Lorsque la série des révolutions eut amené l'égalité entre les hommes et
qu'il n'y eut plus lieu de se combattre pour des principes et des droits,
les hommes se firent la guerre pour des intérêts. Cette période nouvelle
de l'histoire des cités ne commença pas pour toutes en même temps. Dans
les unes elle suivit de très près l'établissement de la démocratie; dans
les autres elle ne parut qu'après plusieurs générations qui avaient su se
gouverner avec calme. Mais toutes les cités, tôt ou tard, sont tombées
dans ces déplorables luttes.
A mesure que l'on s'était éloigné de l'ancien régime, il s'était formé une
classe pauvre. Auparavant, lorsque chaque homme faisait partie d'une
_gens_ et avait son maître, la misère était presque inconnue. L'homme
était nourri par son chef; celui à qui il donnait son obéissance, lui
devait en retour de subvenir à tous ses besoins. Mais les révolutions, qui
avaient dissous le [Grec: genos], avaient aussi changé les conditions de
la vie humaine. Le jour où l'homme s'était affranchi des liens de la
clientèle, il avait vu se dresser devant lui les nécessités et les
difficultés de l'existence. La vie était devenue plus indépendante, mais
aussi plus laborieuse et sujette à plus d'accidents. Chacun avait eu
désormais le soin de son bien-être, chacun sa jouissance et sa tâche. L'un
s'était enrichi par son activité ou sa bonne fortune, l'autre était resté
pauvre. L'inégalité de richesse est inévitable dans toute société qui ne
veut pas rester dans l'état patriarcal ou dans l'état de tribu.
La démocratie ne supprima pas la misère: elle la rendit, au contraire,
plus sensible. L'égalité des droits politiques fit ressortir encore
davantage l'inégalité des conditions.
Comme il n'y avait aucune autorité qui s'élevât au-dessus des riches et
des pauvres à la fois, et qui pût les contraindre à rester en paix, il eût
été à souhaiter que les principes économiques et les conditions du travail
fussent tels que les deux classes fussent forcées de vivre en bonne
intelligence. Il eût fallu, par exemple, qu'elles eussent besoin l'une de
l'autre, que le riche ne pût s'enrichir qu'en demandant au pauvre son
travail, et que le pauvre trouvât les moyens de vivre en donnant son
travail au riche. Alors l'inégalité des fortunes eût stimulé l'activité et
l'intelligence de l'homme; elle n'eût pas enfanté la corruption et la
guerre civile.
Mais beaucoup de cités manquaient absolument d'industrie et de commerce;
elles n'avaient donc pas la ressource d'augmenter la somme de la richesse
publique, afin d'en donner quelque part au pauvre sans dépouiller
personne. Là où il y avait du commerce, presque tous les bénéfices en
étaient pour les riches, par suite du prix exagéré de l'argent. S'il y
avait de l'industrie, les travailleurs étaient des esclaves. On sait quel
le riche d'Athènes ou de Rome avait dans sa maison des ateliers de
tisserands, de ciseleurs, d'armuriers, tous esclaves. Même les professions
libérales étaient à peu près fermées au citoyen. Le médecin était souvent
un esclave qui guérissait les malades au profit de son maître. Les commis
de banque, beaucoup d'architectes, les constructeurs de navires, les bas
fonctionnaires de l'État, étaient des esclaves. L'esclavage était un fléau
dont la société libre souffrait elle-même. Le citoyen trouvait peu
d'emplois, peu de travail. Le manque d'occupation le rendait bientôt
paresseux. Comme il ne voyait travailler que les esclaves, il méprisait le
travail. Ainsi les habitudes économiques, les dispositions morales, les
préjugés, tout se réunissait pour empêcher le pauvre de sortir de sa
misère et de vivre honnêtement. La richesse et la pauvreté n'étaient pas
constituées de manière à pouvoir vivre en paix.
Le pauvre avait l'égalité des droits. Mais assurément ses souffrances
journalières lui faisaient penser que l'égalité des fortunes eût été bien
préférable. Or il ne fut pas longtemps sans s'apercevoir que l'égalité
qu'il avait, pouvait lui servir à acquérir celle qu'il n'avait pas, et
que, maître des suffrages, il pouvait devenir maître de la richesse.
