LA RELIGION DE LA CITÉ.

_1° Les repas publics._

On a vu plus haut que la principale cérémonie du culte domestique était un

repas qu'on appelait sacrifice. Manger une nourriture préparée sur un

autel, telle fut, suivant toute apparence, la première forme que l'homme

ait donnée à l'acte religieux. Le besoin de se mettre en communion avec la

divinité fut satisfait par ce repas auquel on la conviait, et dont on lui

donnait sa part.

La principale cérémonie du culte de la cité était aussi un repas de cette

nature; il devait être accompli en commun, par tous les citoyens, en

l'honneur des divinités protectrices. L'usage de ces repas publics était

universel en Grèce; on croyait que le salut de la cité dépendait de leur

accomplissement. [1]

L'Odyssée nous donne la description d'un de ces repas sacrés; neuf longues

tables sont dressées pour le peuple de Pylos; à chacune d'elles cinq cents

citoyens sont assis, et chaque groupe a immolé neuf taureaux en l'honneur

des dieux. Ce repas, que l'on appelle le repas des dieux, commence et

finit par des libations et des prières. [2] L'antique usage des repas en

commun est signalé aussi par les plus vieilles traditions athéniennes; on

racontait qu'Oreste, meurtrier de sa mère, était arrivé à Athènes au

moment même où la cité, réunie autour de son roi, accomplissait l'acte

sacré. [3]

Les repas publics de Sparte sont fort connus; mais on s'en fait

ordinairement une idée qui n'est pas conforme à la vérité. On se figure

les Spartiates vivant et mangeant toujours en commun, comme si la vie

privée n'eût pas été connue chez eux. Nous savons, au contraire, par des

textes anciens que les Spartiates prenaient souvent leurs repas dans leur

maison, au milieu de leur famille. [4] Les repas publics avaient lieu deux

fois par mois, sans compter les jours de fête. C'étaient des actes

religieux de même nature que ceux qui étaient pratiqués à Athènes, à Argos

et dans toute la Grèce. [5]

Outre ces immenses banquets, où tous les citoyens étaient réunis et qui ne

pouvaient guère avoir lieu qu'aux fêtes solennelles, la religion

prescrivait qu'il y eût chaque jour un repas sacré. A cet effet, quelques

hommes choisis par la cité devaient manger ensemble, en son nom, dans

l'enceinte du prytanée, en présence du foyer et des dieux protecteurs. Les

Grecs étaient convaincus que, si ce repas venait à être omis un seul jour,

l'État était menacé de perdre la faveur de ses dieux.

A Athènes, le sort désignait les hommes qui devaient prendre part au repas

commun, et la loi punissait sévèrement ceux qui refusaient de s'acquitter

de ce devoir. Les citoyens qui s'asseyaient à la table sacrée, étaient

revêtus momentanément d'un caractère sacerdotal; on les appelait

_parasites_; ce mot, qui devint plus tard un terme de mépris, commença par

être un titre sacré. [6] Au temps de Démosthènes, les parasites avaient

disparu; mais les prytanes étaient encore astreints à manger ensemble au

Prytanée. Dans toutes les villes il y avait des salles affectées, aux

repas communs. [7]

A voir comment les choses se passaient dans ces repas, on reconnaît bien

une cérémonie religieuse. Chaque convive avait une couronne sur la tête;

c'était en effet un antique usage de se couronner de feuilles ou de fleurs

chaque fois qu'on accomplissait un acte solennel de la religion. « Plus on

est paré de fleurs, disait-on, et plus on est sûr de plaire aux dieux;

mais si tu sacrifies sans avoir une couronne, ils se détournent de toi. »

[8] – « Une couronne, disait-on encore, est la messagère d'heureux augure

que la prière envoie devant elle vers les dieux. » [9] Les convives, pour

la même raison, étaient vêtus de robes blanches; le blanc était la couleur

sacrée chez les anciens, celle qui plaisait aux dieux. [10]

Le repas commençait invariablement par une prière et des libations; on

chantait des hymnes. La nature des mets et l'espèce de vin qu'on devait

servir étaient réglées par le rituel dé chaque cité. S'écarter en quoi que

ce fût de l'usage suivi par les ancêtres, présenter un plat nouveau ou

altérer le rhythme des hymnes sacrés, était une impiété grave dont la cité

entière eût été responsable envers ses dieux. La religion allait jusqu'à

fixer la nature des vases qui devaient être employés, soit pour la cuisson

des aliments, soit pour le service de la table. Dans telle ville, il

fallait que le pain fût placé dans des corbeilles de cuivre; dans telle

autre, on ne devait employer que des vases de terre. La forme même des

pains était immuablement fixée. [11] Ces règles de la vieille religion ne

cessèrent jamais d'être observées, et les repas sacrés gardèrent toujours

leur simplicité primitive. Croyances, moeurs, état social, tout changea;

ces repas demeurèrent immuables. Car les Grecs furent toujours très-

scrupuleux observateurs de leur religion nationale.

