M. Henri de Lapommeraye a fait une nouvelle conférence sur le
naturalisme au théâtre.
La thèse de M. de Lapommeraye est des plus simples. Il a apporté, sur
sa table de conférencier, un tas énorme de livres, et il a dit à son
auditoire, dont il est l'enfant gâté: «Je vais vous prouver, en vous
lisant des passages de Diderot, de Mercier, d'autres critiques encore,
que le naturalisme n'est pas né d'hier et que, de tout temps, on a
réclamé ce que M. Zola réclame aujourd'hui.» Il est parti de là, il a lu
des pages entières, il a prouvé de la façon la plus complète que j'ai le
très grand honneur de continuer la besogne de Diderot.
J'avoue que je m'en doutais bien un peu. Mais je ne l'en remercie pas
moins de l'aide précieuse qu'il a bien voulu m'apporter. Mon Dieu! oui,
je n'ai rien inventé; jamais, d'ailleurs, je n'ai eu l'outrecuidance
de vouloir inventer quelque chose. On n'invente pas un mouvement
littéraire: on le subit, on le constate. La force du naturalisme, c'est
qu'il est le mouvement même de l'intelligence moderne.
Ainsi donc, il est bien entendu que Diderot a soutenu les mêmes idées
que moi, qu'il croyait lui aussi à la nécessité de porter la vérité au
théâtre; il est bien entendu que le naturalisme n'est pas une invention
de ma cervelle, un argument de circonstance que j'emploie pour défendre
mes propres oeuvres. Le naturalisme nous a été légué par le dix-huitième
siècle; je crois même que, si l'on cherchait bien, on le retrouverait,
plus ou moins confus, à toutes les périodes de notre histoire
littéraire. Voilà ce que M. de Lapommeraye a établi, et il ne pouvait me
faire un plus vif plaisir.
Seulement, où M. de Lapommeraye a voulu m'être désagréable, c'est
lorsqu'il a ajouté que toutes les réformes demandées par Diderot ont été
prises en considération, et qu'il n'y a pas lieu aujourd'hui de tenir
compte des idées exprimées dans ma critique dramatique. Il fait ses
politesses à Diderot, ce qui est naturel, puisque Diderot est mort. Mais
ne se doute-t-il pas que les confrères de Diderot disaient dans leur
temps, des théories de celui-ci, ce qu'il dit lui-même à cette heure de
mes théories à moi? C'est un sentiment commun à toutes les générations:
les aînés ont eu raison, les contemporains ne savent ce qu'ils disent.
Comme l'a tranquillement déclaré M. de Lapommeraye, le théâtre est
parfait aujourd'hui, il doit rester immobile, la plus petite réforme en
gâterait l'excellence.
Vraiment? M. de Lapommeraye feint d'ignorer que tout marche, que rien ne
reste stationnaire. Il est commode de dire: «Les améliorations réclamées
par Diderot ont eu lieu,» ce qui, d'ailleurs, est radicalement faux, car
Diderot voulait la vérité humaine au théâtre, et je ne sache pas que la
vérité humaine trône sur nos planches. En tous cas si les améliorations
avaient eu lieu, elles ne nous suffiraient plus, voilà tout. Il y a
une somme de vérités pour chaque époque. Toujours des évolutions
s'accompliront. Il faut qu'une langue meure pour qu'on dise à une
littérature: «Tu n'iras pas plus loin.»