III

M. de Lapommeraye est un conférencier aimable, spirituel, d'une

élocution prodigieusement facile. La première fois que je l'ai entendu,

je suis resté stupéfait de toutes les grâces dont il a semé ses paroles.

Il paraît adoré de son public, devant lequel il lui sera toujours très

facile d'avoir raison contre moi.

Dans une de ses dernières conférences, à laquelle j'assistais, il a

constaté d'abord la crise que nous traversons, l'effarement où se

trouvent nos auteurs dramatiques, en ne sachant quelles pièces ils

doivent faire pour réussir. Et il a déclaré qu'il allait élucider la

question et indiquer la formule de l'art de demain. Là-dessus, je

suis devenu tout oreille, car ce problème ainsi posé m'intéressait

singulièrement. Je tâtonnais encore, j'allais donc mettre enfin la

main sur la vérité. Mais j'ai été bien désillusionné, je l'avoue. Le

conférencier, après des digressions brillantes, après avoir opposé

l'idéalisme au naturalisme, a conclu que les auteurs dramatiques

devaient tendre vers le grand art. Vraiment, nous voilà bien renseignés,

et c'est là une trouvaille merveilleuse!

Le grand art! mais, sérieusement, moi qui m'honore d'être un

naturaliste, est-ce que je ne réclame pas le grand art plus

impérieusement encore que les idéalistes? M. de Lapommeraye me prend-il

pour un vaudevilliste, ou pour un faiseur d'opérettes? Il faudrait

s'entendre sur le grand art, un mot dont M. Prudhomme a plein la bouche,

et que les esprits médiocres galvaudent dans toutes les boursouflures

de la versification. M. de Lapommeraye a cité _la Fille de Roland_. Eh

bien, _la Fille de Roland_ est de l'art très petit, de l'art absolument

inférieur; et attendez vingt ans, vous verrez ce qu'en penseront nos

fils. Je donnerais ce paquet informe de mauvais vers, pour deux vers

d'un vrai poète. Non, mille fois non! le grand art n'est pas l'art monté

sur des échasses, l'art en tartines, l'art qui tient delà place et qui

fait les grands bras, en roulant les yeux. Je préfère un vaudeville

amusant à une tragédie imbécile. Le grand art, c'est l'épanouissement du

génie, pas autre chose, quel que soit le cadre choisi par le génie. _La

Noce juive_, de Delacroix, un tableau d'intérieur large comme la main,

est du grand art, tandis que les toiles immenses de nos Salons annuels

sont généralement de l'art odieux et lilliputien.

Et j'affirme que le naturalisme autant que l'idéalisme aspire au grand

art. M. de Lapommeraye s'est débarrassé du naturalisme de la façon la

plus commode du monde. «Quand vous êtes au bord de la mer, a-t-il dit

à peu près, ne préférez-vous pas vous perdre dans la contemplation de

l'infini, de l'horizon lointain où le ciel et l'eau se confondent?

n'êtes-vous pas plus ému par ce spectacle que par le spectacle de la

plage, où rôdent des pêcheurs sordides?» Sans doute, l'horizon lointain,

c'est l'idéalisme, tandis que la plage, c'est le naturalisme. Voilà une

belle comparaison, mais le malheur est que le naturalisme est partout,

aussi bien à cinq lieues qu'à cinq mètres. Il n'exclut rien, il accepte

tout, il peint tout.

Je ne puis m'empêcher de m'égayer honnêtement, en pensant que M. de

Lapommeraye a cru tuer le naturalisme avec une comparaison. Il s'attaque

à l'esprit moderne tout entier, et il n'a qu'une belle comparaison pour

arme. Imaginez une rose pour barrer le chemin à un torrent. Veut-on

savoir ce que c'est que le naturalisme, tout simplement? Dans la

science, le naturalisme, c'est le retour à l'expérience et à l'analyse,

c'est la création de la chimie et de la physique, ce sont les méthodes

exactes qui, depuis la fin du siècle dernier, ont renouvelé toutes nos

connaissances; dans l'histoire, c'est l'étude raisonnée des faits et des

hommes, la recherche des sources, la résurrection des sociétés et de

leurs milieux; dans la critique, c'est l'analyse du tempérament

de l'écrivain, la reconstruction de l'époque où il a vécu, la vie

remplaçant la rhétorique; dans les lettres, dans le roman surtout, c'est

la continuelle compilation des documents humains, c'est l'humanité vue

et peinte, résumée en des créations réelles et éternelles. Tout notre

siècle est là, tout le travail gigantesque de notre siècle, et ce n'est

pas une comparaison de M. de Lapommeraye qui arrêtera ce travail.

Certes, je reconnais moi-même l'inutilité de ces polémiques. Le

naturalisme se produira au théâtre, cela est indéniable pour moi, parce

que cela est dans la loi même du mouvement qui nous emporte. Mais, au

lieu de donner ici de bonnes raisons, j'aimerais mieux que de grandes

oeuvres naturalistes parussent au théâtre. M. de Lapommeraye, si elles

réussissaient, serait le premier à les applaudir et à les louer devant

son public. Alors, nous serions parfaitement d'accord, ce que je désire

de tout mon coeur.

Un autre critique, M. Poignand, veut bien également n'être pas de mon

avis. Je néglige les attaques qu'il dirige contre mes propres oeuvres;

c'est là un massacre enfantin, auquel je m'habitue, et dont je souris.

Je ne m'arrête pas également à son amusant paradoxe, par lequel ce sont

les personnages historiques qui sont vivants, tandis que nous autres,

vivants, nous sommes morts. Mais il fait sur le drame historique des

réflexions qui m'intéressent.

Je crois avoir moi-même indiqué que le drame historique prendrait

seulement de l'intérêt, le jour où les auteurs, renonçant aux pantins de

fantaisie, s'aviseront de ressusciter les personnages réels, avec leurs

tempéraments et leurs idées, avec toute l'époque qui les entoure.

M. Poignand annonce la venue d'une jeune école, qui songe à ces

résurrections de l'histoire. Voilà qui est parfait. L'entreprise est

formidable, car elle nécessitera des recherches immenses et un talent

d'évocation rare. Mais j'applaudirai très volontiers, si elle réussit.

D'ailleurs, M. Poignand ne s'aperçoit peut-être pas que le drame dont il

parle serait le drame historique naturaliste. Gustave Flaubert n'a pas

suivi une autre méthode pour écrire _Salammbô_. J'accepte parfaitement

le drame historique, ainsi compris, parce qu'il mène tout droit au drame

moderne, tel que je le demande. On ne peut pas être exclusif: si l'on

ressuscite le passé, c'est tout le moins qu'on laisse vivre le présent.

Le Naturalisme au théâtre, les théories et les exemples · 第 31 / 72 题