espion du roi; mais, en réalité, il
travaille à la délivrance de la patrie, il est l'espion de Wasa. Certes,
la figure était faite pour tenter un dramaturge: ce pauvre être hué,
lapidé, vivant dans le mépris de ses frères, poussant le dévouement
jusqu'à accepter l'infamie, attendant des semaines, des mois, avant
de pouvoir se redresser dans son honneur et dire son long héroïsme.
J'estime cependant que Ruskoé n'a pas donné tout ce que l'auteur en
attendait, et cela pour diverses raisons.
La première est que l'intérêt hésite entre lui et Marthe. Sans doute
ces deux personnages se rencontrent, lorsque, au quatrième acte, Ruskoé
vient offrir le pardon à la femme qui a trahi, en lui donnant les moyens
de sauver Stockholm. La scène est fort belle. Seulement, le lien reste
bien faible en eux, l'attention se porte de l'un à l'autre, sans pouvoir
se fixer d'une manière définitive. Mais la principale raison est que
Ruskoé n'agit pas assez. L'auteur, en voulant le rendre intéressant à
force de mystère, l'a trop effacé. Pendant quatre tableaux, on attend
l'explication que Ruskoé donne au cinquième; tout le monde a deviné, il
n'a plus rien à nous apprendre, quand il laisse échapper son secret,
dans un élan de douleur et d'espoir. Puis, sa confidence faite, il
retourne au second plan. Le dénoûment appartient à Marthe, et non à lui.
Il sort de l'ombre, récite son affaire, et rentre dans l'ombre. Cela lui
ôte toute hauteur. Il aurait fallu, j'imagine, le montrer plus actif
dans le dénoûment. Au théâtre, ce qu'on dit importe peu; l'important
est ce qu'on fait. Ruskoé est une draperie, rien de plus; il n'y a pas
dessous un personnage vivant.
Je néglige les rôles secondaires: Hedwige, la fille noble, au coeur
de patriote, qui aime Tolben; le chevalier de Soreuil, le gentilhomme
français de rigueur, qui se promène dans tous les drames russes,
américains ou suédois, en distribuant de grands coups d'épée. Mon
opinion, en somme, est celle-ci. Les deux premiers tableaux sont lents,
embarrassés, d'un effet presque nul. Au troisième tableau, mademoiselle
Angèle Moreau, qui joue Karl, meurt d'une façon dramatique, et madame
Marie Laurent, Marthe Tolben, pousse des sanglots si vrais et si
déchirants, que le public commence à s'émouvoir. Au quatrième, il y a un
double duel admirablement réglé, et enlevé avec une grande bravoure
par M. Deshayes, le chevalier de Soreuil. Le meilleur tableau est le
cinquième, où l'on compte deux belles scènes, la terrible scène entre
Marthe et son fils Tolben qui lui arrache le secret de sa trahison, et
la grande scène qui suit, dans laquelle Ruskoé se dévoile et apporte à
Marthe le rachat. Quant au sixième, il escamote simplement le dénoûment;
la pièce est finie, d'ailleurs; il aurait fallu un vaste décor, un
tableau mouvementé, montrant Marthe ouvrant la porte aux libérateurs, au
milieu des coups de feu et des acclamations; et rien n'est plus froid
que de la voir arriver blessée à mort, dans un décor triste et étroit,
le coin de forteresse où Tolben, Hedwige et d'autres patriotes attendent
leur exécution.
Je vois là quelques belles situations, gâtées par des parties grises
et mal venues. Je ne parle pas de la langue, qui est bien médiocre. M.
Ernest Blum porte la peine du milieu romantique dans lequel il vit.
Il patauge dans une formule morte, malgré sa réelle habileté d'auteur
dramatique; il est gêné et raidi, comme les hommes d'armes qu'il nous
a montrés, enfermés dans des cuirasses de fer-blanc, pareilles à des
casseroles fraîchement étamées.