La morale qui se dégage de notre théâtre contemporain, me cause toujours
une bien grande surprise. Rien n'est singulier comme la formation de
ces deux mondes si tranchés, le monde littéraire et le monde vivant;
on dirait deux pays où les lois, les moeurs, les sentiments, la langue
elle-même, offrent de radicales différences. Et la tradition est telle
que cela ne choque personne; au contraire, on s'effare, on crie au
mensonge et au scandale, quand un homme ose s'apercevoir de cette
anomalie et affiche la prétention de vouloir qu'une même philosophie
sorte du mouvement social et du mouvement littéraire.
Je prendrai un exemple, pour établir nettement l'état des choses. Nous
sommes au théâtre ou dans un roman. Un jeune homme pauvre a rencontré
une jeune fille riche; tous les deux s'adorent et sont parfaitement
honnêtes; le jeune homme refuse d'épouser la jeune fille par
délicatesse; mais voilà qu'elle devient pauvre, et tout de suite il
accepte sa main, au milieu de l'allégresse générale. Ou bien c'est la
situation contraire: la jeune fille est pauvre, le jeune homme est
riche; même combat de délicatesse, un peu plus ridicule; seulement,
on ajoute alors un raffinement final, un refus absolu du jeune homme
d'épouser celle qu'il aime quand il est ruiné, parce qu'il ne peut plus
la combler de bien-être.
Étudions la vie maintenant, la vie quotidienne, celle qui se passe
couramment sous nos yeux. Est-ce que tous les jours les garçons les plus
dignes, les plus loyaux, n'épousent pas des femmes plus riches qu'eux,
sans perdre pour cela la moindre parcelle de leur honnêteté? Est-ce
que, dans notre, société, un pareil mariage entraîne, à moins de
complications odieuses, une idée infamante, même un blâme quelconque?
Mais il y a mieux, lorsque la fortune vient de l'homme, ne sommes-nous
pas touchés de ce qu'on appelle un mariage d'amour, et la jeune fille
qui ferait des mines dégoûtées pour se laisser enrichir par l'homme
qu'elle adore, ne serait-elle pas regardée comme la plus désagréable des
péronnelles? Ainsi donc, le mariage avec la disproportion des fortunes
est parfaitement admis dans nos moeurs; il ne choque personne, il ne
fait pas question; enfin il n'est immoral qu'au théâtre, où il reste à
l'état d'instrument scénique.
Prenons un second exemple. Voici un fils très noble, très grand, qui a
le malheur d'avoir pour père un gredin. Au théâtre, ce fils sanglote; il
se dit le rebut de la société, il parle de s'enterrer dans sa honte, et
les spectateurs trouvent ça tout naturel. C'est ainsi qu'un père qui ne
s'est pas bien conduit, devient immédiatement pour ses enfants un
boulet de bagne. Des pièces entières roulent là-dessus, avec, un luxe
incroyable de beaux sentiments, d'amertume et d'abnégations sublimes.
Transportons la situation dans la vie. Est-ce que, chez nous, un galant
homme est déshonoré pour être le fils d'un père peu scrupuleux? Regardez
autour de vous, le cas est bien fréquent, personne ne refusera la main
à un honnête garçon qui compte dans sa famille un brasseur d'affaires
équivoques ou quelque personnage de moralité douteuse. Le mot s'entend
tous les jours: «Ah! le père X..., quel gredin! Mais le fils est un si
honnête garçon!» Je ne parle pas des pères qui ont des démêlés avec la
justice, mais de cette masse considérable de chefs de famille dont la
fortune garde une étrange odeur de trafics inavouables-. On hérite
pourtant de ces pères-là sans se croire déshonoré et sans être traité
de malhonnête homme. Je ne juge pas, je dis comment va la vie, j'expose
notre société dans son travail, dans son fonctionnement réel.
Remarquez qu'il ne s'agit pas du théâtre de fabrication. Ce sont nos
auteurs contemporains les plus applaudis et les plus dignes de l'être
qui dissertent de la sorte à l'infini sur les façons délicates d'avoir
de l'honneur. Presque toutes les comédies de M. Augier, de M. Feuillet,
de M. Sardou reposent sur une donnée semblable: un fils qui rêve la
rédemption de son père, ou deux amoureux qui font leur malheur en se
querellant à qui sera le plus pauvre. C'est un cliché accepté dans les
vaudevilles comme dans les pièces très littéraires. J'en pourrais dire
autant du roman. Les écrivains de talent pataugent dans ce poncif comme
les derniers des feuilletonistes.
