CHAPITRE X.

UNE ARISTOCRATIE DE RICHESSE ESSAYE DE SE CONSTITUER; ÉTABLISSEMENT

DE LA DÉMOCRATIE; QUATRIÈME RÉVOLUTION.

Le régime qui succéda à la domination de l'aristocratie religieuse ne fut

pas tout d'abord la démocratie. Nous avons vu, par l'exemple d'Athènes et

de Rome, que la révolution qui s'était accomplie, n'avait pas été l'oeuvre

des plus basses classes. Il y eut, à la vérité, quelques villes où ces

classes s'insurgèrent d'abord; mais elles ne purent fonder rien de

durable; les longs désordres où tombèrent Syracuse, Milet, Samos, en sont

la preuve. Le régime nouveau ne s'établit avec quelque solidité que là où

il se trouva tout de suite une classe supérieure pour prendre en mains,

pour quelque temps, le pouvoir et l'autorité morale qui échappaient aux

eupatrides ou aux patriciens.

Quelle pouvait être cette aristocratie nouvelle? La religion héréditaire

étant écartée, il n'y avait plus d'autre élément de distinction sociale

que la richesse. On demanda donc à la richesse de fixer des rangs, les

esprits n'admettant pas tout de suite que l'égalité dût être absolue.

Ainsi, Solon ne crut pouvoir faire oublier l'ancienne distinction fondée

sur la religion héréditaire, qu'en établissant une division nouvelle qui

fut fondée sur la richesse. Il partagea les hommes en quatre classes, et

leur donna des droits inégaux; il fallut être riche pour parvenir aux

hautes magistratures; il fallut être au moins d'une des deux classes

moyennes pour avoir accès au Sénat et aux tribunaux. [1]

Il en fut de même à Rome. Nous avons déjà vu que Servius ne détruisit la

puissance du patriciat qu'en fondant une aristocratie rivale. Il créa

douze centuries de chevaliers choisis parmi les plus riches plébéiens; ce

fut l'origine de l'ordre équestre, qui fut dorénavant l'ordre riche de

Rome. Les plébéiens qui n'avaient pas le cens fixé pour être chevalier,

furent répartis en cinq classes, suivant le chiffre de leur fortune. Les

prolétaires furent en dehors de toute classe. Ils n'avaient pas de droits

politiques; s'ils figuraient dans les comices par centuries, il est sûr du

moins qu'ils n'y votaient pas. [2] La constitution républicaine conserva

ces distinctions établies par un roi, et la plèbe ne se montra pas d'abord

très-désireuse de mettre l'égalité entre ses membres.

Ce qui se voit si clairement à Athènes et à Rome, se retrouve dans presque

toutes les autres cités. A Cumes, par exemple, les droits politiques ne

furent donnés d'abord qu'à ceux qui, possédant des chevaux, formaient une

sorte d'ordre équestre; plus tard, ceux qui venaient après eux par le

chiffre de la fortune, obtinrent les mêmes droits, et cette dernière

mesure n'éleva qu'à mille le nombre des citoyens. A Rhégium, le

gouvernement fut longtemps aux mains des mille plus riches de la cité. A

Thurii, il fallait un cens très-élève pour faire partie du corps

politique. Nous voyons clairement dans les poésies de Théognis qu'à

Mégare, après la chute des nobles, ce fut la richesse qui régna. A Thèbes,

pour jouir des droits de citoyen, il ne fallait être ni artisan ni

marchand. [3]

Ainsi les droits politiques qui, dans l'époque précédente, étaient

inhérents à la naissance, furent, pendant quelque temps, inhérents à la

fortune. Cette aristocratie de richesse se forma dans toutes les cités,

non pas par l'effet d'un calcul, mais par la nature même de l'esprit

humain, qui, en sortant d'un régime de profonde inégalité, n'arrivait pas

tout de suite à l'égalité complète.

