Il paraît, au premier abord, bien surprenant que parmi les mille cités de
la Grèce et de l'Italie il s'en soit trouvé une qui ait été capable
d'assujettir toutes les autres. Ce grand événement est pourtant explicable
par les causes ordinaires qui déterminent la marche des affaires humaines.
La sagesse de Rome a consisté, comme toute sagesse, à profiter des
circonstances favorables qu'elle rencontrait.
On peut distinguer dans l'oeuvre de la conquête romaine deux périodes.
L'une concorde avec le temps où le vieil esprit municipal avait encore
beaucoup de force; c'est alors que Rome eut à surmonter le plus
d'obstacles. La seconde appartient au temps où l'esprit municipal était
fort affaibli; la conquête devint alors facile et s'accomplit rapidement.
_1° Quelques mots sur les origines et la population de Rome_.
Les origines de Rome et la composition de son peuple sont dignes de
remarque. Elles expliquent le caractère particulier de sa politique et le
rôle exceptionnel qui lui fut dévolu, dès le commencement, au milieu des
autres cités.
La race romaine était étrangement mêlée. Le fond principal était latin et
originaire d'Albe; mais ces Albains eux-mêmes, suivant des traditions
qu'aucune critique ne nous autorise à rejeter, se composaient de deux
populations associées et non confondues: l'une était la race aborigène,
véritables Latins; l'autre était d'origine étrangère, et on la disait
venue de Troie, avec Énée, le prêtre-fondateur; elle était peu nombreuse,
suivant toute apparence, mais elle était considérable par le culte et les
institutions qu'elle avait apportés avec elle. [1]
Ces Albains, mélange de deux races, fondèrent Rome en un endroit où
s'élevait déjà une autre ville, Pallantium, fondée par des Grecs. Or, la
population de Pallantium subsista dans la ville nouvelle, et les rites du
culte grec s'y conservèrent. [2] Il y avait aussi, à l'endroit où fut plus
tard le Capitole, une ville qu'on disait avoir été fondée par Hercule, et
dont les familles se perpétuèrent distinctes du reste de la population
romaine, pendant toute la durée de la république. [3]
Ainsi, à Rome toutes les races s'associent et se mêlent: il y a des
Latins, des Troyens, des Grecs; il y aura bientôt des Sabins et des
Étrusques. Voyez les diverses collines: le Palatin est la ville latine,
après avoir été la ville d'Évandre; le Capitolin, après avoir été la
demeure des compagnons d'Hercule, devient la demeure des Sabins de Tatius.
Le Quirinal reçoit son nom des Quirites sabins ou du dieu sabin Quirinus.
Le Coelius paraît avoir été habité dès l'origine par des Étrusques. [4]
Rome ne semblait pas une seule ville; elle semblait une confédération de
plusieurs villes, dont chacune se rattachait par son origine à une autre
confédération. Elle était le centre où Latins, Étrusques, Sabelliens et
Grecs se rencontraient.
Son premier roi fut un Latin; le second un Sabin; le cinquième était, dit-
on, fils d'un Grec; le sixième fut un Étrusque.
Sa langue était un composé des éléments les plus divers; le latin y
dominait; mais les racines sabelliennes y étaient nombreuses, et on y
trouvait plus de radicaux grecs que dans aucun autre des dialectes de
l'Italie centrale. Quant à son nom même, on ne savait pas à quelle langue
il appartenait. Suivant les uns, Rome était un mot troyen; suivant
d'autres, un mot grec; il y a des raisons de le croire latin, mais
quelques anciens le croyaient étrusque.
Les noms des familles romaines attestent aussi une grande diversité
d'origine. Au temps d'Auguste, il y avait encore une cinquantaine de
familles qui, en remontant la série de leurs ancêtres, arrivaient à des
compagnons d'Énée. [5] D'autres se disaient issues des Arcadiens
d'Évandre, et depuis un temps immémorial, les hommes de ces familles
portaient sur leur chaussure, comme signe distinctif, un petit croissant
d'argent. [6] Les familles Potitia et Pinaria descendaient de ceux qu'on
appelait les compagnons d'Hercule, et leur descendance était prouvée par
le culte héréditaire de ce dieu. Les Tullius, les Quinctius, les Servilius
étaient venus d'Albe après la conquête de cette ville. Beaucoup de
familles joignaient à leur nom un surnom qui rappelait leur origine
étrangère; il y avait ainsi les Sulpicius Camerinus, les Cominius
Auruncus, les Sicinius Sabinus, les Claudius Regillensis, les Aquillius
Tuscus. La famille Nautia était troyenne; les Aurélius étaient Sabins; les
Caecilius venaient de Préneste; les Octaviens étaient originaires de
Vélitres.
L'effet de ce mélange des populations les plus diverses était que Rome
avait des liens d'origine avec tous les peuples qu'elle connaissait. Elle
pouvait se dire latine avec les Latins, sabine avec les Sabins, étrusque
avec les Étrusques, et grecque avec les Grecs.
Son culte national était aussi un assemblage de plusieurs cultes,
infiniment divers, dont chacun la rattachait à l'un de ces peuples. Elle
avait les cultes grecs d'Évandre et d'Hercule, elle se vantait de posséder
le palladium troyen. Ses pénates étaient dans la ville latine de Lavinium:
elle adopta dès l'origine le culte sabin du dieu Consus. Un autre dieu
sabin, Quirinus, s'implanta si fortement chez elle qu'elle l'associa à
Romulus, son fondateur. Elle avait aussi les dieux des Étrusques, et leurs
fêtes, et leur augurat, et jusqu'à leurs insignes sacerdotaux.
Dans un temps où nul n'avait le droit d'assister aux fêtes religieuses
d'une nation, s'il n'appartenait à cette nation par la naissance, le
Romain avait cet avantage incomparable de pouvoir prendre part aux féries
latines, aux fêtes sabines, aux fêtes étrusques et aux jeux olympiques.
[7] Or, la religion était un lien puissant. Quand deux villes avaient un
culte commun, elles se disaient parentes; elles devaient se regarder comme
alliées, et s'entr'aider; on ne connaissait pas, dans cette antiquité,
d'autre union que celle que la religion établissait. Aussi Rome
conservait-elle avec grand soin tout ce qui pouvait servir de témoignage
de cette précieuse parenté avec les autres nations. Aux Latins, elle
présentait ses traditions sur Romulus; aux Sabins, sa légende de Tarpeia
et de Tatius; elle alléguait aux Grecs les vieux hymnes qu'elle possédait
en l'honneur de la mère d'Évandre, hymnes qu'elle ne comprenait plus, mais
qu'elle persistait à chanter. Elle gardait aussi avec la plus grande
attention le souvenir d'Énée; car, si par Évandre elle pouvait se dire
parente des Péloponésiens, [8] par Énée elle l'était de plus de trente
villes [9] répandues en Italie, en Sicile, en Grèce, en Thrace et en Asie
Mineure, toutes ayant eu Énée pour fondateur ou étant colonies de villes
fondées par lui, toutes ayant, par conséquent, un culte commun avec Rome.
On peut voir dans les guerres qu'elle fit en Sicile contre Carthage, et en
Grèce contre Philippe, quel parti elle tira de cette antique parenté.
La population romaine était donc un mélange de plusieurs races, son culte
un assemblage de plusieurs cultes, son foyer national une association de
plusieurs foyers. Elle était presque la seule cité que sa religion
municipale n'isolât pas de toutes les autres. Elle touchait à toute
l'Italie, à toute la Grèce. Il n'y avait presque aucun peuple qu'elle ne
pût admettre à son foyer.
_2° Premiers agrandissements de Rome (753-350 avant Jésus-Christ)._
Pendant les siècles où la religion municipale était partout en vigueur,
Rome régla sa politique sur elle.
On dit que le premier acte de la nouvelle cité fut d'enlever quelques
femmes sabines: légende qui paraît bien invraisemblable, si l'on songe à
la sainteté du mariage chez les anciens. Mais nous avons vu plus haut que
la religion municipale interdisait le mariage entre personnes de cités
différentes, à moins que ces deux cités n'eussent un lien d'origine ou un
culte commun. Ces premiers Romains avaient le droit de mariage avec Albe,
d'où ils étaient originaires, mais ils ne l'avaient pas avec leurs autres
voisins, les Sabins. Ce que Romulus voulut conquérir tout d'abord, ce
n'étaient pas quelques femmes, c'était le droit de mariage, c'est-à-dire
le droit de contracter des relations régulières avec la population sabine.