Il est juste d'ajouter que, lorsque les convives avaient satisfait à la

religion en mangeant les aliments prescrits, ils pouvaient immédiatement

après commencer un autre repas plus succulent et mieux en rapport avec

leur goût. C'était assez l'usage à Sparte. [12]

La coutume des repas sacrés était en vigueur en Italie autant qu'en Grèce.

Aristote dit qu'elle existait anciennement chez les peuples qu'on appelait

Oenotriens, Osques, Ausones. [13] Virgile en a consigné le souvenir, par

deux fois, dans son Énéide; le vieux Latinus reçoit les envoyés d'Énée,

non pas dans sa demeure, mais dans un temple « consacré par la religion

des ancêtres; là ont lieu les festins sacrés après l'immolation des

victimes; là tous les chefs de famille s'asseyent ensemble à de longues

tables ». Plus loin, quand Énée arrive chez Évandre, il le trouve

célébrant un sacrifice; le roi est au milieu de son peuple; tous sont

couronnés de fleurs; tous, assis à la même table, chantent un hymne à la

louange du dieu de la cité.

Cet usage se perpétua à Rome. Il y eut toujours une salle où les

représentants des curies mangèrent en commun. Le sénat, à certains jours,

faisait un repas sacré au Capitole. [14] Aux fêtes solennelles, des tables

étaient dressées dans les rues, et le peuple entier y prenait place. A

l'origine, les pontifes présidaient à ces repas; plus tard on délégua ce

soin à des prêtres spéciaux que l'on appela _epulones_.

Ces vieilles coutumes nous donnent une idée du lien étroit qui unissait

les membres d'une cité. L'association humaine était une religion; son

symbole était un repas fait en commun. Il faut se figurer une de ces

petites sociétés primitives rassemblée tout entière, du moins les chefs de

famille, à une même table, chacun vêtu de blanc et portant sur la tête une

couronne; tous font ensemble la libation, récitent une même prière,

chantent les mêmes hymnes, mangent la même nourriture préparée sur le même

autel; au milieu d'eux les aïeux sont présents, et les dieux protecteurs

partagent le repas. Ce qui fait le lien social, ce n'est ni l'intérêt, ni

une convention, ni l'habitude; c'est cette communion sainte pieusement

accomplie en présence des dieux de la cité.

_2° Les fêtes et le calendrier._

De tout temps et dans toutes les sociétés, l'homme a voulu honorer ses

dieux par des fêtes; il a établi qu'il y aurait des jours pendant lesquels

le sentiment religieux régnerait seul dans son âme, sans être distrait par

les pensées et les labeurs terrestres. Dans le nombre de journées qu'il a

à vivre, il a fait la part des dieux.

Chaque ville avait été fondée avec des rites qui, dans la pensée des

anciens, avaient eu pour effet de fixer dans son enceinte les dieux

nationaux. Il fallait que la vertu de ces rites fût rajeunie chaque année

par une nouvelle cérémonie religieuse; on appelait cette fête le jour

natal; tous les citoyens devaient la célébrer.

Tout ce qui était sacré donnait lieu à une fête. Il y avait la fête de

l'enceinte de la ville, _amburbalia_, celle des limites du territoire,

_ambarvalia_. Ces jours-là, les citoyens formaient une grande procession,

vêtus de robes blanches et couronnes de feuillage; ils faisaient le tour

de la ville ou du territoire en chantant des prières; en tête marchaient

les prêtres, conduisant des victimes, qu'on immolait à la fin de la

cérémonie. [15]

Venait ensuite la fête du fondateur. Puis chacun des héros de la cité,

chacune de ces âmes que les hommes invoquaient comme protectrices,

réclamait un culte; Romulus avait le sien, et, Servius Tullius, et bien

d'autres, jusqu'à la nourrice de Romulus et à la mère d'Évandre. Athènes

avait, de même, la fête de Cécrops, celle d'Érechthée, celle de Thésée; et

elle célébrait chacun des héros du pays, le tuteur de Thésée, et

Eurysthée, et Androgée, et une foule d'autres.