Il y a donc là, quand on étudie de près la mécanique théâtrale, un
simple rouage accepté de tous, dont l'emploi est fixé par des règles, et
qui produit toujours le même effet sur le public. La formule veut que
la question d'argent désespère les amoureux délicats; et dès que deux
amoureux, dans les conditions requises, sont mis à la scène, l'auteur
dramatique emploie tout de suite la formule, comme il placerait une
pièce découpée dans un jeu de patience. Cela s'emboîte, le public
retrouve l'idée toute faite, on s'entend à demi mots, rien de plus
commode; car on est dispensé d'une étude sérieuse des réalités, on
échappe à toutes recherches et à toutes façons de voir originales. De
même pour le fils qui meurt de la honte de son père; il fait partie de
la collection de pantins que les théâtres ont dans leurs magasins
des accessoires. On le revoit toujours avec plaisir, ce type du fils
vengeur, en bois ou en carton. La comédie italienne avait Arlequin,
Pierrot, Polichinelle, Colombine, ces types de la grâce et de la
coquinerie humaines, si observés et si vrais dans la fantaisie; nous
autres, nous avons la collection la plus triste, la plus laide, la plus
faussement noble qu'on puisse voir, des bonshommes blêmes, l'amant qui
crache sur l'argent, le fils qui porte le deuil des farces du père, et
tant d'autres faiseurs de sermons, abstracteurs de quintessence morale,
professeurs de beaux sentiments. Qui donc écrira les _Précieuses
ridicules_ de ce protestantisme qui nous noie?
J'ai dit un jour que notre théâtre se mourait d'une indigestion de
morale. Rien de plus juste. Nos pièces sont petites, parce qu'au lieu
d'être humaines, elles ont la prétention d'être honnêtes. Mettez donc la
largeur philosophique de Shakespeare à côté du catéchisme d'honnêteté
que nos auteurs dramatiques les plus célèbres se piquent d'enseigner
à la foule. Comme c'est étroit, ces luttes d'un honneur faux sur des
points qui devraient disparaître dans le grand cri douloureux de
l'humanité souffrante! Ce n'est pas vrai et ce n'est pas grand. Est-ce
que nos énergies sont là? est-ce que le labeur de notre grand siècle se
trouve dans ces puérilités du coeur? On appelle cela la morale; non, ce
n'est pas la morale, c'est un affadissement de toutes nos virilités,
c'est un temps précieux perdu à des jeux de marionnettes.
La morale, je vais vous la dire. Toi, tu aimes cette jeune fille, qui
est riche; épouse-la si elle t'aime, et tire quelque grande chose de
cette fortune. Toi, tu aimes ce jeune homme, qui est riche; laisse-toi
épouser, fais du bonheur. Toi, tu as un père qui a volé; apprends
l'existence, impose-toi au respect. Et tous, jetez-vous dans l'action,
acceptez et décuplez la vie. Vivre, la morale est là uniquement, dans sa
nécessité, dans sa grandeur. En dehors de la vie, du labeur continu
de l'humanité, il n'y a que folies métaphysiques, que duperies et que
misères. Refuser ce qui est, sous le prétexte que les réalités ne sont
pas assez nobles, c'est se jeter dans la monstruosité de parti pris.
Tout notre théâtre est monstrueux, parce qu'il est bâti en l'air.
Dernièrement, un auteur dramatique mettait cinquante pages à me prouver
triomphalement que le public entassé dans une salle de spectacle avait
des idées particulières et arrêtées sur toutes choses. Hélas! je le
sais, puisque c'est contre cet étrange phénomène que je combats. Quelle
intéressante étude on pourrait faire sur la transformation qui s'opère
chez un homme, dès qu'il est entré dans une salle de spectacle! Le voilà
sur le trottoir: il traitera de sot tout ami qui viendra lui raconter la
rupture de son mariage avec une demoiselle riche, en lui soumettant
les scrupules de sa conscience; il serrera avec affection la main d'un
charmant garçon, dont le père s'est enrichi en nourrissant, nos soldats
de vivres avariés. Puis, il entre dans le théâtre, et il écoute pendant
trois heures avec attendrissement le duo désolé de deux amants que la
fortune sépare, ou il partage l'indignation et le désespoir d'un fils
forcé d'hériter à la mort d'un père trop millionnaire. Que s'est-il donc
passé? Une chose bien simple: ce spectateur, sorti de la vie, est tombé
dans la convention.