Pour cela, il lui fallait établir entre elle et lui un lien religieux; il
adopta donc le culte du dieu sabin Consus et en célébra la fête. [10] La
tradition ajoute que pendant cette fête il enleva les femmes; s'il avait
fait ainsi, les mariages n'auraient pas pu être célébrés suivant les
rites, puisque le premier acte et le plus nécessaire du mariage était la
_traditio in manum_, c'est-à-dire le don de la fille par le père; Romulus
aurait manqué son but. Mais la présence des Sabins et de leurs familles à
la cérémonie religieuse et leur participation au sacrifice établissaient
entre les deux peuples un lien tel que le _connubium_ ne pouvait plus être
refusé. Il n'était pas besoin d'enlèvement; la fête avait pour conséquence
naturelle le droit de mariage. Aussi l'historien Denys, qui consultait les
textes et les hymnes anciens, assure-t-il que les Sabines furent mariées
suivant les rites les plus solennels, ce que confirment Plutarque et
Cicéron. Il est digne de remarquer que le premier effort des Romains ait
eu pour résultat de faire tomber les barrières que la religion municipale
mettait entre eux et un peuple voisin. Il ne nous est pas parvenu de
légende analogue relativement à l'Étrurie; mais il paraît bien certain que
Rome avait avec ce pays les mêmes relations qu'avec le Latium et la
Sabine. Elle avait donc l'adresse de s'unir par le culte et par le sang à
tout ce qui était autour d'elle. Elle tenait à avoir le _connubium_ avec
toutes les cités, et ce qui prouve qu'elle connaissait bien l'importance
de ce lien, c'est qu'elle ne voulait pas que les autres cités, ses
sujettes, l'eussent entre elles. [11]
Rome entra ensuite dans la longue série de ses guerres. La première fut
contre les Sabins de Tatius; elle se termina par une alliance religieuse
et politique entre les deux petits peuples. Elle fit ensuite la guerre à
Albe; les historiens disent que Rome osa attaquer cette ville, quoiqu'elle
en fût une colonie. C'est précisément parce qu'elle en était une colonie,
qu'elle jugea nécessaire de la détruire. Toute métropole, en effet,
exerçait sur ses colonies une suprématie religieuse; or, la religion avait
alors tant d'empire que, tant qu'Albe restait debout, Rome ne pouvait être
qu'une cité dépendante, et que ses destinées étaient à jamais arrêtées.
Albe détruite, Rome ne se contenta pas de n'être plus une colonie; elle
prétendit s'élever au rang de métropole, en héritant des droits et de la
suprématie religieuse qu'Albe avait exercés jusque-là sur ses trente
colonies du Latium. Rome soutint de longues guerres pour obtenir la
présidence du sacrifice des féries latines. C'était le moyen d'acquérir le
seul genre de supériorité et de domination que l'on conçût en ce temps-là.
Elle éleva chez elle un temple à Diana; elle obligea les Latins à venir y
faire des sacrifices; elle y attira même les Sabins. [12] Par là elle
habitua les deux peuples à partager avec elle, sous sa présidence, les
fêtes, les prières, les chairs sacrées des victimes. Elle les réunit sous
sa suprématie religieuse.
Rome est la seule cité qui ait su par la guerre augmenter sa population.
Elle eut une politique inconnue à tout le reste du monde gréco-italien;
elle s'adjoignit tout ce qu'elle vainquit. Elle amena chez elle les
habitants des villes prises, et des vaincus fit peu à peu des Romains. En
même temps elle envoyait des colons dans les pays conquis, et de cette
manière elle semait Rome partout; car ses colons, tout en formant des
cités distinctes au point de vue politique, conservaient avec la métropole
la communauté religieuse; or, c'était assez pour qu'ils fussent contraints
de subordonner leur politique à la sienne, de lui obéir, et de l'aider
dans toutes ses guerres.
Un des traits remarquables de la politique de Rome, c'est qu'elle attirait
à elle tous les cultes des cités voisines. Elle s'attachait autant à
conquérir les dieux que les villes. Elle s'empara d'une Junon de Veii,
d'un Jupiter de Préneste, d'une Minerve de Falisques, d'une Junon de
Lanuvium, d'une Vénus des Samnites et de beaucoup d'autres que nous ne
connaissons pas. [13] « Car c'était l'usage à Rome, dit un ancien, [14] de
faire entrer chez elle les religions des villes vaincues; tantôt elle les
répartissait parmi ses _gentes_, et tantôt elle leur donnait place dans sa
religion nationale. »
Montesquieu loue les Romains, comme d'un raffinement d'habile politique,
de n'avoir pas imposé leurs dieux aux peuples vaincus. Mais cela eût été
absolument contraire à leurs idées et à celles de tous les anciens. Rome
conquérait les dieux des vaincus, et ne leur donnait pas les siens. Elle
gardait pour soi ses protecteurs, et travaillait même à en augmenter le
nombre. Elle tenait à posséder plus de cultes et plus de dieux tutélaires
qu'aucune autre cité.
Comme d'ailleurs ces cultes et ces dieux étaient, pour la plupart, pris
aux vaincus, Rome était par eux en communion religieuse avec tous les
peuples. Les liens d'origine, la conquête du _connubium_, celle de la
présidence des féries latines, celle des dieux vaincus, le droit qu'elle
prétendait avoir de sacrifier à Olympie et à Delphes, étaient autant de
moyens par lesquels Rome préparait sa domination. Comme toutes les villes,
elle avait sa religion municipale, source de son patriotisme; mais elle
était la seule ville qui fît servir cette religion à son agrandissement.
Tandis que, par la religion, les autres villes étaient isolées, Rome avait
l'adresse ou la bonne fortune de l'employer à tout attirer à elle et à
tout dominer.
_3° Comment Rome a acquis l'empire (350-140 avant Jésus-Christ)._
Pendant que Rome s'agrandissait ainsi lentement, par les moyens que la
religion et les idées d'alors mettaient à sa disposition, une série de
changements sociaux et politiques se déroulait dans toutes les cités et
dans Rome même, transformant à la fois le gouvernement des hommes et leur
manière de penser. Nous avons retracé plus haut cette révolution; ce qu'il
importe de remarquer ici, c'est qu'elle coïncide avec le grand
développement de la puissance romaine. Ces deux faits qui se sont produits
en même temps, n'ont pas été sans avoir quelque action l'un sur l'autre.
Les conquêtes de Rome n'auraient pas été si faciles, si le vieil esprit
municipal ne s'était pas alors éteint partout; et l'on peut croire aussi
que le régime municipal ne serait pas tombé si tôt, si la conquête romaine
ne lui avait pas porté le dernier coup.
Au milieu des changements qui s'étaient produits, dans les institutions,
dans les moeurs, dans les croyances, dans le droit, le patriotisme lui-
même avait changé de nature, et c'est une des choses qui contribuèrent le
plus aux grands progrès de Rome. Nous avons dit plus haut quel était ce
sentiment dans le premier âge des cités. Il faisait partie de la religion;
on aimait la patrie parce qu'on en aimait les dieux protecteurs, parce que
chez elle on trouvait un prytanée, un feu divin, des fêtes, des prières,
des hymnes, et parce que hors d'elle on n'avait plus de dieux ni de culte.
Ce patriotisme était de la foi et de la piété. Mais quand la domination
eut été retirée à la caste sacerdotale, cette sorte de patriotisme
disparut avec toutes les vieilles croyances. L'amour de la cité ne périt
pas encore, mais il prit une forme nouvelle.