Il y avait encore les fêtes des champs, celle du labour, celle des

semailles, celle de la floraison, celle des vendanges. En Grèce comme en

Italie, chaque acte de la vie de l'agriculteur était accompagné de

sacrifices, et on exécutait les travaux en récitant des hymnes sacrés. A

Rome, les prêtres fixaient, chaque année, le jour où devaient commencer

les vendanges, et le jour où l'on pouvait boire du vin nouveau. Tout était

réglé par la religion. C'était la religion qui ordonnait de tailler la

vigne; car elle disait aux hommes: Il y aura impiété à offrir aux dieux

une libation avec le vin d'une vigne non taillée. [16]

Toute cité avait une fête pour chacune des divinités qu'elle avait

adoptées comme protectrices, et elle en comptait souvent beaucoup. A

mesure que le culte d'une divinité nouvelle s'introduisait dans la cité,

il fallait trouver dans l'année un jour à lui consacrer. Ce qui

caractérisait ces fêtes religieuses, c'était l'interdiction du travail,

l'obligation d'être joyeux, le chant et les jeux en public. La religion

athénienne ajoutait: Gardez-vous dans ces jours-là de vous faire tort les

uns aux autres. [17]

Le calendrier n'était pas autre chose que la succession des fêtes

religieuses. Aussi était-il établi par les prêtres. A Rome on fut

longtemps sans le mettre en écrit; le premier jour du mois, le pontife,

après avoir offert un sacrifice, convoquait le peuple, et disait quelles

fêtes il y aurait dans le courant du mois. Cette convocation s'appelait

_calatio_, d'où vient le nom de calendes qu'on donnait à ce jour-là.

Le calendrier n'était réglé ni sur le cours de la lune, ni sur le cours

apparent du soleil; il n'était réglé que par les lois de la religion, lois

mystérieuses que les prêtres connaissaient seuls. Quelquefois la religion

prescrivait de raccourcir l'année, et quelquefois de l'allonger. On peut

se faire une idée des calendriers primitifs, si l'on songe que chez les

Albains le mois de mai avait douze jours, et que mars en avait trente-six.

[18]

On conçoit que le calendrier d'une ville ne devait ressembler en rien à

celui d'une autre, puisque la religion n'était pas la même entre elles, et

que les fêtes comme les dieux différaient. L'année n'avait pas la même

durée d'une ville à l'autre. Les mois ne portaient pas le même nom;

Athènes les nommait tout autrement que Thèbes, et Rome tout autrement que

Lavinium. Cela vient de ce que le nom de chaque mois était tiré

ordinairement de la principale fête qu'il contenait; or, les fêtes

n'étaient pas les mêmes. Les cités ne s'accordaient pas pour faire

commencer l'année à la même époque, ni pour compter la série de leurs

années à partir d'une même date. En Grèce, la fête d'Olympie devint à la

longue une date commune, mais qui n'empêcha pas chaque cité d'avoir son

année particulière. En Italie, chaque ville comptait les années à partir

du jour de sa fondation.