Il est à remarquer que cette aristocratie ne fondait pas sa supériorité

uniquement sur sa richesse. Partout elle eut à coeur d'être la classe

militaire. Elle se chargea de défendre les cités en même temps que de les

gouverner. Elle se réserva les meilleures armes et la plus forte part de

périls dans les combats, voulant imiter en cela la classe noble qu'elle

remplaçait. Dans toutes les cités, les plus riches formèrent la cavalerie,

la classe aisée composa le corps des hoplites ou des légionnaires. Les

pauvres furent exclus de l'armée; tout au plus les employa-t-on comme

vélites et comme peltastes, ou parmi les rameurs de la flotte. [4]

L'organisation de l'armée répondait ainsi avec une exactitude parfaite à

l'organisation politique de la cité. Les dangers étaient proportionnés aux

privilèges, et la force matérielle se trouvait dans les mêmes mains que la

richesse. [5]

Il y eut ainsi dans presque toutes les cités dont l'histoire nous est

connue, une période pendant laquelle la classe riche ou tout au moins la

classe aisée fut en possession du gouvernement. Ce régime politique eut

ses mérites, comme tout régime peut avoir les siens, quand il est conforme

aux moeurs de l'époque et que les croyances ne lui sont pas contraires. La

noblesse sacerdotale de l'époque précédente avait assurément rendu de

grands services; car c'était elle qui, pour la première fois, avait établi

des lois et fondé des gouvernements réguliers. Elle avait fait vivre avec

calme et dignité, pendant plusieurs siècles, les sociétés humaines.

L'aristocratie de richesse eut un autre mérite: elle imprima à la société

et à l'intelligence une impulsion nouvelle. Issue du travail sous toutes

ses formes, elle l'honora et le stimula. Ce nouveau régime donnait le plus

de valeur politique à l'homme le plus laborieux, le plus actif ou le plus

habile; il était donc favorable au développement de l'industrie et du

commerce; il l'était aussi au progrès intellectuel; car l'acquisition de

cette richesse, qui se gagnait ou se perdait, d'ordinaire, suivant le

mérite de chacun, faisait de l'instruction le premier besoin et de

l'intelligence le plus puissant ressort des affaires humaines. Il n'y a

donc pas à être surpris que sous ce régime la Grèce et Rome aient élargi

les limites de leur culture intellectuelle et poussé plus avant leur

civilisation.

La classe riche ne garda pas l'empire aussi longtemps que l'ancienne

noblesse héréditaire l'avait gardé. Ses titres à la domination n'étaient

pas de même valeur. Elle n'avait pas ce caractère sacré dont l'ancien

eupatride était revêtu; elle ne régnait pas en vertu des croyances et par

la volonté des dieux. Elle n'avait rien en elle qui eût prise sur la

conscience et qui forçât l'homme à se soumettre. L'homme ne s'incline

guère que devant ce qu'il croit être le droit ou ce que ses opinions lui

montrent comme fort au-dessus de lui. Il avait pu se courber longtemps

devant la supériorité religieuse de l'eupatride qui disait la prière et

possédait les dieux. Mais la richesse ne lui imposait pas. Devant la

richesse, le sentiment le plus ordinaire n'est pas le respect, c'est

l'envie. L'inégalité politique qui résultait de la différence des

fortunes, parut bientôt une iniquité, et les hommes travaillèrent à la

faire disparaître.

D'ailleurs, la série des révolutions, une fois commencée, ne devait pas

s'arrêter. Les vieux principes étaient renversés, et l'on n'avait plus de

traditions ni de règles fixes. Il y avait un sentiment général de

l'instabilité des choses, qui faisait qu'aucune constitution n'était plus

capable de durer bien longtemps. La nouvelle aristocratie fut donc

attaquée comme l'avait été l'ancienne; les pauvres voulurent être citoyens

et firent effort pour entrer à leur tour dans le corps politique.

Il est impossible d'entrer dans le détail de cette nouvelle lutte.