On n'aima plus la patrie pour sa religion et ses dieux; on l'aima
seulement pour ses lois, pour ses institutions, pour les droits et la
sécurité qu'elle accordait à ses membres. Voyez dans l'oraison funèbre que
Thucydide met dans la bouche de Périclès, quelles sont les raisons qui
font aimer Athènes: c'est que cette ville « veut que tous soient égaux
devant la loi »; c'est « qu'elle donne aux hommes la liberté et ouvre à
tous la voie, des honneurs; c'est qu'elle maintient l'ordre public, assure
aux magistrats l'autorité, protége les faibles, donne à tous des
spectacles et des fêtes qui sont l'éducation de l'âme ». Et l'orateur
termine en disant: « Voilà pourquoi nos guerriers sont morts héroïquement
plutôt que de se laisser ravir cette patrie; voilà pourquoi ceux qui
survivent sont tout prêts à souffrir et à se dévouer pour elle. » L'homme
a donc encore des devoirs envers la cité; mais ces devoirs ne découlent
plus du même principe qu'autrefois. Il donne encore son sang et sa vie,
mais ce n'est plus pour défendre sa divinité nationale et le foyer de ses
pères; c'est pour défendre les institutions dont il jouit et les avantages
que la cité lui procure.
Or, ce patriotisme nouveau n'eut pas exactement les mêmes effets que celui
des vieux âges. Comme le coeur ne s'attachait plus au prytanée, aux dieux
protecteurs, au sol sacré, mais seulement aux institutions et aux lois, et
que d'ailleurs celles-ci, dans l'état d'instabilité où toutes les cités se
trouvèrent alors, changeaient fréquemment, le patriotisme devint un
sentiment variable et inconsistant qui dépendit des circonstances et qui
fut sujet aux mêmes fluctuations que le gouvernement lui-même. On n'aima
sa patrie qu'autant qu'on aimait le régime politique qui y prévalait
momentanément; celui qui en trouvait les lois mauvaises n'avait plus rien
qui l'attachât à elle.
Le patriotisme municipal s'affaiblit ainsi et périt dans les âmes.
L'opinion de chaque homme lui fut plus sacrée que sa patrie, et le
triomphe de sa faction lui devint beaucoup plus cher que la grandeur ou la
gloire de sa cité. Chacun en vint à préférer à sa ville natale, s'il n'y
trouvait pas les institutions qu'il aimait, telle autre ville où il voyait
ces institutions en vigueur. On commença alors à émigrer plus volontiers;
on redouta moins l'exil. Qu'importait-il d'être exclu du prytanée et
d'être privé de l'eau lustrale? On ne pensait plus guère aux dieux
protecteurs, et l'on s'accoutumait facilement à se passer de la patrie.
De là à s'armer contre elle, il n'y avait pas très-loin. On s'allia à une
ville ennemie pour faire triompher son parti dans la sienne. De deux
Argiens, l'un souhaitait un gouvernement aristocratique, il aimait donc
mieux Sparte qu'Argos; l'autre préférait la démocratie, et il aimait
Athènes. Ni l'un ni l'autre ne tenait très-fort à l'indépendance de sa
cité, et ne répugnait beaucoup à se dire le sujet d'une autre ville,
pourvu que cette ville soutînt sa faction dans Argos. On voit clairement
dans Thucydide et dans Xénophon que c'est cette disposition des esprits
qui engendra et fit durer la guerre du Péloponèse. A Platée, les riches
étaient du parti de Thèbes et de Lacédémone, les démocrates étaient du
parti d'Athènes. A Corcyre, la faction populaire était pour Athènes,
l'aristocratie pour Sparte. [15] Athènes avait des alliés dans toutes les
villes du Péloponèse, et Sparte en avait dans toutes les villes ioniennes.
Thucydide et Xénophon s'accordent à dire qu'il n'y avait pas une seule
cité où le peuple ne fût favorable aux Athéniens et l'aristocratie aux
Spartiates. [16] Cette guerre représente un effort général que font les
Grecs pour établir partout une même constitution, avec l'hégémonie d'une
ville; mais les uns veulent l'aristocratie sous la protection de Sparte,
les autres la démocratie avec l'appui d'Athènes. Il en fut de même au
temps de Philippe: le parti aristocratique, dans toutes les villes, appela
de ses voeux la domination de la Macédoine. Au temps de Philopémen, les
rôles étaient intervertis, mais les sentiments restaient les mêmes: le
parti populaire acceptait l'empire de la Macédoine, et tout ce qui était
pour l'aristocratie s'attachait à la ligue achéenne. Ainsi les voeux et
les affections des hommes n'avaient plus pour objet la cité. Il y avait
peu de Grecs qui ne fussent prêts à sacrifier l'indépendance municipale,
pour avoir la constitution qu'ils préféraient.
Quant aux hommes honnêtes et scrupuleux, les dissensions perpétuelles dont
ils étaient témoins, leur donnaient le dégoût du régime municipal. Ils ne
pouvaient pas aimer une forme de société où il fallait se combattre tous
les jours, où le pauvre et le riche étaient toujours en guerre, où ils
voyaient alterner sans fin les violences populaires et les vengeances
aristocratiques. Ils voulaient échapper à un régime qui, après avoir
produit une véritable grandeur, n'enfantait plus que des souffrances et
des haines. On commençait à sentir la nécessité de sortir du système
municipal et d'arriver à une autre forme de gouvernement que la cité.
Beaucoup d'hommes songeaient au moins à établir au-dessus des cités une
sorte de pouvoir souverain qui veillât au maintien de l'ordre et qui
forçât ces petites sociétés turbulentes à vivre en paix. C'est ainsi que
Phocion, un bon citoyen, conseillait à ses compatriotes d'accepter
l'autorité de Philippe, et leur promettait à ce prix la concorde et la
sécurité.
En Italie, les choses ne se passaient pas autrement qu'en Grèce. Les
villes du Latium, de la Sabine, de l'Étrurie étaient troublées par les
mêmes révolutions et les mêmes luttes, et l'amour de la cité
disparaissait. Comme en Grèce, chacun s'attachait volontiers à une ville
étrangère, pour faire prévaloir ses opinions ou ses intérêts dans la
sienne.
Ces dispositions des esprits firent la fortune de Rome. Elle appuya
partout l'aristocratie, et partout aussi l'aristocratie fut son alliée.
Citons quelques exemples. La _gens_ Claudia quitta la Sabine parce que les
institutions romaines lui plaisaient mieux que celles de son pays. A la
même époque, beaucoup de familles latines émigrèrent à Rome, parce
qu'elles n'aimaient pas le régime démocratique du Latium et que Rome
venait de rétablir le règne du patriciat. [17] A Ardée, l'aristocratie et
la plèbe étant en lutte, la plèbe appela les Volsques à son aide, et
l'aristocratie livra la ville aux Romains. [18] L'Étrurie était pleine de
dissensions; Veii avait renversé son gouvernement aristocratique; les
Romains l'attaquèrent, et les autres villes étrusques, où dominait encore
l'aristocratie sacerdotale, refusèrent de secourir les Véiens. La légende
ajoute que dans cette guerre les Romains enlevèrent un aruspice véien et
se firent livrer des oracles qui leur assuraient la victoire; cette
légende ne signifie-t-elle pas que les prêtres étrusques ouvrirent la
ville aux Romains?
Plus tard, lorsque Capoue se révolta contre Rome, on remarqua que les
chevaliers, c'est-à-dire le corps aristocratique, ne prirent pas part à
cette insurrection. [19] En 313, les villes d'Ausona, de Sora, de
Minturne, de Vescia furent livrées aux Romains par le parti
aristocratique. [20] Lorsqu'on vit les Étrusques se coaliser contre Rome,
c'est que le gouvernement populaire s'était établi chez eux; une seule
ville, celle d'Arrétium, refusa d'entrer dans cette coalition; c'est que
l'aristocratie prévalait encore dans Arrétium. Quand Annibal était en
Italie, toutes les villes étaient agitées; mais il ne s'agissait pas de
l'indépendance; dans chaque ville l'aristocratie était pour Rome, et la
plèbe pour les Carthaginois. [21]
La manière dont Rome était gouvernée peut rendre compte de cette
préférence constante que l'aristocratie avait pour elle. La série des
révolutions s'y déroulait comme dans toutes les villes, mais plus
lentement. En 509, quand les cités latines avaient déjà des tyrans, une
réaction patricienne avait réussi dans Rome. La démocratie s'éleva
ensuite, mais à la longue, avec beaucoup de mesure et de tempérament. Le
gouvernement romain fut donc plus longtemps aristocratique qu'aucun autre,
et put être longtemps l'espoir du parti aristocratique.