_3° Le cens._

Parmi les cérémonies les plus importantes de la religion de la cité, il y

en avait une qu'on appelait la purification. Elle avait lieu tous les ans

à Athènes; [19] on ne l'accomplissait à Rome que tous les quatre ans. Les

rites qui y étaient observés et le nom même qu'elle portait, indiquent que

cette cérémonie devait avoir pour vertu d'effacer les fautes commises par

les citoyens contre le culte. En effet, cette religion si compliquée était

une source de terreurs pour les anciens; comme la foi et la pureté des

intentions étaient peu de chose, et que toute la religion consistait dans

la pratique minutieuse d'innombrables prescriptions, on devait toujours

craindre d'avoir commis quelque négligence, quelque omission ou quelque

erreur, et l'on n'était jamais sûr de n'être pas sous le coup de la colère

ou de la rancune de quelque dieu. Il fallait donc, pour rassurer le coeur

de l'homme, un sacrifice expiatoire. Le magistrat qui était chargé de

l'accomplir (c'était à Rome le censeur; avant le censeur c'était le

consul; avant le consul, le roi), commençait par s'assurer, à l'aide des

auspices, que les dieux agréeraient la cérémonie. Puis il convoquait le

peuple par l'intermédiaire d'un héraut, qui se servait à cet effet d'une

formule sacramentelle. Tous les citoyens, au jour dit, se réunissaient

hors des murs; là, tous étant en silence, le magistrat faisait trois fois

le tour de l'assemblée, poussant devant lui trois victimes, un mouton, un

porc, un taureau (_suovetaurile_); la réunion de ces trois animaux

constituait, chez les Grecs comme chez les Romains, un sacrifice

expiatoire. Des prêtres et des victimaires suivaient la procession; quand

le troisième tour était achevé, le magistrat prononçait une formule de

prière, et il immolait les victimes. [20] A partir de ce moment toute

souillure était effacée, toute négligence dans le culte réparée, et la

cité était en paix avec ses dieux.

Pour un acte de cette nature et d'une telle importance, deux choses

étaient nécessaires: l'une était qu'aucun étranger ne se glissât parmi les

citoyens, ce qui eût troublé et funesté la cérémonie; l'autre était que

tous les citoyens y fussent présents, sans quoi la cité aurait pu garder

quelque souillure. Il fallait donc que cette cérémonie religieuse fût

précédée d'un dénombrement des citoyens. A Rome et à Athènes on les

comptait avec un soin très-scrupuleux; il est probable que leur nombre

était prononcé par le magistrat dans la formule de prière, comme il était

ensuite inscrit dans le compte rendu que le censeur rédigeait de la

cérémonie.

La perte du droit de cité était la punition de l'homme qui ne s'était pas

fait inscrire. Cette sévérité s'explique. L'homme qui n'avait pas pris

part à l'acte religieux, qui n'avait pas été purifié, pour qui la prière

n'avait pas été dite ni la victime immolée, ne pouvait plus être un membre

de la cité. Vis-à-vis des dieux, qui avaient été présents à la cérémonie,

il n'était plus citoyen. [21]

On peut juger de l'importance de cette cérémonie par le pouvoir exorbitant

du magistrat qui y présidait. Le censeur, avant de commencer le sacrifice,

rangeait le peuple suivant un certain ordre, ici les sénateurs, là les

chevaliers, ailleurs les tribus. Maître absolu ce jour-là, il fixait la

place de chaque homme dans les différentes catégories. Puis, tout le monde

étant rangé suivant ses prescriptions, il accomplissait l'acte sacré. Or,

il résultait de là qu'à partir de ce jour jusqu'à la lustration suivante,

chaque homme conservait dans la cité le rang que le censeur lui avait

assigné dans la cérémonie. Il était sénateur s'il avait compté ce jour-là

parmi les sénateurs; chevalier, s'il avait figuré parmi les chevaliers.

Simple citoyen, il faisait partie de la tribu dans les rangs de laquelle

il avait été ce jour-là; et même, si le magistrat avait refusé de

l'admettre dans la cérémonie, il n'était plus citoyen. Ainsi, la place que

chacun avait occupée dans l'acte religieux et où les dieux l'avaient vu,

était celle qu'il gardait dans la cité pendant quatre ans. L'immense

pouvoir des censeurs est venu de là.

A cette cérémonie les citoyens seuls assistaient; mais leurs femmes, leurs

enfants, leurs esclaves, leurs biens, meubles et immeubles, étaient, en

quelque façon, purifiés en la personne du chef de famille. C'est pour cela

qu'avant le sacrifice chacun devait donner au censeur l'énumération des

personnes et des choses qui dépendaient de lui.

La lustration était accomplie au temps d'Auguste avec la même exactitude

et les mêmes rites que dans les temps les plus anciens. Les pontifes la

regardaient encore comme un acte religieux; les hommes d'État y voyaient

au moins une excellente mesure d'administration.

_4° La religion dans l'assemblée, au Sénat, au tribunal, à l'armée; le

triomphe._

Il n'y avait pas un seul acte de la vie publique dans lequel on ne fît

intervenir les dieux. Comme on était sous l'empire de cette idée qu'ils

étaient tour à tour d'excellents protecteurs ou de cruels ennemis, l'homme

n'osait jamais agir sans être sûr qu'ils lui fussent favorables.