Il commença par vouloir vivre de son droit de suffrage. Il se fit payer
pour assister à l'assemblée, ou pour juger dans les tribunaux. Si la cité
n'était pas assez riche pour subvenir à de telles dépenses, le pauvre
avait d'autres ressources. Il vendait son vote, et comme les occasions de
voter étaient fréquentes, il pouvait vivre. A Rome, ce trafic se faisait
régulièrement et au grand jour; à Athènes, on se cachait mieux. A Rome, où
le pauvre n'entrait pas dans les tribunaux, il se vendait comme témoin; à
Athènes, comme juge. Tout cela ne tirait pas le pauvre de sa misère et le
jetait dans la dégradation.
Ces expédients ne suffisant pas, le pauvre usa de moyens plus énergiques.
Il organisa une guerre en règle contre la richesse. Cette guerre fut
d'abord déguisée sous des formes légales; on chargea les riches de toutes
les dépenses publiques, on les accabla d'impôts, on leur fit construire
des trirèmes, on voulut qu'ils donnassent des fêtes au peuple. Puis on
multiplia les amendes dans les jugements; on prononça la confiscation des
biens pour les fautes les plus légères. Peut-on dire combien d'hommes
furent condamnés à l'exil par la seule raison qu'ils étaient riches? La
fortune de l'exilé allait au trésor public, d'où elle s'écoulait ensuite,
sous forme de triobole, pour être partagée entre les pauvres. Mais tout
cela ne suffisait pas encore: car le nombre des pauvres augmentait
toujours. Les pauvres en vinrent alors à user de leur droit de suffrage
pour décréter soit une abolition de dettes, soit une confiscation en masse
et un bouleversement général.
Dans les époques précédentes on avait respecté le droit de propriété,
parce qu'il avait pour fondement une croyance religieuse. Tant que chaque
patrimoine avait été attaché à un culte et avait été réputé inséparable
des dieux domestiques d'une famille, nul n'avait pensé qu'on eût le droit
de dépouiller un homme de son champ. Mais à l'époque où les révolutions
nous ont conduits, ces vieilles croyances sont abandonnées et la religion
de la propriété a disparu. La richesse n'est plus un terrain sacré et
inviolable. Elle ne paraît plus un don des dieux, mais un don du hasard.
On a le désir de s'en emparer, en dépouillant celui qui la possède; et ce
désir, qui autrefois eût paru une impiété, commence à paraître légitime.
On ne voit plus le principe supérieur qui consacre le droit de propriété;
chacun ne sent que son propre besoin et mesure sur lui son droit.
Nous avons déjà dit que la cité, surtout chez les Grecs, avait un pouvoir
sans limites, que la liberté était inconnue, et que le droit individuel
n'était rien vis-à-vis de la volonté de l'État. Il résultait de là que la
majorité des suffrages pouvait décréter la confiscation des biens des
riches, et que les Grecs ne voyaient en cela ni illégalité ni injustice.
Ce que l'État avait prononcé, était le droit. Cette absence de liberté
individuelle a été une cause de malheurs et de désordres pour la Grèce.
Rome, qui respectait un peu plus le droit de l'homme, a aussi moins
souffert.
Plutarque raconte qu'à Mégare, après une insurrection, on décréta que les
dettes seraient abolies, et que les créanciers, outre la perte du capital,
seraient tenus de rembourser les intérêts déjà payés. [1]
« A Mégare, comme dans d'autres villes, dit Aristote, [2] le parti
populaire, s'étant emparé du pouvoir, commença par prononcer la
confiscation des biens contre quelques familles riches. Mais une fois dans
cette voie, il ne lui fut pas possible de s'arrêter. Il fallut faire
chaque jour quelque nouvelle victime; et à la fin le nombre de riches
qu'on dépouilla et qu'on exila devint si grand, qu'ils formèrent une
armée. »
En 412, « le peuple de Samos fit périr deux cents de ses adversaires, en
exila quatre cents autres, et se partagea leurs terres et leurs maisons ».