Il est vrai que la démocratie finit par l'emporter dans Rome, mais, alors
même, les procédés et ce qu'on pourrait appeler les artifices du
gouvernement restèrent aristocratiques. Dans les comices par centuries les
voix étaient réparties d'après la richesse. Il n'en était pas tout à fait
autrement des comices par tribus; en droit, nulle distinction de richesse
n'y était admise; en fait, la classe pauvre, étant enfermée dans les
quatre tribus urbaines, n'avait que quatre suffrages à opposer aux trente
et un de la classe des propriétaires. D'ailleurs, rien n'était plus calme,
à l'ordinaire, que ces réunions; nul n'y parlait que le président ou celui
à qui il donnait la parole; on n'y écoutait guère d'orateurs; on y
discutait peu; tout se réduisait, le plus souvent, à voter par oui ou par
non, et à compter les votes; cette dernière opération, étant fort
compliquée, demandait beaucoup de temps et beaucoup de calme. Il faut
ajouter à cela que le Sénat n'était pas renouvelé tous les ans, comme dans
les cités démocratiques de la Grèce; il était à vie, et se recrutait à peu
près lui-même; il était véritablement un corps oligarchique.
Les moeurs étaient encore plus aristocratiques que les institutions. Les
sénateurs avaient des places réservées au théâtre. Les riches seuls
servaient dans la cavalerie. Les grades de l'armée étaient en grande
partie réservés aux jeunes gens des grandes familles; Scipion n'avait pas
seize ans qu'il commandait déjà un escadron.
La domination de la classe riche se soutint à Rome plus longtemps que dans
aucune autre ville. Cela tient à deux causes. L'une est que l'on fit de
grandes conquêtes, et que les profits en furent pour la classe qui était
déjà riche; toutes les terres enlevées aux vaincus furent possédées par
elle; elle s'empara du commerce des pays conquis, et y joignit les énormes
bénéfices de la perception des impôts et de l'administration des
provinces. Ces familles, s'enrichissant ainsi à chaque génération,
devinrent démesurément opulentes, et chacune d'elles fut une puissance
vis-à-vis du peuple. L'autre cause était que le Romain, même le plus
pauvre, avait un respect inné pour la richesse. Alors que la vraie
clientèle avait depuis longtemps disparu, elle fut comme ressuscitée sous
la forme d'un hommage rendu aux grandes fortunes; et l'usage s'établit que
les prolétaires allassent chaque matin saluer les riches.
Ce n'est pas que la lutte des riches et des pauvres ne se soit vue à Rome
comme dans toutes les cités. Mais elle ne commença qu'au temps des
Gracques, c'est-à-dire après que la conquête était presque achevée.
D'ailleurs, cette lutte n'eut jamais à Rome le caractère de violence
qu'elle avait partout ailleurs. Le bas peuple de Rome ne convoita pas très
ardemment la richesse; il aida mollement les Gracques; il se refusa à
croire que ces réformateurs travaillassent pour lui, et il les abandonna
au moment décisif. Les lois agraires, si souvent présentées aux riches
comme une menace, laissèrent toujours le peuple assez indifférent et ne
l'agitèrent qu'à la surface. On voit bien qu'il ne souhaitait pas très-
vivement de posséder des terres; d'ailleurs, si on lui offrait le partage
des terres publiques, c'est-à-dire du domaine de l'État, du moins il
n'avait pas la pensée de dépouiller les riches de leurs propriétés. Moitié
par un respect invétéré, et moitié par habitude de ne rien faire, il
aimait à vivre à côté et comme à l'ombre des riches.
Cette classe eut la sagesse d'admettre en elle les familles les plus
considérables des villes sujettes ou des alliés. Tout ce qui était riche
en Italie, arriva peu à peu à former la classe riche de Rome. Ce corps
grandit toujours en importance et fut maître de l'État. Il exerça seul les
magistratures, parce qu'elles coûtaient beaucoup à acheter; et il composa
seul le Sénat, parce qu'il fallait un cens très-élevé pour être sénateur.
Ainsi l'on vit se produire ce fait étrange, qu'en dépit des lois qui
étaient démocratiques, il se forma une noblesse, et que le peuple, qui
était tout-puissant, souffrit qu'elle s'élevât au-dessus de lui et ne lui
fit jamais une véritable opposition.
Rome était donc, au troisième et au second siècle avant notre ère, la
ville la plus aristocratiquement gouvernée qu'il y eût en Italie et en
Grèce. Remarquons enfin que, si dans les affaires intérieures le Sénat
était obligé de ménager la foule, pour ce qui concernait la politique
extérieure il était maître absolu. C'était lui qui recevait les
ambassadeurs, qui concluait les alliances, qui distribuait les provinces
et les légions, qui ratifiait les actes des généraux, qui déterminait les
conditions faites aux vaincus: toutes choses qui, partout ailleurs,
étaient dans les attributions de l'assemblée populaire. Les étrangers,
dans leurs relations avec Rome, n'avaient donc jamais affaire an peuple;
ils n'entendaient parler que du Sénat, et on les entretenait dans cette
idée que le peuple n'avait aucun pouvoir. C'est là l'opinion qu'un Grec
exprimait à Flamininus: « Dans votre pays, disait-il, la richesse
gouverne, et tout le reste lui est soumis. » [22]
Il résulta de là que, dans toutes les cités, l'aristocratie tourna les
yeux vers Rome, compta sur elle, l'adopta pour protectrice, et s'enchaîna
à sa fortune. Cela semblait d'autant plus permis que Rome n'était pour
personne une ville étrangère: Sabins, Latins, Étrusques voyaient en elle
une ville sabine, une ville latine ou une ville étrusque, et les Grecs
reconnaissaient en elle des Grecs.
Dès que Rome se montra à la Grèce (199 avant Jésus-Christ), l'aristocratie
se livra à elle. Presque personne alors ne pensait qu'il y eût à choisir
entre l'indépendance et la sujétion; pour la plupart des hommes, la
question n'était qu'entre l'aristocratie et le parti populaire. Dans
toutes les villes, celui-ci était pour Philippe, pour Antiochus ou pour
Persée, celle-là pour Rome. On peut voir dans Polybe et dans Tite-Live que
si, en 198, Argos ouvre ses portes aux Macédoniens, c'est que le peuple y
domine; que, l'année suivante, c'est le parti des riches qui livre Opunte
aux Romains; que, chez les Acarnaniens, l'aristocratie fait un traité
d'alliance avec Rome, mais que, l'année d'après, ce traité est rompu,
parce que, dans l'intervalle, le peuple a repris l'avantage; que Thèbes
est dans l'alliance de Philippe tant que le parti populaire y est le plus
fort, et se rapproche de Rome aussitôt que l'aristocratie y devient
maîtresse; qu'à Athènes, à Démétriade, à Phocée, la populace est hostile
aux Romains; que Nabis, le tyran démocrate, leur fait la guerre; que la
ligue achéenne, tant qu'elle est gouvernée par l'aristocratie, leur est
favorable; que les hommes comme Philopémen et Polybe souhaitent
l'indépendance nationale, mais aiment encore mieux la domination romaine
que la démocratie; que dans la ligue achéenne elle-même il vient un moment
où le parti populaire surgit à son tour; qu'à partir de ce moment la ligue
est l'ennemie de Rome; que Diaeos et Critolaos sont à la fois les chefs de
la faction populaire et les généraux de la ligue contre les Romains; et
qu'ils combattent bravement à Scarphée et à Leucopetra, moins peut-être
pour l'indépendance de la Grèce que pour le triomphe de la démocratie.
De tels faits disent assez comment Rome, sans faire de très-grands
efforts, obtint l'empire. L'esprit municipal disparaissait peu à peu.
L'amour de l'indépendance devenait un sentiment très-rare, et les coeurs
étaient tout entiers aux intérêts et aux passions des partis.
