I
Je voudrais, à propos du concours du Conservatoire, dire mon mot sur
l'éducation officielle qu'on donne en France aux comédiens.
Certes, cette éducation officielle est dans l'ordre accoutumé de notre
esprit français. Le nom de l'établissement où elle est donnée, le
«Conservatoire», suffit à indiquer qu'il s'agit d'y conserver les
traditions, d'y enseigner un art en quelque sorte hiératique, dont
toutes les recettes sont immuables. Tel geste signifie telle chose,
et ce geste ne saurait être changé. Il y a un jeu de physionomie pour
l'étonnement, un pour l'effroi, un pour l'admiration, et ainsi de suite,
toute une collection de jeux de physionomie qui s'apprennent et qu'on
finit par savoir employer, même avec une intelligence médiocre. Il en
est de même pour les peintres à l'École des Beaux-Arts. On parvient à y
fabriquer un peintre, quand le sujet n'est pas complètement idiot, et
que la nature l'a bâti physiquement à peu près complet, avec des jambes
et des bras.
Et remarquez que je ne nie pas la nécessité de ces écoles. De même qu'il
faut des peintres décents, sachant leur métier pour décorer nos salons
bourgeois, de même il faut des comédiens qui sachent se tenir en scène,
saluer et répondre, pour jouer l'effroyable quantité de comédies et de
drames que Paris consomme par hiver. Au moins, un élève qui sort du
Conservatoire, connaît les éléments classiques de son métier. Il est
le plus souvent médiocre, mais il reste convenable, il s'acquitte
honorablement de son emploi.
Je me montrerai plus sévère pour l'enseignement lui-même, pour le corps
des professeurs. Sans doute, ils ne peuvent pas donner du génie à leurs
élèves. Peut-être même sont-ils obligés, jusqu'à un certain point, de
rester dans la routine pour ne pas bouleverser d'un coup des habitudes
séculaires. Un enseignement est forcément basé sur un corps de doctrine,
qui permet de l'appliquer au plus grand nombre à la moyenne des
intelligences. Mais, vraiment, la tradition théâtrale est chez nous une
des plus fausses qui existent, et il serait grand temps de revenir à la
vérité, petit à petit, si l'on veut, de façon à ne brusquer personne.
Qu'on réfléchisse un instant aux conventions ridicules, à ces repas de
théâtre où les acteurs mangent de trois quarts, à ces entrées et à ces
sorties solennelles et grotesques, à ces personnages qui parlent la face
toujours tournée vers le public, quel que soit le jeu de scène. Nous
sommes habitués à ces choses, elles ne nous blessent plus; seulement,
elles gâtent l'illusion et elles font du théâtre un art faux qui
compromet les plus grandes oeuvres.
Je ne parle pas des peuples latins, des Italiens et des Espagnols, dont
l'art dramatique est encore plus ampoulé et plus conventionnel. Mais,
chez les peuples du Nord, les comédiens jouent beaucoup plus librement,
sans tant s'inquiéter de la pompe de la représentation. Par exemple,
chez nous, il n'y a que les grands comédiens, ceux dont l'autorité
est souveraine sur le public, qui osent lancer certaines répliques en
tournant le dos à la salle. Cela n'est pas convenable. Pourtant, il y
a des effets puissants à tirer de la vérité de cette attitude, qui se
produit à chaque instant dans la vie réelle. Le fâcheux est que nos
comédiens jouent pour la salle, pour le gala; ils sont sur les planches
comme sur un piédestal, ils veulent voir et être vus. S'ils vivaient les
pièces au lieu de les jouer, les choses changeraient.
On parle de l'optique théâtrale. Cette optique n'est jamais que ce qu'on
la fait. Si l'enseignement serrait la vie de plus près, si l'on ne
changeait pas les élèves comédiens en pantins mécaniques, on trouverait
des interprètes qui renouvelleraient la mise en scène et feraient enfin
monter la vérité sur les planches.