LA CITÉ SE FORME.

La tribu, comme la famille et la phratrie, était

constituée pour être un corps indépendant, puisqu'elle

avait un culte spécial dont l'étranger était

exclu. Une fois formée, aucune famille nouvelle ne

pouvait plus y être admise. Deux tribus ne pouvaient

pas davantage se fondre en une seule; leur religion

s'y opposait. Mais de même que plusieurs phratries

s'étaient unies en une tribu, plusieurs tribus purent

s'associer entre elles, à la condition que le culte de

chacune d'elles fût respecté. Le jour où cette alliance

se fit, la cité exista.

Il importe peu de chercher la cause qui détermina

plusieurs tribus voisines à s'unir. Tantôt l'union fut

volontaire, tantôt elle fut imposée par la force supérieure

d'une tribu ou par la volonté puissante d'un

homme. Ce qui est certain, c'est que le lien de la

nouvelle association fut encore un culte. Les tribus

qui se groupèrent pour former une cité ne manquèrent

jamais d'allumer un feu sacré et de se donner

une religion commune.

Ainsi la société humaine, dans cette race, n'a pas

grandi à la façon d'un cercle qui s'élargirait peu à

peu, gagnant de proche en proche. Ce sont, au contraire,

de petits groupes qui, constitués longtemps

à l'avance, se sont agrégés les uns aux autres. Plusieurs

familles ont formé la phratrie, plusieurs phratries

la tribu, plusieurs tribus la cité. Famille,

phratrie, tribu, cité, sont d'ailleurs des sociétés

exactement semblables entre elles et qui sont nées

l'une de l'autre par une série de fédérations.

Il faut même remarquer qu'à mesure que ces différents

groupes s'associaient ainsi entre eux, aucun

d'eux ne perdait pourtant ni son individualité, ni son

indépendance. Bien que plusieurs familles se fussent

unies en une phratrie, chacune d'elles restait constituée

comme à l'époque de son isolement; rien

n'était changé en elle, ni son culte, ni son sacerdoce,

ni son droit de propriété, ni sa justice intérieure.

Des curies s'associaient ensuite; mais chacune

gardait son culte, ses réunions, ses fêtes, son

chef. De la tribu on passa à la cité; mais les tribus

ne furent pas pour cela dissoutes, et chacune d'elles

continua à former un corps, à peu près comme si la

cité n'existait pas. En religion il subsista une multitude

de petits cultes au-dessus desquels s'établit un

culte commun; en politique, une foule de petits

gouvernements continuèrent à fonctionner, et au-dessus

d'eux un gouvernement commun s'éleva.

La cité était une confédération. C'est pour cela

qu'elle fut obligée, au moins pendant plusieurs siècles,

de respecter l'indépendance religieuse et civile

des tribus, des curies et des familles, et qu'elle n'eut

pas d'abord le droit d'intervenir dans les affaires particulières

de chacun de ces petits corps. Elle n'avait

rien à voir dans l'intérieur d'une famille; elle n'était

pas juge de ce qui s'y passait; elle laissait au père

le droit et le devoir de juger sa femme, son fils, son

client. C'est pour cette raison que le droit privé, qui

avait été fixé à l'époque de l'isolement des familles,

a pu subsister dans les cités et n'a été modifié que

fort tard.

Ce mode d'enfantement des cités anciennes est

attesté par des usages qui ont duré fort longtemps.

Si nous regardons l'armée de la cité, dans les premiers

temps, nous la trouvons distribuée en tribus,

en curies, en familles, [1] « de telle sorte, dit un ancien,

que le guerrier ait pour voisin dans le combat

celui avec qui, en temps de paix, il fait la libation

et le sacrifice au même autel ». Si nous regardons le

peuple assemblé, dans les premiers siècles de Rome,

il vote par curies et par _gentes_. [2] Si nous regardons

le culte, nous voyons à Rome six Vestales, deux

pour chaque tribu; à Athènes, l'archonte fait le sacrifice

au nom de la cité entière, mais il est assisté

pour la cérémonie religieuse d'autant de ministres

qu'il y a de tribus.