Insensiblement on oubliait la cité. Les barrières qui avaient autrefois
séparé les villes et en avaient fait autant de petits mondes distincts,
dont l'horizon bornait les voeux et les pensées de chacun, tombaient l'une
après l'autre. On ne distinguait plus, pour toute l'Italie et pour toute
la Grèce, que deux groupes d'hommes: d'une part, une classe
aristocratique; de l'autre, un parti populaire; l'une appelait la
domination de Rome, l'autre la repoussait. Ce fut l'aristocratie qui
l'emporta, et Rome acquit l'empire.
_4° Rome détruit partout le régime municipal._
Les institutions de la cité antique avaient été affaiblies et comme
épuisées par une série de révolutions. La domination romaine eut pour
premier résultat d'achever de les détruire, et d'effacer ce qui en
subsistait encore. C'est ce qu'on peut voir en observant dans quelle
condition les peuples tombèrent à mesure qu'ils furent soumis par Rome.
Il faut d'abord écarter de notre esprit toutes les habitudes de la
politique moderne, et ne pas nous représenter les peuples entrant l'un
après l'autre dans l'État romain, comme, de nos jours, des provinces
conquises sont annexées à un royaume qui, en accueillant ces nouveaux
membres, recule ses limites. L'État romain, _civitas romana_, ne
s'agrandissait pas par la conquête; il ne comprenait toujours que les
familles qui figuraient dans la cérémonie religieuse du cens. Le
territoire romain, _ager romanus_, ne s'étendait pas davantage; il restait
enfermé dans les limites immuables que les rois lui avaient tracées et que
la cérémonie des Ambarvales sanctifiait chaque année. Une seule chose
s'agrandissait à chaque conquête: c'était la domination de Rome, _imperium
romanum_.
Tant que dura la république, il ne vint à l'esprit de personne que les
Romains et les autres peuples pussent former une même nation. Rome pouvait
bien accueillir chez elle individuellement quelques vaincus, leur faire
habiter ses murs, et les transformer à la longue en Romains; mais elle ne
pouvait pas assimiler toute une population étrangère à sa population, tout
un territoire à son territoire. Cela ne tenait pas à la politique
particulière de Rome, mais à un principe qui était constant dans
l'antiquité, principe dont Rome se serait plus volontiers écartée
qu'aucune autre ville, mais dont elle ne pouvait pas s'affranchir
entièrement. Lors donc qu'un peuple était assujetti, il n'entrait pas dans
l'État romain, mais seulement dans la domination romaine. Il ne s'unissait
pas à Rome, comme aujourd'hui des provinces sont unies à une capitale;
entre les peuples et elle, Rome ne connaissait que deux sortes de lien, la
sujétion ou l'alliance.
Il semblerait d'après cela que les institutions municipales dussent
subsister chez les vaincus, et que le monde dût être un vaste ensemble de
cités distinctes entre elles, et ayant à leur tête une cité maîtresse. Il
n'en était rien. La conquête romaine avait pour effet d'opérer dans
l'intérieur de chaque ville une véritable transformation.
D'une part étaient les sujets, _dedititii_; c'étaient ceux qui, ayant
prononcé la formule de _deditio_, avaient livré au peuple romain « leurs
personnes, leurs murailles, leurs terres, leurs eaux, leurs maisons, leurs
temples, leurs dieux ». Ils avaient donc renoncé, non-seulement à leur
gouvernement municipal, mais encore à tout ce qui y tenait chez les
anciens, c'est-à-dire à leur religion et à leur droit privé. A partir de
ce moment, ces hommes ne formaient plus entre eux un corps politique; ils
n'avaient plus rien d'une société régulière. Leur ville pouvait rester
debout, mais leur cité avait péri. S'ils continuaient à vivre ensemble,
c'était sans avoir ni institutions, ni lois, ni magistrats. L'autorité
arbitraire d'un praefectus envoyé par Rome maintenait parmi eux l'ordre
matériel. [23]
D'autre part étaient les alliés, _faederati_ ou _socii_. Ils étaient moins
mal traités. Le jour où ils étaient entrés dans la domination romaine, il
avait été stipulé qu'ils conserveraient leur régime municipal et
resteraient organisés en cités. Ils continuaient donc à avoir, dans chaque
ville, une constitution propre, des magistratures, un sénat, un prytanée,
des lois, des juges. La ville était réputée indépendante et semblait
n'avoir d'autres relations avec Rome que celles d'une alliée avec son
alliée. Toutefois, dans les termes du traité qui avait été rédigé au
moment de la conquête, Rome avait inséré cette formule: _majestatem populi
romani comiter conservato_. [24] Ces mots établissaient la dépendance de
la cité alliée à l'égard de la cité maîtresse, et comme ils étaient très-
vagues, il en résultait que la mesure de cette dépendance était toujours
au gré du plus fort. Ces villes qu'on appelait libres, recevaient des
ordres de Rome, obéissaient aux proconsuls, et payaient des impôts aux
publicains; leurs magistrats rendaient leurs comptes au gouverneur de la
province, qui recevait aussi les appels de leurs juges. [25] Or, telle
était la nature du régime municipal chez les anciens qu'il lui fallait une
indépendance complète ou qu'il cessait d'être. Entre le maintien des
institutions de la cité et la subordination à un pouvoir étranger, il y
avait une contradiction, qui n'apparaît peut-être pas clairement aux yeux
des modernes, mais qui devait frapper tous les hommes de cette époque. La
liberté municipale et l'empire de Rome étaient inconciliables; la première
ne pouvait être qu'une apparence, qu'un mensonge, qu'un amusement bon à
occuper les hommes. Chacune de ces villes envoyait, presque chaque année,
une députation à Rome, et ses affaires les plus intimes et les plus
minutieuses étaient réglées dans le Sénat. Elles avaient encore leurs
magistrats municipaux, archontes et stratéges, librement élus par elles;
mais l'archonte n'avait plus d'autre attribution que d'inscrire son nom
sur les registres publics pour marquer l'année, et le stratége, autrefois
chef de l'armée et de l'État, n'avait plus que le soin de la voirie et
l'inspection des marchés. [26]
Les institutions municipales périssaient donc aussi bien chez les peuples
qu'on appelait alliés que chez ceux qu'on appelait sujets; il y avait
seulement cette différence que les premiers en gardaient encore les formes
extérieures. A vrai dire, la cité, telle que l'antiquité l'avait conçue,
ne se voyait plus nulle part, si ce n'était dans les murs de Rome.
D'ailleurs Rome, en détruisant partout le régime de la cité, ne mettait
rien à la place. Aux peuples à qui elle enlevait leurs institutions, elle
ne donnait pas les siennes en échange. Elle ne songeait même pas à créer
des institutions nouvelles qui fussent à leur usage. Elle ne fit jamais
une constitution pour les peuples de son empire, et ne sut pas établir des
règles fixes pour les gouverner. L'autorité même qu'elle exerçait sur eux
n'avait rien de régulier. Comme ils ne faisaient pas partie de son État,
de sa cité, elle n'avait sur eux aucune action légale. Ses sujets étaient
pour elle des étrangers; aussi avait-elle vis-à-vis d'eux ce pouvoir
irrégulier et illimité que l'ancien droit municipal laissait au citoyen à
l'égard de l'étranger ou de l'ennemi. C'est sur ce principe que se régla
longtemps l'administration romaine, et voici comment elle procédait.