L'histoire des cités, à mesure qu'elle s'éloigne de l'origine, se

diversifie de plus en plus. Elles poursuivent la même série de

révolutions; mais ces révolutions s'y présentent sous des formes très-

variées. On peut du moins faire cette remarque que, dans les villes où le

principal élément de la richesse était la possession du sol, la classe

riche fut plus longtemps respectée et plus longtemps maîtresse; et qu'au

contraire dans les cités, comme Athènes, où il y avait peu de fortunes

territoriales et où l'on s'enrichissait surtout par l'industrie et le

commerce, l'instabilité des fortunes éveilla plus tôt les convoitises ou

les espérances des classes inférieures, et l'aristocratie fut plus tôt

attaquée.

Les riches de Rome résistèrent beaucoup mieux que ceux de la Grèce; cela

tient à des causes que nous dirons plus loin. Mais quand on lit l'histoire

grecque, on remarque avec quelque surprise combien l'aristocratie nouvelle

se défendit faiblement. Il est vrai qu'elle ne pouvait pas, comme les

eupatrides, opposer à ses adversaires le grand et puissant argument de la

tradition et de la piété. Elle ne pouvait pas appeler à son secours les

ancêtres et les dieux. Elle n'avait pas de point d'appui dans ses propres

croyances; elle n'avait pas foi dans la légitimité de ses privilèges.

Elle avait bien la force des armes; mais cette supériorité même finit par

lui manquer. Les constitutions que les États se donnent, dureraient sans

doute plus longtemps si chaque État pouvait demeurer dans l'isolement, ou

si du moins il pouvait vivre toujours en paix. Mais la guerre dérange les

rouages des constitutions et hâte les changements. Or, entre ces cités de

la Grèce et de l'Italie l'état de guerre était presque perpétuel. C'était

sur la classe riche que le service militaire pesait le plus lourdement,

puisque c'était elle qui occupait le premier rang dans les batailles.

Souvent, au retour d'une campagne, elle rentrait dans la ville, décimée et

affaiblie, hors d'état par conséquent de tenir tête au parti populaire. A

Tarente, par exemple, la haute classe ayant perdu la plus grande partie de

ses membres dans une guerre contre les Japyges, la démocratie s'établit

aussitôt dans la cité. Le même fait s'était produit à Argos, une trentaine

d'années auparavant: à la suite d'une guerre malheureuse contre les

Spartiates, le nombre des vrais citoyens était devenu si faible, qu'il

avait fallu donner le droit de cité à une foule de _périèques_. [6] C'est

pour n'avoir pas à tomber dans cette extrémité que Sparte était si

ménagère du sang des vrais Spartiates. Quant à Rome, ses guerres

continuelles expliquent en grande partie ses révolutions. La guerre a

détruit d'abord son patriciat; des trois cents familles que cette caste

comptait sous les rois, il en restait à peine un tiers après la conquête

du Samnium. La guerre a moissonné ensuite la plèbe primitive, cette plèbe

riche et courageuse qui remplissait les cinq classes et qui formait les

légions.

Un des effets de la guerre était que les cités étaient presque toujours

réduites à donner des armes aux classes inférieures. C'est pour cela qu'à

Athènes et dans toutes les villes maritimes, le besoin d'une marine et les

combats sur mer ont donné à la classe pauvre l'importance que les

constitutions lui refusaient. Les thètes, élevés au rang de rameurs, de

matelots et même de soldats, et ayant en mains le salut de la patrie, se

sont sentis nécessaires et sont devenus hardis. Telle fut l'origine de la

démocratie athénienne. Sparte avait peur de la guerre. On peut voir dans

Thucydide sa lenteur et sa répugnance à entrer en campagne. Elle s'est

laissée entraîner malgré elle dans la guerre du Péloponèse; mais combien

elle a fait d'efforts pour s'en retirer! C'est que Sparte était forcée

d'armer ses [Grec: upomeiodes], ses néodamodes, ses mothaces, ses

laconiens et même ses hilotes; elle savait bien que toute guerre, en

donnant des armes à ces classes qu'elle opprimait, la mettait en danger de

révolution et qu'il lui faudrait, au retour de l'armée, ou subir la loi de

ses hilotes, ou trouver moyen de les faire massacrer sans bruit. Les

plébéiens calomniaient le Sénat de Rome, quand ils lui reprochaient de

chercher toujours de nouvelles guerres. Le Sénat était bien trop habile.