Ainsi la cité n'est pas un assemblage d'individus:

c'est une confédération de plusieurs groupes qui

étaient constitués avant elle et qu'elle laisse subsister.

On voit dans les orateurs attiques que chaque

Athénien fait partie à la fois de quatre sociétés distinctes;

il est membre d'une famille, d'une phratrie,

d'une tribu et d'une cité. Il n'entre pas en même

temps et le même jour dans toutes les quatre, comme

le Français qui, du moment de sa naissance, appartient

à la fois à une famille, à une commune, à un

département et à une patrie. La phratrie et la tribu

ne sont pas des divisions administratives. L'homme

entre à des époques diverses dans ces quatre sociétés, et il monte, en

quelque sorte, de l'une à l'autre.

L'enfant est d'abord admis dans la famille par la cérémonie

religieuse qui a lieu dix jours après sa naissance.

Quelques années après, il entre dans la phratrie

par une nouvelle cérémonie que nous avons

décrite plus haut. Enfin, à l'âge de seize ou de dix-huit

ans, il se présente pour être admis dans la cité.

Ce jour-là, en présence d'un autel et devant les

chairs fumantes d'une victime, il prononce un serment

par lequel il s'engage, entre autres choses, à

respecter toujours la religion de la cité. A partir de

ce jour-là, il est initié au culte public et devient citoyen. [3]

Que l'on observe ce jeune Athénien s'élevant

d'échelon en échelon, de culte en culte, et l'on

aura l'image des degrés par lesquels l'association

humaine a passé. La marche que ce jeune homme

est astreint à suivre est celle que la société a d'abord

suivie.

Un exemple rendra cette vérité plus claire. Il nous

est resté sur les antiquités d'Athènes assez de traditions

et de souvenirs pour que nous puissions voir

avec quelque netteté comment s'est formée la cité

athénienne. A l'origine, dit Plutarque, l'Attique

était divisée par familles. [4] Quelques-unes de ces familles

de l'époque primitive, comme les Eumolpides,

les Cécropides, les Céphyréens, les Phytalides, les

Lakiades, se sont perpétuées jusque dans les âges

suivants. Alors la cité athénienne n'existait pas; mais

chaque famille, entourée de ses branches cadettes

et de ses clients, occupait un canton et y vivait dans

une indépendance absolue. Chacune avait sa religion

propre: les Eumolpides, fixés à Eleusis, adoraient

Déméter; les Cécropides, qui habitaient le rocher

où fut plus tard Athènes, avaient pour divinités protectrices Poséidon et

Athéné. Tout à côté, sur la

petite colline où fut l'Aréopage, le dieu protecteur

était Arès; à Marathon c'était un Hercule, à Prasies

un Apollon, un autre Apollon à Phlyes, les Dioscures

à Céphale et ainsi de tous les autres cantons. [5]

Chaque famille, comme elle avait son dieu et son

autel, avait aussi son chef. Quand Pausanias visita

l'Attique, il trouva dans les petits bourgs d'antiques

traditions qui s'étaient perpétuées avec le culte; or

ces traditions lui apprirent que chaque bourg avait

eu son roi avant le temps où Cécrops régnait à Athènes.

N'était-ce pas le souvenir d'une époque lointaine

où ces grandes familles patriarcales, semblables

aux clans celtiques, avaient chacune son chef

héréditaire, qui était à la fois prêtre et juge? Une

centaine de petites sociétés vivaient donc isolées

dans le pays, ne connaissant entre elles ni lien religieux

ni lien politique, ayant chacune son territoire,

se faisant souvent la guerre, étant enfin à tel

point séparées les unes des autres que le mariage

entre elles n'était pas toujours réputé permis. [6]

Mais les besoins ou les sentiments les rapprochèrent.