Le peuple ne se réunissait en assemblée qu'aux jours où la religion le lui

permettait. On se souvenait que la cité avait éprouvé un désastre un

certain jour; c'était, sans nul doute, que ce jour-là les dieux avaient

été ou absents ou irrités; sans doute encore ils devaient l'être chaque

année à pareille époque pour des raisons inconnues aux mortels. Donc ce

jour était à tout jamais néfaste: on ne s'assemblait pas, on ne jugeait

pas, la vie publique était suspendue.

A Rome, avant d'entrer en séance, il fallait que les augures assurassent

que les dieux étaient propices. L'assemblée commençait par une prière que

l'augure prononçait et que le consul répétait après lui. Il en était de

même chez les Athéniens: l'assemblée commençait toujours par un acte

religieux. Des prêtres offraient un sacrifice; puis on traçait un grand

cercle en répandant à terre de l'eau lustrale, et c'était dans ce cercle

sacré que les citoyens se réunissaient. [22] Avant qu'aucun orateur prît

la parole, une prière était prononcée devant le peuple silencieux. On

consultait aussi les auspices, et s'il se manifestait dans le ciel quelque

signe d'un caractère funeste, l'assemblée se séparait aussitôt. [23]

La tribune était un lieu sacré, et l'orateur n'y montait qu'avec une

couronne sur la tête. [24]

Le lieu de réunion du sénat de Rome était toujours un temple. Si une

séance avait été tenue ailleurs que dans un lieu sacré, les décisions

prises eussent été entachées de nullité; car les dieux n'y eussent pas été

présents. Avant toute délibération, le président offrait un sacrifice et

prononçait une prière. Il y avait dans la salle un autel où chaque

sénateur, en entrant, répandait une libation en invoquant les dieux. [25]

Le sénat d'Athènes n'était guère différent. La salle renfermait aussi un

autel, un foyer. On accomplissait un acte religieux au début de chaque

séance. Tout sénateur en entrant s'approchait de l'autel et prononçait une

prière. Tant que durait la séance, chaque sénateur portait une couronne

sur la tête comme dans les cérémonies religieuses. [26]

On ne rendait la justice dans la cité, à Rome comme à Athènes, qu'aux

jours que la religion indiquait comme favorables. A Athènes, la séance du

tribunal avait lieu près d'un autel et commençait par un sacrifice. [27]

Au temps d'Homère, les juges s'assemblaient « dans un cercle sacré ».

Festus dit que dans les rituels des Étrusques se trouvait l'indication de

la manière dont on devait fonder une ville, consacrer un temple,

distribuer les curies et les tribus en assemblée, ranger une armée en

bataille. Toutes ces choses étaient marquées dans les rituels, parce que

toutes ces choses touchaient à la religion.

Dans la guerre la religion était pour le moins aussi puissante que dans la

paix. Il y avait dans les villes italiennes [28] des collèges de prêtres

appelés féciaux qui présidaient, comme les hérauts chez les Grecs, à

toutes les cérémonies sacrées auxquelles donnaient lieu les relations

internationales. Un fécial, la tête voilée, une couronne sur la tête,

déclarait la guerre en prononçant une formule sacramentelle. En même

temps, le consul en costume sacerdotal faisait un sacrifice et ouvrait

solennellement le temple de la divinité la plus ancienne et la plus

vénérée de l'Italie. Avant de partir pour une expédition, l'armée étant

rassemblée, le général prononçait des prières et offrait un sacrifice. Il

en était exactement de même à Athènes et à Sparte. [29]

L'armée en campagne présentait l'image de la cité; sa religion la suivait.

Les Grecs emportaient avec eux les statues de leurs divinités. Toute armée

grecque ou romaine portait avec elle un foyer sur lequel on entretenait

nuit et jour le feu sacré. [30] Une armée romaine était accompagnée

d'augures et de pullaires; toute armée grecque avait un devin.

Regardons une armée romaine au moment où elle se dispose au combat. Le

consul fait amener une victime et la frappe de la hache; elle tombe: ses

entrailles doivent indiquer la volonté des dieux. Un aruspice les examine,

et si les signes sont favorables, le consul donne le signal de la

bataille. Les dispositions les plus habiles, les circonstances les plus

heureuses ne servent de rien si les dieux ne permettent pas le combat. Le

fond de l'art militaire chez les Romains était de n'être jamais obligé de

combattre malgré soi, quand les dieux étaient contraires. C'est pour cela

qu'ils faisaient de leur camp, chaque jour, une sorte de citadelle.