On dit que cela est bon et que d'ailleurs cela est fatal. Non cela ne
saurait être bon, car tout mensonge, même noble, ne peut que pervertir.
Il n'est pas bon de désespérer les coeurs par la peinture de sentiments
trop raffinés, radicalement faux d'ailleurs dans leur exagération
presque maladive. Cela devient une religion, avec ses détraquements,
ses abus de ferveur dévote. Le mysticisme de l'honneur peut faire des
victimes, comme toute crise purement cérébrale. Et il n'est pas vrai
davantage que cela soit fatal. Je vois bien la convention exister, mais
rien ne dit qu'elle est immuable, tout démontre au contraire qu'elle
cède un peu chaque jour sous les coups de la vérité. Ce spectateur dont
je parle plus haut, n'a pas inventé les idées auxquelles il obéit; il
les a au contraire reçues et il les transmettra plus ou moins changées,
si on les transforme en lui. Je veux dire que la convention est faite
par les auteurs et que dès lors les auteurs peuvent la défaire. Sans
doute il ne s'agit pas de mettre brusquement toutes les vérités à la
scène, car elles dérangeraient trop les habitudes séculaires du
public; mais, insensiblement, et par une force supérieure, les vérités
s'imposeront. C'est un travail lent qui a lieu devant nous et dont les
aveugles seuls peuvent nier les progrès quotidiens.
Je reviens aux deux morales, qui se résument en somme dans la question
double de la vérité et de la convention. Quand nous écrivons un roman où
nous tâchons d'être des analystes exacts, des protestations furieuses
s'élèvent, on prétend que nous ramassons des monstres dans le ruisseau,
que nous nous plaisons de parti pris dans le difforme et l'exceptionnel.
Or, nos monstres sont tout simplement des hommes, et des hommes fort
ordinaires, comme nous en coudoyons partout dans la vie, sans tant nous
offenser. Voyez un salon, je parle du plus honnête: si vous écriviez
les confessions sincères des invités, vous laisseriez un document qui
scandaliserait les voleurs et les assassins. Dans nos livres, nous avons
conscience souvent d'avoir pris la moyenne, de peindre des personnages
que tout le monde reçoit, et nous restons un peu interloqués, lorsqu'on
nous accuse de ne fréquenter que les bouges; même, au fond de
ces bouges, il y a une honnêteté relative que nous indiquons
scrupuleusement, mais que personne ne paraît retrouver sous notre plume.
Toujours les deux morales. Il est admis que la vie est une chose et que
la littérature en est une autre. Ce qui est accepté couramment dans la
rue et chez soi, devient une simple ordure dès qu'on l'imprime. Si nous
décoiffons une femme, c'est une fille; si nous nous permettons d'enlever
la redingote d'un monsieur, c'est un gredin. La bonhomie de l'existence,
les promiscuités tolérées, les libertés permises de langage et de
sentiments, tout ce train-train qui fait la vie, prend immédiatement
dans nos oeuvres écrites l'apparence d'une diffamation. Les lecteurs ne
sont pas accoutumés à se voir dans un miroir fidèle, et ils crient au
mensonge et à la cruauté.
Les lecteurs et les spectateurs s'habitueront, voilà tout. Nous avons
pour nous la force de l'éternelle moralité du vrai. La besogne du siècle
est la nôtre. Peu à peu, le public sera avec nous, lorsqu'il sentira le
vide de cette littérature alambiquée, qui vit de formules toutes
faites. Il verra que la véritable grandeur n'est pas dans un étalage de
dissertations morales, mais dans l'action même de la vie. Rêver ce qui
pourrait être devient un jeu enfantin, quand on peut peindre ce qui est;
et, je le dis encore, le réel ne saurait être ni vulgaire ni honteux,
car c'est le réel qui a fait le monde. Derrière les rudesses de nos
analyses, derrière nos peintures qui choquent et qui épouvantent
aujourd'hui, on verra se lever la grande figure de l'Humanité, saignante
et splendide, dans sa création incessante.