Insensiblement elles s'unirent en petits groupes,

par quatre, par cinq, par six. Ainsi nous trouvons

dans les traditions que les quatre bourgs de la

plaine de Marathon s'associèrent pour adorer ensemble

Apollon Delphinien; les hommes du Pirée,

de Phalère et de deux cantons voisins s'unirent de

leur côté, et bâtirent en commun un temple à Hercule. [7]

A la longue cette centaine de petits États se

réduisit à douze confédérations. Ce changement,

par lequel la population de l'Attique passa de l'état

de famille patriarcale à une société un peu plus

étendue, était attribué par les traditions aux efforts

de Cécrops; il faut seulement entendre par là qu'il

ne fut achevé qu'à l'époque où l'on plaçait le règne

de ce personnage, c'est-à-dire vers le seizième siècle

avant notre ère. On voit d'ailleurs que ce Cécrops

ne régnait que sur l'une des douze associations,

celle qui fut plus tard Athènes, les onze autres

étaient pleinement indépendantes; chacune avait son

dieu protecteur, son autel, son feu sacré, son chef. [8]

Plusieurs générations se passèrent pendant les-quelles

le groupe des Cécropides acquit insensiblement

plus d'importance. De cette période il est resté

le souvenir d'une lutte sanglante qu'ils soutinrent

contre les Eumolpides d'Éleusis, et dont le résultat

fut que ceux-ci se soumirent, avec la seule réserve

de conserver le sacerdoce héréditaire de leur divinité. [9]

On peut croire qu'il y a eu d'autres luttes et

d'autres conquêtes, dont le souvenir ne s'est pas

conservé. Le rocher des Cécropides, où s'était peu

à peu développé le culte d'Athéné, et qui avait fini

par adopter le nom de sa divinité principale, acquit

la suprématie sur les onze autres États. Alors parut

Thésée, héritier des Cécropides. Toutes les traditions

s'accordent à dire qu'il réunit les douze groupes

en une cité. Il réussit, en effet, à faire adopter dans

toute l'Attique le culte d'Athéné Polias, en sorte

que tout le pays célébra dès lors en commun le sacrifice

des Panathénées. Avant lui, chaque bourgade

avait son feu sacré et son prytanée; il voulut que le

prytanée d'Athènes fût le centre religieux de toute

l'Attique. [10] Dès lors l'unité athénienne fut fondée;

religieusement, chaque canton conserva son ancien

culte, mais tous adoptèrent un culte commun; politiquement,

chacun conserva ses chefs, ses juges,

son droit de s'assembler, mais au-dessus de ces gouvernements locaux il y

eut le gouvernement central

de la cité. [11]

De ces souvenirs et de ces traditions si précises

qu'Athènes conservait religieusement, il nous semble

qu'il ressort deux vérités également manifestes;

l'une est que la cité a été une confédération de

groupes constitués avant elle; l'autre est que la société

ne s'est développée qu'autant que la religion

s'élargissait. On ne saurait dire si c'est le progrès

religieux qui a amené le progrès social; ce qui est

certain, c'est qu'ils se sont produits tous les deux

en même temps et avec un remarquable accord.

Il faut bien penser à l'excessive difficulté qu'il y

avait pour les populations primitives à fonder des

sociétés régulières. Le lien social n'est pas facile à

établir entre ces êtres humains qui sont si divers, si

libres, si inconstants. Pour leur donner des règles

communes, pour instituer le commandement et faire

accepter l'obéissance, pour faire céder la passion à

la raison, et la raison individuelle, à la raison publique,

il faut assurément quelque chose de plus fort

que la force matérielle, de plus respectable que l'intérêt,

de plus sûr qu'une théorie philosophique, de

plus immuable qu'une convention, quelque chose

qui soit également au fond de tous les coeurs et qui

y siège avec empire.

Cette chose-là, c'est une croyance. Il n'est rien

de plus puissant sur l'âme. Une croyance est l'oeuvre

de notre esprit, mais nous ne sommes pas libres de

la modifier à notre gré. Elle est notre création, mais

nous ne le savons pas. Elle est humaine, et nous la

croyons dieu. Elle est l'effet de notre puissance et

elle est plus forte que nous. Elle est en nous; elle

ne nous quitte pas; elle nous parle à tout moment.

Si elle nous dit d'obéir, nous obéissons; si elle nous

trace des devoirs, nous nous soumettons. L'homme

peut bien dompter la nature, mais il est assujetti à

sa pensée.