Regardons maintenant une armée grecque, et prenons pour exemple la

bataille de Platée. Les Spartiates sont rangés en ligne, chacun à son

poste de combat; ils ont tous une couronne sur la tête, et les joueurs de

flûte font entendre les hymnes religieux. Le roi, un peu en arrière des

rangs, égorge les victimes. Mais les entrailles ne donnent pas les signes

favorables, et il faut recommencer le sacrifice. Deux, trois, quatre

victimes sont successivement immolées. Pendant ce temps, la cavalerie

perse approche, lance ses flèches, tue un assez grand nombre de

Spartiates. Les Spartiates restent immobiles, le bouclier posé à leurs

pieds, sans même se mettre en défense contre les coups de l'ennemi. Ils

attendent le signal des dieux. Enfin les victimes présentent les signes

favorables; alors les Spartiates relèvent leurs boucliers, mettent l'épée

à la main, combattent et sont vainqueurs.

Après chaque victoire on offrait un sacrifice; c'est là l'origine du

triomphe qui est si connu chez les Romains et qui n'était pas moins usité

chez les Grecs. Cette coutume était la conséquence de l'opinion qui

attribuait la victoire aux dieux de la cité. Avant la bataille, l'armée

leur avait adressé une prière analogue à celle qu'on lit dans Eschyle: « A

vous, dieux qui habitez et possédez notre territoire, si nos armes sont

heureuses et si notre ville est sauvée, je vous promets d'arroser vos

autels du sang des brebis, de vous immoler des taureaux, et d'étaler dans

vos temples saints les trophées conquis par la lance. » [31] En vertu de

cette promesse, le vainqueur devait un sacrifice. L'armée rentrait dans la

ville pour l'accomplir; elle se rendait au temple en formant une longue

procession et en chantant un hymne sacré, [Grec: thriambos]. [32]

A Rome la cérémonie était à peu près la même. L'armée se rendait en

procession au principal temple de la ville; les prêtres marchaient en tête

du cortège, conduisant des victimes. Arrivé au temple, le général immolait

les victimes aux dieux. Chemin faisant, les soldats portaient tous une

couronne, comme il convenait dans une cérémonie sacrée, et ils chantaient

un hymne comme en Grèce. Il vint, à la vérité, un temps où les soldats ne

se firent pas scrupule de remplacer l'hymne, qu'ils ne comprenaient plus,

par des chansons de caserne ou des railleries contre leur général. Mais

ils conservèrent du moins l'usage de répéter de temps en temps le refrain,

_Io triumphe_. [33] C'était même ce refrain qui donnait à la cérémonie son

nom.

Ainsi en temps de paix et en temps de guerre la religion intervenait dans

tous les actes. Elle était partout présente, elle enveloppait l'homme.

L'âme, le corps, la vie privée, la vie publique, les repas, les fêtes, les

assemblées, les tribunaux, les combats, tout était sous l'empire de cette

religion de la cité. Elle réglait toutes les actions de l'homme, disposait

de tous les instants de sa vie, fixait toutes ses habitudes. Elle

gouvernait l'être humain avec une autorité si absolue qu'il ne restait

rien qui fût en dehors d'elle.

Ce serait avoir une idée bien fausse de la nature humaine que de croire

que cette religion des anciens était une imposture et pour ainsi dire une

comédie. Montesquieu prétend que les Romains ne se sont donné un culte que

pour brider le peuple. Jamais religion n'a eu une telle origine, et toute

religion qui en est venue à ne se soutenir que par cette raison d'utilité

publique, ne s'est pas soutenue longtemps. Montesquieu dit encore que les

Romains assujettissaient la religion à l'État; c'est le contraire qui est

vrai; il est impossible de lire quelques pages de Tite-Live sans en être

convaincu. Ni les Romains ni les Grecs n'ont connu ces tristes conflits

qui ont été si communs dans d'autres sociétés entre l'Église et l'État.

Mais cela tient uniquement à ce qu'à Rome, comme à Sparte et à Athènes,

l'État était asservi à la religion; ou plutôt, l'État et la religion

étaient si complètement confondus ensemble qu'il était impossible non

seulement d'avoir l'idée d'un conflit entre eux, mais même de les

distinguer l'un de l'autre.

La Cité Antique Étude sur Le Culte, Le Droit, Les Institutions de la Grèce et de Rome · 第 68 / 170 题