Rome envoyait un de ses citoyens dans un pays; elle faisait de ce pays la
_province_ de cet homme, c'est-à-dire sa charge, son soin propre, son
affaire personnelle; c'était le sens du mot _provincia_. En même temps,
elle conférait à ce citoyen l'_imperium_; cela signifiait qu'elle se
dessaisissait en sa faveur, pour un temps déterminé, de la souveraineté
qu'elle possédait sur le pays. Dès lors, ce citoyen représentait en sa
personne tous les droits de la république, et, à ce titre, il était un
maître absolu. Il fixait le chiffre de l'impôt; il exerçait le pouvoir
militaire; il rendait la justice. Ses rapports avec les sujets ou les
alliés n'étaient réglés par aucune constitution. Quand il siégeait sur son
tribunal, il jugeait suivant sa seule volonté; aucune loi ne pouvait
s'imposer à lui, ni la loi des provinciaux, puisqu'il était Romain, ni la
loi romaine, puisqu'il jugeait des provinciaux. Pour qu'il y eût des lois
entre lui et ses administrés, il fallait qu'il les eût faites lui-même;
car lui seul pouvait se lier. Aussi l'_imperium_ dont il était revêtu,
comprenait-il la puissance législative. De là vient que les gouverneurs
eurent le droit et contractèrent l'habitude de publier, à leur entrée dans
la province, un code de lois qu'ils appelaient leur Édit, et auquel ils
s'engageaient moralement à se conformer. Mais comme les gouverneurs
changeaient tous les ans, ces codes changèrent aussi chaque année, par la
raison que la loi n'avait sa source que dans la volonté de l'homme
momentanément revêtu de l'imperium. Ce principe était si rigoureusement
appliqué que, lorsqu'un jugement avait été prononcé par le gouverneur,
mais n'avait pas été entièrement exécuté au moment de son départ de la
province, l'arrivée du successeur annulait de plein droit ce jugement, et
la procédure était à recommencer. [27]
Telle était l'omnipotence du gouverneur. Il était la loi vivante. Quant à
invoquer la justice romaine contre ses violences ou ses crimes, les
provinciaux ne le pouvaient que s'ils trouvaient un citoyen romain qui
voulût leur servir de patron. [28] Car d'eux-mêmes ils n'avaient pas le
droit d'alléguer la loi de la cité ni de s'adresser à ses tribunaux. Ils
étaient des étrangers; la langue juridique et officielle les appelait
_peregrini_; tout ce que la loi disait du _hostis_ continuait à
s'appliquer à eux.
La situation légale des habitants de l'empire apparaît clairement dans les
écrits des jurisconsultes romains. On y voit que les peuples sont
considérés comme n'ayant plus leurs lois propres et n'ayant pas encore les
lois romaines. Pour eux le droit n'existe donc en aucune façon. Aux yeux
du jurisconsulte romain, le provincial n'est ni mari, ni père, c'est-à-
dire que la loi ne lui reconnaît ni la puissance maritale ni l'autorité
paternelle. La propriété n'existe pas pour lui; il y a même une double
impossibilité à ce qu'il soit propriétaire: impossibilité à cause de sa
condition personnelle, parce qu'il n'est pas citoyen romain; impossibilité
à cause de la condition de sa terre, parce qu'elle n'est pas terre
romaine, et que la loi n'admet le droit de propriété complète que dans les
limites de l'_ager romanus_. Aussi les jurisconsultes enseignent-ils que
le sol provincial n'est jamais propriété privée, et que les hommes ne
peuvent en avoir que la possession et l'usufruit. [29] Or ce qu'ils
disent, au second siècle de notre ère, du sol provincial, avait été
également vrai du sol italien avant le jour où l'Italie avait obtenu le
droit de cité romaine, comme nous le verrons tout à l'heure.
Il est donc avéré que les peuples, à mesure qu'ils entraient dans l'empire
romain, perdaient leur religion municipale, leur gouvernement, leur droit
privé. On peut bien croire que Rome adoucissait dans la pratique ce que la
sujétion avait de destructif. Aussi voit-on bien que, si la loi romaine ne
reconnaissait pas au sujet l'autorité paternelle, encore laissait-on cette
autorité subsister dans les moeurs. Si on ne permettait pas à un tel homme
de se dire propriétaire du sol, encore lui en laissait-on la possession;
il cultivait sa terre, la vendait, la léguait. On ne disait jamais que
cette terre fût sienne, mais on disait qu'elle était comme sienne, _pro
suo_. Elle n'était pas sa propriété, _dominium_, mais elle était dans ses
biens, _in bonis_. [30] Rome imaginait ainsi au profit du sujet une foule
de détours et d'artifices de langage. Assurément le génie romain, si ses
traditions municipales l'empêchaient de faire des lois pour les vaincus,
ne pouvait pourtant pas souffrir que la société tombât en dissolution. En
principe on les mettait en dehors du droit; en fait ils vivaient comme
s'ils en avaient un. Mais à cela près, et sauf la tolérance du vainqueur,
on laissait toutes les institutions des vaincus s'effacer et toutes leurs
lois disparaître. L'empire romain présenta, pendant plusieurs générations,
ce singulier spectacle: une seule cité restait debout et conservait des
institutions et un droit; tout le reste, c'est-à-dire plus de cent
millions d'âmes, ou n'avait plus aucune espèce de lois ou du moins n'en
avait pas qui fussent reconnues par la cité maîtresse. Le monde alors
n'était pas précisément un chaos; mais la force, l'arbitraire, la
convention, à défaut de lois et de principes, soutenaient seuls la
société.
Tel fut l'effet de la conquête romaine sur les peuples qui en devinrent
successivement la proie. De la cité, tout tomba: la religion d'abord, puis
le gouvernement, et enfin le droit privé; toutes les institutions
municipales, déjà ébranlées depuis longtemps, furent enfin déracinées et
anéanties. Mais aucune société régulière, aucun système de gouvernement ne
remplaça tout de suite ce qui disparaissait. Il y eut un temps d'arrêt
entre le moment où les hommes virent le régime municipal se dissoudre, et
celui où ils virent naître un autre mode de société. La nation ne succéda
pas d'abord à la cité, car l'empire romain ne ressemblait en aucune
manière à une nation. C'était une multitude confuse, où il n'y avait
d'ordre vrai qu'en un point central, et où tout le reste n'avait qu'un
ordre factice et transitoire, et ne l'avait même qu'au prix de
l'obéissance. Les peuples soumis ne parvinrent à se constituer en un corps
organisé qu'en conquérant, à leur tour, les droits et les institutions que
Rome voulait garder pour elle; il leur fallut pour cela entrer dans la
cité romaine, s'y faire une place, s'y presser, la transformer elle aussi,
afin de faire d'eux et de Rome un même corps. Ce fut une oeuvre longue et
difficile.
_5° Les peuples soumis entrent successivement dans la cité romaine._
On vient de voir combien la condition de sujet de Rome était déplorable,
et combien le sort du citoyen devait être envié. La vanité n'avait pas
seule à souffrir; il y allait des intérêts les plus réels et les plus
chers. Qui n'était pas citoyen romain n'était réputé ni mari ni père; il
ne pouvait être légalement ni propriétaire ni héritier. Telle était la
valeur du titre de citoyen romain que sans lui on était en dehors du
droit, et que par lui on entrait dans la société régulière. Il arriva donc
que ce titre devint l'objet des plus vifs désirs des hommes. Le Latin,
l'Italien, le Grec, plus tard l'Espagnol et le Gaulois aspirèrent à être
citoyens romains, seul moyen d'avoir des droits et de compter pour quelque
chose. Tous, l'un après l'autre, à peu près dans l'ordre où ils étaient
entrés dans l'empire de Rome, travaillèrent à entrer dans la cite romaine,
et, après de longs efforts, y réussirent.
Cette lente introduction des peuples dans l'État romain est le dernier
acte de la longue histoire de la transformation sociale des anciens. Pour
observer ce grand événement dans toutes ses phases successives, il faut le
voir commencer au quatrième siècle avant notre ère.
Le Latium avait été soumis; des quarante petits peuples qui l'habitaient,
Rome en avait exterminé la moitié, en avait dépouillé quelques-uns de
leurs terres, et avait laissé aux autres le titre d'alliés. En 340, ceux-
ci s'aperçurent que l'alliance était toute à leur détriment, qu'il leur
fallait obéir en tout, et qu'ils étaient condamnés à prodiguer, chaque
année, leur sang et leur argent pour le seul profit de Rome. Ils se
coalisèrent; leur chef Annius formula ainsi leurs réclamations dans le
Sénat de Rome: « Qu'on nous donne l'égalité; ayons mêmes lois; ne formons
avec vous qu'un seul État, _una civitas_; n'ayons qu'un seul nom, et qu'on
nous appelle tous également Romains. » Annius énonçait ainsi dès l'année
340 le voeu que tous les peuples de l'empire conçurent l'un après l'autre,
et qui ne devait être complètement réalisé qu'après cinq siècles et demi.