[3]
A Syracuse, le peuple fut à peine délivré du tyran Denys que dès la
première assemblée il décréta le partage des terres. [4]
Dans cette période de l'histoire grecque, toutes les fois que nous voyons
une guerre civile, les riches sont dans un parti et les pauvres dans
l'autre. Les pauvres veulent s'emparer de la richesse, les riches veulent
la conserver ou la reprendre. « Dans toute guerre civile, dit un historien
grec, il s'agit de déplacer les fortunes. » [5] Tout démagogue faisait
comme ce Molpagoras de Cios, [6] qui livrait à la multitude ceux qui
possédaient de l'argent, massacrait les uns, exilait les autres, et
distribuait leurs biens entre les pauvres. A Messène, dès que le parti
populaire prit le dessus, il exila les riches et partagea leurs terres.
Les classes élevées n'ont jamais eu chez les anciens assez d'intelligence
ni assez d'habileté pour tourner les pauvres vers le travail et les aider
à sortir honorablement de la misère et de la corruption. Quelques hommes
de coeur l'ont essayé; ils n'y ont pas réussi. Il résultait de là que les
cités flottaient toujours entre deux révolutions, l'une qui dépouillait
les riches, l'autre qui les remettait en possession de leur fortune. Cela
dura depuis la guerre du Péloponèse jusqu'à la conquête de la Grèce par
les Romains.
Dans chaque cité, le riche et le pauvre étaient deux ennemis qui vivaient
à côté l'un de l'autre, l'un convoitant la richesse, l'autre voyant sa
richesse convoitée. Entre eux nulle relation, nul service, nul travail qui
les unît. Le pauvre ne pouvait acquérir la richesse qu'en dépouillant le
riche. Le riche ne pouvait défendre son bien que par une extrême habileté
ou par la force. Ils se regardaient d'un oeil haineux. C'était dans chaque
ville une double conspiration: les pauvres conspiraient par cupidité, les
riches par peur. Aristote dit que les riches prononçaient entre eux ce
serment: « Je jure d'être toujours l'ennemi du peuple, et de lui faire
tout le mal que je pourrai. » [7]
Il n'est pas possible de dire lequel des deux partis commit le plus de
cruautés et de crimes. Les haines effaçaient dans le coeur tout sentiment
d'humanité. « Il y eut à Milet une guerre entre les riches et les pauvres.
Ceux-ci eurent d'abord le dessus et forcèrent les riches à s'enfuir de la
ville. Mais ensuite, regrettant de n'avoir pu les égorger, ils prirent
leurs enfants, les rassemblèrent dans des granges et les firent broyer
sous les pieds des boeufs. Les riches rentrèrent ensuite dans la ville et
redevinrent les maîtres. Ils prirent, à leur tour, les enfants des
pauvres, les enduisirent de poix et les brûlèrent tout vifs. » [8]
Que devenait alors la démocratie? Elle n'était pas précisément responsable
de ces excès et de ces crimes; mais elle en était atteinte la première. Il
n'y avait plus de règles; or, la démocratie ne peut vivre qu'au milieu des
règles les plus strictes et les mieux observées. On ne voyait plus de
vrais gouvernements, mais des factions au pouvoir. Le magistrat n'exerçait
plus l'autorité au profit de la paix et de la loi, mais au profit des
intérêts et des convoitises d'un parti. Le commandement n'avait plus ni
titres légitimes ni caractère sacré; l'obéissance n'avait plus rien de
volontaire; toujours contrainte, elle se promettait toujours une revanche.
La cité n'était plus, comme dit Platon, qu'un assemblage d'hommes dont une
partie était maîtresse et l'autre esclave. On disait du gouvernement qu'il
était aristocratique quand les riches étaient au pouvoir, démocratique
quand c'étaient les pauvres. En réalité, la vraie démocratie n'existait
plus.