Or, une antique croyance commandait à l'homme

d'honorer l'ancêtre; le culte de l'ancêtre a groupé la

famille autour d'un autel. De là la première religion,

les premières prières, la première idée du devoir et

la première morale; de là aussi la propriété établie,

l'ordre de la succession fixé; de là enfin tout le droit

privé et toutes les règles de l'organisation domestique.

Puis la croyance grandit, et l'association en

même temps. A mesure que les hommes sentent

qu'il y a pour eux des divinités communes, ils s'unissent

en groupes plus étendus. Les mêmes règles,

trouvées et établies dans la famille, s'appliquent

successivement à la phratrie, à la tribu, à la cité.

Embrassons du regard le chemin que les hommes

ont parcouru. A l'origine, la famille vit isolée et

l'homme ne connaît que les dieux domestiques,

[Grec: theoi patrooi], _dii gentiles_. Au-dessus de la famille se

forme la phratrie avec son dieu, [Grec: theos phratrios], _Juno

curialis_. Vient ensuite la tribu et le dieu de la tribu,

[Grec: theos phylios]. On arrive enfin à la cité, et l'on conçoit

un dieu dont la providence embrasse cette cité entière,

[Grec: theos polieus], _penates publici_. Hiérarchie de

croyances, hiérarchie d'association. L'idée religieuse

a été, chez les anciens, le souffle inspirateur et organisateur

de la société.

Les traditions des Hindous, des Grecs, des Étrusques

racontaient que les dieux avaient révélé aux

hommes les lois sociales. Sous cette forme légendaire

il y a une vérité. Les lois sociales ont été

l'oeuvre des dieux; mais ces dieux si puissants et

si bienfaisants n'étaient pas autre chose que les

croyances des hommes.

Tel a été le mode d'enfantement de l'État chez

les anciens; cette étude était nécessaire pour nous

rendre compte tout à l'heure de la nature et des

institutions de la cité. Mais il faut faire ici une réserve.

Si les premières cités se sont formées par la

confédération de petites sociétés constituées antérieurement,

ce n'est pas à dire que toutes les cités à

nous connues aient été formées de la même manière.

L'organisation municipale une fois trouvée, il n'était

pas nécessaire que pour chaque ville nouvelle on

recommençât la même route longue et difficile. Il

put même arriver assez souvent que l'on suivît l'ordre

inverse. Lorsqu'un chef, sortant d'une ville déjà

constituée, en alla fonder une autre, il n'emmena

d'ordinaire avec lui qu'un petit nombre de ses

concitoyens, et il s'adjoignit beaucoup d'autres

hommes qui venaient de divers lieux et pouvaient

même appartenir à des races diverses. Mais ce chef

ne manqua jamais de constituer le nouvel État à

l'image de celui qu'il venait de quitter. En conséquence,

il partagea son peuple en tribus et en phratries.

Chacune de ces petites associations eut un

autel, des sacrifices, des fêtes; chacune imagina

même un ancien héros qu'elle honora d'un culte, et

duquel elle vint à la longue à se croire issue.

Souvent encore il arriva que les hommes d'un

certain pays vivaient sans lois et sans ordre, soit

que l'organisation sociale n'eût pas réussi à s'établir,

comme en Arcadie, soit qu'elle eût été corrompue

et dissoute par des révolutions trop brusques, comme

à Cyrène et à Thurii. Si un législateur entreprenait

de mettre la règle parmi ces hommes, il ne manquait

jamais de commencer par les répartir en tribus et

en phratries, comme s'il n'y avait pas d'autre type

de société que celui-là. Dans chacun de ces cadres

il instituait un héros éponyme, il établissait des sacrifices,

il inaugurait des traditions. C'était toujours

par là que l'on commençait, si l'on voulait fonder

une société régulière. [12] Ainsi fait Platon lui-même

lorsqu'il imagine une cité modèle.

La Cité Antique Étude sur Le Culte, Le Droit, Les Institutions de la Grèce et de Rome · 第 56 / 170 题