Alors une telle pensée était bien nouvelle, bien inattendue; les Romains
la déclarèrent monstrueuse et criminelle; elle était, en effet, contraire
à la vieille religion et au vieux droit des cités. Le consul Manlius
répondit que, s'il arrivait qu'une telle proposition fût acceptée, lui,
consul, tuerait de sa main le premier Latin qui viendrait siéger dans le
Sénat; puis, se tournant vers l'autel, il prit le dieu à témoin, disant:
« Tu as entendu, ô Jupiter, les paroles impies qui sont sorties de la
bouche de cet homme! Pourras-tu tolérer, ô dieu, qu'un étranger vienne
s'asseoir dans ton temple sacré, comme sénateur, comme consul? » Manlius
exprimait ainsi le vieux sentiment de répulsion qui séparait le citoyen de
l'étranger. Il était l'organe de l'antique loi religieuse, qui prescrivait
que l'étranger fût détesté des hommes, parce qu'il était maudit des dieux
de la cité. Il lui paraissait impossible qu'un Latin fût sénateur, parce
que le lieu de réunion du Sénat était un temple et que les dieux romains
ne pouvaient pas souffrir dans leur sanctuaire la présence d'un étranger.
La guerre s'ensuivit; les Latins vaincus firent _dédition_, c'est-à-dire
livrèrent aux Romains leurs villes, leurs cultes, leurs lois, leurs
terres. Leur position était cruelle. Un consul dit dans le Sénat que, si
l'on ne voulait pas que Rome fût entourée d'un vaste désert, il fallait
régler le sort des Latins avec quelque clémence. Tite-Live n'explique pas
clairement ce qui fut fait; s'il faut l'en croire, on donna aux Latins le
droit de cité romaine, mais sans y comprendre, dans l'ordre politique le
droit de suffrage, ni dans l'ordre civil le droit de mariage; on peut
noter en outre que ces nouveaux citoyens n'étaient pas comptés dans le
cens. On voit bien que le Sénat trompait les Latins, en leur appliquant le
nom de citoyens romains; ce titre déguisait une véritable sujétion,
puisque les hommes qui le portaient avaient les obligations du citoyen
sans en avoir les droits. Cela est si vrai que plusieurs villes latines se
révoltèrent pour qu'on leur retirât ce prétendu droit de cité.
Une centaine d'années se passent, et, sans que Tite-Live nous en
avertisse, on reconnaît bien que Rome a changé de politique. La condition
de Latins ayant droit de cité sans suffrage et sans _connubium_, n'existe
plus. Rome leur a repris ce titre de citoyen, ou plutôt elle a fait
disparaître ce mensonge, et elle s'est décidée à rendre aux différentes
villes leur gouvernement municipal, leurs lois, leurs magistratures.
Mais, par un trait de grande habileté, Rome ouvrait une porté qui, si
étroite qu'elle fût, permettait aux sujets d'entrer dans la cité romaine.
Elle accordait que tout Latin qui aurait exercé une magistrature dans sa
ville natale, fût citoyen romain à l'expiration de sa charge. [31] Cette
fois, le don du droit de cité était complet et sans réserve: suffrages,
magistratures, cens, mariage, droit privé, tout s'y trouvait. Rome se
résignait à partager avec l'étranger sa religion, son gouvernement, ses
lois; seulement, ses faveurs étaient individuelles et s'adressaient, non à
des villes entières, mais à quelques hommes dans chacune d'elles. Rome
n'admettait dans son sein que ce qu'il y avait de meilleur, de plus riche,
de plus considéré dans le Latium.
Ce droit de cité devint alors précieux, d'abord parce qu'il était complet,
ensuite parce qu'il était un privilège. Par lui, on figurait dans les
comices de la ville la plus puissante de l'Italie; on pouvait être consul
et commander des légions. Il avait aussi de quoi satisfaire les ambitions
plus modestes; grâce à lui on pouvait s'allier par mariage à une famille
romaine; on pouvait s'établir à Rome et y être propriétaire; on pouvait
faire le négoce dans Rome, qui devenait déjà l'une des premières places de
commerce du monde. On pouvait entrer dans les compagnies de publicains,
c'est-à-dire prendre part aux énormes bénéfices que procurait la
perception des impôts ou la spéculation sur les terres de l'_ager
publicus_. En quelque lieu qu'on habitât, on était protégé très-
efficacement; on échappait à l'autorité des magistrats municipaux, et on
était à l'abri des caprices des magistrats romains eux-mêmes. A être
citoyen de Rome on gagnait honneurs, richesse, sécurité.
Les Latins se montrèrent donc empressés à rechercher ce titre et usèrent
de toutes sortes de moyens pour l'acquérir. Un jour que Rome voulut se
montrer un peu sévère, elle découvrit que 12,000 d'entre eux l'avaient
obtenu par fraude.
Ordinairement Rome fermait les yeux, songeant que par là sa population
s'augmentait et que les pertes de la guerre étaient réparées. Mais les
villes latines souffraient; leurs plus riches habitants devenaient
citoyens romains, et le Latium s'appauvrissait. L'impôt, dont les plus
riches étaient exempts à titre de citoyens romains, devenait de plus en
plus lourd, et le contingent de soldats qu'il fallait fournir à Rome était
chaque, année plus difficile à compléter. Plus était grand le nombre de
ceux qui obtenaient le droit de cité, plus était dure la condition de ceux
qui ne l'avaient pas. Il vint un temps où les villes latines demandèrent
que ce droit de cité cessât d'être un privilège. Les villes italiennes
qui, soumises depuis deux siècles, étaient à peu près dans la même
condition que les villes latines, et voyaient aussi leurs plus riches
habitants les abandonner pour devenir Romains, réclamèrent pour elles ce
droit de cité. Le sort des sujets ou des alliés était devenu d'autant
moins supportable à cette époque, que la démocratie romaine agitait alors
la grande question des lois agraires. Or, le principe de toutes ces lois
était que ni le sujet ni l'allié ne pouvait être propriétaire du sol, sauf
un acte formel de la cité, et que la plus grande partie des terres
italiennes appartenait à la république; un parti demandait donc que ces
terres, qui étaient occupées presque toutes par des Italiens, fussent
reprises par l'État et partagées entre les pauvres de Rome. Les Italiens
étaient donc menacés d'une ruine générale; ils sentaient vivement le
besoin d'avoir des droits civils, et ils ne pouvaient en avoir qu'en
devenant citoyens romains.
La guerre qui s'ensuivit fut appelée la guerre _sociale_; c'étaient les
alliés de Rome qui prenaient les armes pour ne plus être alliés et devenir
Romains. Rome victorieuse fut pourtant contrainte d'accorder ce qu'on lui
demandait, et les Italiens reçurent le droit de cité. Assimilés dès lors
aux Romains, ils purent voter au forum; dans la vie privée, ils furent
régis par les lois romaines; leur droit sur le sol fut reconnu, et la
terre italienne, à l'égal de la terre romaine, put être possédée en
propre. Alors s'établit le _jus italicum_, qui était le droit, non de la
personne italienne, puisque l'Italien était devenu Romain, mais du sol
italique, qui fut susceptible de propriété, comme s'il était _ager
romanus_. [32]
À partir de ce temps-là, l'Italie entière forma un seul État. Il restait
encore à faire entrer dans l'unité romaine les provinces.
Il faut faire une distinction entre les provinces d'Occident et la Grèce.
A l'Occident étaient la Gaule et l'Espagne qui, avant la conquête,
n'avaient pas connu le véritable régime municipal. Rome s'attacha à créer
ce régime chez ces peuples, soit qu'elle ne crût pas possible de les
gouverner autrement, soit que, pour les assimiler peu à peu aux
populations italiennes, il fallût les faire passer par la même route que
ces populations avaient suivie. De là vient que les empereurs, qui
supprimaient toute vie politique à Rome, entretenaient avec soin les
formes de la liberté municipale dans les provinces. Il se forma ainsi des
cités en Gaule; chacune d'elles eut son Sénat, son corps aristocratique,
ses magistratures électives; chacune eut même son culte local, son
_Genius_, sa divinité poliade, à l'image de ce qu'il y avait dans
l'ancienne Grèce et l'ancienne Italie. Or ce régime municipal qu'on
établissait ainsi, n'empêchait pas les hommes d'arriver à la cité romaine;
il les y préparait au contraire. Une hiérarchie habilement combinée entre
ces villes marquait les degrés par lesquels elles devaient s'approcher
insensiblement de Rome pour s'assimiler enfin à elle. On distinguait: 1°
les alliés, qui avaient un gouvernement et des lois propres, et nul lien
de droit avec les citoyens romains; 2° les colonies, qui jouissaient du
droit civil des Romains, sans en avoir les droits politiques; 3° les
villes de droit italique, c'est-à-dire celles à qui la faveur de Rome
avait accordé le droit de propriété complète sur leurs terres, comme si
ces terres eussent été en Italie; 4° les villes de droit latin, c'est-à-
dire celles dont les habitants pouvaient, suivant l'usage autrefois établi
dans le Latium, devenir citoyens romains, après avoir exercé une
magistrature municipale. Ces distinctions étaient si profondes qu'entre
personnes de deux catégories différentes il n'y avait ni mariage possible
ni aucune relation légale. Mais les empereurs eurent soin que les villes
pussent s'élever, à la longue et d'échelon en échelon, de la condition de
sujet ou d'allié au droit italique, du droit italique au droit latin.