Il savait ce que ces guerres lui coûtaient de concessions et d'échecs au

forum. Mais il ne pouvait pas les éviter.

Il est donc hors de doute que la guerre a peu à peu comblé la distance que

l'aristocratie de richesse avait mise entre elle et les classes

inférieures. Par là il est arrivé bientôt que les constitutions se sont

trouvées en désaccord avec l'état social et qu'il a fallu les modifier.

D'ailleurs on doit reconnaître que tout privilège était nécessairement en

contradiction avec le principe qui gouvernait alors les hommes. L'intérêt

public n'était pas un principe qui fût de nature à autoriser et à

maintenir longtemps l'inégalité. Il conduisait inévitablement les sociétés

à la démocratie.

Cela est si vrai qu'il fallut partout, un peu plus tôt ou un peu plus

tard, donner à tous les hommes libres des droits politiques. Dès que la

plèbe romaine voulut avoir des comices qui lui fussent propres, elle dut y

admettre les prolétaires, et ne put pas y faire passer la division en

classes. La plupart des cités virent ainsi se former des assemblées

vraiment populaires, et le suffrage universel fut établi.

Or le droit de suffrage avait alors une valeur incomparablement plus

grande que celle qu'il peut avoir dans les États modernes. Par lui le

dernier des citoyens mettait la main à toutes les affaires, nommait les

magistrats, faisait les lois, rendait la justice, décidait de la guerre ou

de la paix et rédigeait les traités d'alliance. Il suffisait donc de cette

extension du droit de suffrage pour que le gouvernement fût vraiment

démocratique.

Il faut faire une dernière remarque. On aurait peut-être évité l'avènement

de la démocratie, si l'on avait pu fonder ce que Thucydide appelle [Grec:

oligarchia isonomos], c'est-à-dire le gouvernement pour quelques-uns et la

liberté pour tous. Mais les Grecs n'avaient pas une idée nette de la

liberté; les droits individuels manquèrent toujours chez eux de garanties.

Nous savons par Thucydide, qui n'est certes pas suspect de trop de zèle

pour le gouvernement démocratique, que sous la domination de l'oligarchie

le peuple était en butte à beaucoup de vexations, de condamnations

arbitraires, d'exécutions violentes. Nous lisons dans cet historien

« qu'il fallait le régime démocratique pour que les pauvres eussent un

refuge et les riches un frein ». Les Grecs n'ont jamais su concilier

l'égalité civile avec l'inégalité politique. Pour que le pauvre ne fût pas

lésé dans ses intérêts personnels, il leur a paru nécessaire qu'il eût un

droit de suffrage, qu'il fût juge dans les tribunaux, et qu'il pût être

magistrat. Si nous nous rappelons d'ailleurs que, chez les Grecs, l'État

était une puissance absolue, et qu'aucun droit individuel ne tenait contre

lui, nous comprendrons quel immense intérêt il y avait pour chaque homme,

même pour le plus humble, à avoir des droits politiques, c'est-à-dire à

faire partie du gouvernement. Le souverain collectif étant si omnipotent,

l'homme ne pouvait être quelque chose qu'en étant un membre de ce

souverain. Sa sécurité et sa dignité tenaient à cela. On voulait posséder

les droits politiques, non pour avoir la vraie liberté, mais pour avoir au

moins ce qui pouvait en tenir lieu.

La Cité Antique Étude sur Le Culte, Le Droit, Les Institutions de la Grèce et de Rome · 第 125 / 170 题