À partir du jour où les besoins et les intérêts matériels avaient fait
irruption en elle, elle s'était altérée et corrompue. La démocratie, avec
les riches au pouvoir, était devenue une oligarchie violente; la
démocratie des pauvres était devenue la tyrannie. Du cinquième au deuxième
siècle avant notre ère, nous voyons dans toutes les cités de la Grèce et
de l'Italie, Rome encore exceptée, que les formes républicaines sont mises
en péril et qu'elles sont devenues odieuses à un parti. Or, on peut
distinguer clairement qui sont ceux qui veulent les détruire, et qui sont
ceux qui les voudraient conserver. Les riches, plus éclairés et plus
fiers, restent fidèles au régime républicain, pendant que les pauvres,
pour qui les droits politiques ont moins de prix, se donnent volontiers
pour chef un tyran. Quand cette classe pauvre, après plusieurs guerres
civiles, reconnut que ses victoires ne servaient de rien, que le parti
contraire revenait toujours au pouvoir, et qu'après de longues
alternatives de confiscations et de restitutions, la lutte était toujours
à recommencer, elle imagina d'établir un régime monarchique qui fût
conforme à ses intérêts, et qui, en comprimant à jamais le parti
contraire, lui assurât pour l'avenir les bénéfices de sa victoire. Elle
créa ainsi des tyrans. A partir de ce moment, les partis changèrent de
nom: on ne fut plus aristocrate ou démocrate; on combattit pour la
liberté, ou on combattit pour la tyrannie. Sous ces deux mots, c'étaient
encore la richesse et la pauvreté qui se faisaient la guerre. Liberté
signifiait le gouvernement où les riches avaient le dessus et défendaient
leur fortune; tyrannie indiquait exactement le contraire.
C'est un fait général et presque sans exception dans l'histoire de la
Grèce et de l'Italie, que les tyrans sortent du parti populaire et ont
pour ennemi le parti aristocratique. « Le tyran, dit Aristote, n'a pour
mission que de protéger le peuple contre les riches; il a toujours
commencé par être un démagogue, et il est de l'essence de la tyrannie de
combattre l'aristocratie. » -- « Le moyen d'arriver à la tyrannie, dit-il
encore, c'est de gagner la confiance de la foule; or, on gagne sa
confiance en se déclarant l'ennemi des riches. Ainsi firent Pisistrate à
Athènes, Théagène à Mégare, Denys à Syracuse. » [9]
Le tyran fait toujours la guerre aux riches. A Mégare, Théagène surprend
dans la campagne les troupeaux des riches et les égorge. A Cumes,
Aristodème abolit les dettes, et enlève les terres aux riches pour les
donner aux pauvres. Ainsi font Nicoclès à Sicyone, Aristomaque à Argos.
Tous ces tyrans nous sont représentés par les écrivains comme très-cruels;
il n'est pas probable qu'ils le fussent tous par nature; mais ils
l'étaient par la nécessité pressante où ils se trouvaient de donner des
terres ou de l'argent aux pauvres. Ils ne pouvaient se maintenir au
pouvoir qu'autant qu'ils satisfaisaient les convoitises de la foule et
qu'ils entretenaient ses passions.
Le tyran de ces cités grecques est un personnage dont rien aujourd'hui ne
peut nous donner une idée. C'est un homme qui vit au milieu de ses sujets,
sans intermédiaire et sans ministres, et qui les frappe directement. Il
n'est pas dans cette position élevée et indépendante où est le souverain
d'un grand État. Il a toutes les petites passions de l'homme privé: il
n'est pas insensible aux profits d'une confiscation; il est accessible à
la colère et au désir de la vengeance personnelle; il a peur; il sait
qu'il a des ennemis tout près de lui et que l'opinion publique approuve
l'assassinat, quand c'est un tyran qui est frappé. On devine ce que peut
être le gouvernement d'un tel homme. Sauf deux ou trois honorables
exceptions, les tyrans qui se sont élevés dans toutes les villes grecques
au quatrième et au troisième siècle, n'ont régné qu'en flattant ce qu'il y
avait de plus mauvais dans la foule et en abattant violemment tout ce qui
était supérieur par la naissance, la richesse ou le mérite. Leur pouvoir
était illimité; les Grecs purent reconnaître combien le gouvernement
républicain, lorsqu'il ne professe pas un grand respect pour les droits
individuels, se change facilement en despotisme. Les anciens avaient donné
un tel pouvoir à l'État, que le jour où un tyran prenait en mains cette
omnipotence, les hommes n'avaient plus aucune garantie contre lui, et
qu'il était légalement le maître de leur vie et de leur fortune.