Quand une ville en était arrivée là, ses principales familles devenaient
romaines l'une après l'autre.
La Grèce entra aussi peu à peu dans l'État romain. Chaque ville conserva
d'abord les formes et les rouages du régime municipal. Au moment de la
conquête, la Grèce s'était montrée désireuse de garder son autonomie; on
la lui laissa, et plus longtemps peut-être qu'elle ne l'eût voulu. Au bout
de peu de générations, elle aspira à se faire romaine; la vanité,
l'ambition, l'intérêt y travaillèrent.
Les Grecs n'avaient pas pour Rome cette haine que l'on porte ordinairement
à un maître étranger; ils l'admiraient, ils avaient pour elle de la
vénération; d'eux-mêmes ils lui vouaient un culte et lui élevaient des
temples comme à un dieu. Chaque ville oubliait sa divinité poliade et
adorait à sa place la déesse Rome et le dieu César; les plus belles fêtes
étaient pour eux, et les premiers magistrats n'avaient pas de fonction
plus haute que celle de célébrer en grande pompe les jeux Augustaux. Les
hommes s'habituaient ainsi à lever les yeux au-dessus de leurs cités; ils
voyaient dans Rome la cité par excellence, la vraie patrie, le prytanée de
tous les peuples. La ville où l'on était né paraissait petite; ses
intérêts n'occupaient plus la pensée; les honneurs qu'elle donnait ne
satisfaisaient plus l'ambition. On ne s'estimait rien, si l'on n'était pas
citoyen romain. Il est vrai que, sous les empereurs, ce titre ne conférait
plus de droits politiques; mais il offrait de plus solides avantages,
puisque l'homme qui en était revêtu acquérait en même temps le plein droit
de propriété, le droit d'héritage, le droit de mariage, l'autorité
paternelle et tout le droit privé de Rome. Les lois que chacun trouvait
dans sa ville, étaient des lois variables et sans fondement, qui n'avaient
qu'une valeur de tolérance; le Romain les méprisait et le Grec lui-même
les estimait peu. Pour avoir des lois fixes, reconnues de tous et vraiment
saintes, il fallait avoir les lois romaines.
On ne voit pas que ni la Grèce entière ni même une ville grecque ait
formellement demandé ce droit de cité si désiré; mais les hommes
travaillèrent individuellement à l'acquérir, et Rome s'y prêta d'assez
bonne grâce. Les uns l'obtinrent de la faveur de l'empereur; d'autres
l'achetèrent; on l'accorda à ceux qui donnaient trois enfants à la
société, ou qui servaient dans certains corps de l'armée; quelquefois il
suffit pour l'obtenir d'avoir construit un navire de commerce d'un tonnage
déterminé, ou d'avoir porté du blé à Rome. Un moyen facile et prompt de
l'acquérir était de se vendre comme esclave à un citoyen romain; car
l'affranchissement dans les formes légales conduisait au droit de cité.
[33]
L'homme qui possédait le titre de citoyen romain ne faisait plus partie
civilement ni politiquement de sa ville natale. Il pouvait continuer à
l'habiter, mais il y était réputé étranger; il n'était plus soumis aux
lois de la ville, n'obéissait plus à ses magistrats, n'en supportait plus
les charges pécuniaires. [34] C'était la conséquence du vieux principe qui
ne permettait pas qu'un même homme appartînt à deux cités à la fois. [35]
Il arriva naturellement qu'après quelques générations il y eut dans chaque
ville grecque un assez grand nombre d'hommes, et c'étaient ordinairement
les plus riches, qui ne reconnaissaient ni le gouvernement ni le droit de
cette ville. Le régime municipal périt ainsi lentement et comme de mort
naturelle. Il vint un jour où la cité fut un cadre qui ne renferma plus
rien, où les lois locales ne s'appliquèrent presque plus à personne, où
les juges municipaux n'eurent plus de justiciables.
Enfin, quand huit ou dix générations eurent soupiré après le droit de cité
romaine, et que tout ce qui avait quelque valeur l'eut obtenu, alors parut
un décret impérial qui l'accorda à tous les hommes libres sans
distinction.
Ce qui est étrange ici, c'est qu'on ne peut dire avec certitude ni la date
de ce décret ni le nom du prince qui l'a porté. On en fait honneur avec
quelque vraisemblance à Caracalla, c'est-à-dire à un prince qui n'eut
jamais de vues bien élevées; aussi ne le lui attribue-t-on que comme une
simple mesure fiscale. On ne rencontre guère dans l'histoire de décrets
plus importants que celui-là: il supprimait la distinction qui existait
depuis la conquête romaine entre le peuple dominateur et les peuples
sujets; il faisait même disparaître la distinction beaucoup plus vieille
que la religion et le droit avaient marquée entre les cités. Cependant les
historiens de ce temps-là n'en ont pas pris note, et nous ne le
connaissons que par deux textes vagues des jurisconsultes et une courte
indication de Dion Cassius. [36] Si ce décret n'a pas frappé les
contemporains et n'a pas été remarqué de ceux qui écrivaient alors
l'histoire, c'est que le changement dont il était l'expression légale
était achevé depuis longtemps. L'inégalité entre les citoyens et les
sujets s'était affaiblie à chaque génération et s'était peu à peu effacée.
Le décret put passer inaperçu, sous le voile d'une mesure fiscale; il
proclamait et faisait passer dans le domaine du droit ce qui était déjà un
fait accompli.
Le titre de citoyen commença alors à tomber en désuétude, ou, s'il fut
encore employé, ce fut pour désigner la condition d'homme libre opposée à
celle d'esclave. A partir de ce temps-là, tout ce qui faisait partie de
l'empire romain, depuis l'Espagne jusqu'à l'Euphrate, forma véritablement
un seul peuple et un seul État. La distinction des cités avait disparu;
celle des nations n'apparaissait encore que faiblement. Tous les habitants
de cet immense empire étaient également Romains. Le Gaulois abandonna son
nom de Gaulois et prit avec empressement celui de Romain; ainsi fit
l'Espagnol; ainsi fit l'habitant de la Thrace ou de la Syrie. Il n'y eut
plus qu'un seul nom, qu'une seule patrie, qu'un seul gouvernement, qu'un
seul droit.
On voit combien la cité romaine s'était développée d'âge en âge. A
l'origine elle n'avait contenu que des patriciens et des clients; ensuite
la classe plébéienne y avait pénétré, puis les Latins, puis les Italiens;
enfin vinrent les provinciaux. La conquête n'avait pas suffi à opérer ce
grand changement. Il avait fallu la lente transformation des idées, les
concessions prudentes mais non interrompues des empereurs, et
l'empressement des intérêts individuels. Alors toutes les cités
disparurent peu à peu; et la cité romaine, la dernière debout, se
transforma elle-même si bien qu'elle devint la réunion d'une douzaine de
grands peuples sous un maître unique. Ainsi tomba le régime municipal.
Il n'entre pas dans notre sujet de dire par quel système de gouvernement
ce régime fut remplacé, ni de chercher si ce changement fut d'abord plus
avantageux que funeste aux populations. Nous devons nous arrêter au moment
où les vieilles formes sociales que l'antiquité avait établies furent
effacées pour jamais.