Nous n'avons présenté jusqu'ici et nous ne pouvons présenter encore aucune
date. Dans l'histoire de ces sociétés antiques, les époques sont plus
facilement marquées par la succession des idées et des institutions que
par celle des années.
L'étude des anciennes règles du droit privé nous a fait entrevoir, par
delà les temps qu'on appelle historiques, une période de siècles pendant
lesquels la famille fut la seule forme de société. Cette famille pouvait
alors contenir dans son large cadre plusieurs milliers d'êtres humains.
Mais dans ces limites l'association humaine était encore trop étroite:
trop étroite pour les besoins matériels, car il était difficile que cette
famille se suffît en présence de toutes les chances de la vie; trop
étroite aussi pour les besoins moraux de notre nature, car nous avons vu
combien dans ce petit monde l'intelligence du divin était insuffisante et
la morale incomplète.
La petitesse de cette société primitive répondait bien à la petitesse de
l'idée qu'on s'était faite de la divinité. Chaque famille avait ses dieux,
et l'homme ne concevait et n'adorait que des divinités domestiques. Mais
il ne devait pas se contenter longtemps de ces dieux si fort au-dessous de
ce que son intelligence peut atteindre. S'il lui fallait encore beaucoup
de siècles pour arriver à se représenter Dieu comme un être unique,
incomparable, infini, du moins, il devait se rapprocher insensiblement de
cet idéal en agrandissant d'âge en âge sa conception et en reculant peu à
peu l'horizon dont la ligne sépare pour lui l'Être divin des choses de la
terre.
L'idée religieuse et la société humaine allaient donc grandir en même
temps.
La religion domestique défendait à deux familles de se mêler et de se
fondre ensemble. Mais il était possible que plusieurs familles, sans rien
sacrifier de leur religion particulière, s'unissent du moins pour la
célébration d'un autre culte qui leur fût commun. C'est ce qui arriva. Un
certain nombre de familles formèrent un groupe, que la langue grecque
appelait une phratrie, la langue latine une curie. [1] Existait-il entre
les familles d'un même groupe un lien de naissance? Il est impossible de
l'affirmer. Ce qui est sûr, c'est que cette association nouvelle ne se fit
pas sans un certain élargissement de l'idée religieuse. Au moment même où
elles s'unissaient, ces familles conçurent une divinité supérieure à leurs
divinités domestiques, qui leur était commune à toutes, et qui veillait
sur le groupe entier. Elles lui élevèrent un autel, allumèrent un feu
sacré et instituèrent un culte.
Il n'y avait pas de curie, de phratrie, qui n'eût son autel et son dieu
protecteur. L'acte religieux y était de même nature que dans la famille.
Il consistait essentiellement en un repas fait en commun; la nourriture
avait été préparée sur l'autel lui-même et était par conséquent sacrée; on
la mangeait en récitant quelques prières; la divinité était présente et
recevait sa part d'aliments et de breuvage.
Ces repas religieux de la curie subsistèrent longtemps à Rome; Cicéron les
mentionne, Ovide les décrit. [2] Au temps d'Auguste ils avaient encore
conservé toutes leurs formes antiques. « J'ai vu dans ces demeures
sacrées, dit un historien de cette époque, le repas dressé devant le dieu;
les tables étaient de bois, suivant l'usage des ancêtres, et la vaisselle
était de terre. Les aliments étaient des pains, des gâteaux de fleur de
farine, et quelques fruits. J'ai vu faire les libations; elles ne
tombaient pas de coupes d'or ou d'argent, mais de vases d'argile; et j'ai
admiré les hommes de nos jours qui restent si fidèles aux rites et aux
coutumes de leurs pères. » [3] A Athènes ces repas avaient lieu pendant la
fête qu'on appelait Apaturies. [4]
Il y a des usages qui ont duré jusqu'aux derniers temps de l'histoire
grecque et qui jettent quelque lumière sur la nature de la phratrie
antique. Ainsi nous voyons qu'au temps de Démosthènes, pour faire partie
d'une phratrie, il fallait être né d'un mariage légitime dans une des
familles qui la composaient. Car la religion de la phratrie, comme celle
de la famille, ne se transmettait que par le sang. Le jeune Athénien était
présenté à la phratrie par son père, qui jurait qu'il était son fils.
L'admission avait lieu sous une forme religieuse. La phratrie immolait une
victime et en faisait cuire la chair sur l'autel, tous les membres étaient
présents. Refusaient-ils d'admettre le nouvel arrivant, comme ils en
avaient le droit s'ils doutaient de la légitimité de sa naissance, ils
devaient enlever la chair de dessus l'autel. S'ils ne le faisaient pas, si
après la cuisson ils partageaient avec le nouveau venu les chairs de la
victime, le jeune homme était admis et devenait irrévocablement membre de
l'association. [5] Ce qui explique ces pratiques, c'est que les anciens
croyaient que toute nourriture préparée sur un autel et partagée entre
plusieurs personnes établissait entre elles un lien indissoluble et une
union sainte qui ne cessait qu'avec la vie.
Chaque phratrie ou curie avait un chef, curion ou phratriarque, dont la
principale fonction était de présider aux sacrifices. [6] Peut-être ses
attributions avaient-elles été, à l'origine, plus étendues. La phratrie
avait ses assemblées, son tribunal, et pouvait porter des décrets. En
elle, aussi bien que dans la famille, il y avait un dieu, un culte, un
sacerdoce, une justice, un gouvernement. C'était une petite société qui
était modelée exactement sur la famille.
L'association continua naturellement à grandir, et d'après le même mode.
Plusieurs curies ou phratries se groupèrent et formèrent une tribu.
Ce nouveau cercle eut encore sa religion; dans chaque tribu il y eut un
autel et une divinité protectrice.
Le dieu de la tribu était ordinairement de même nature que celui de la
phratrie ou celui de la famille. C'était un homme divinisé, un _héros_. De
lui la tribu tirait son nom; aussi les Grecs l'appelaient-ils le _héros
éponyme_. Il avait son jour de fête annuelle. La partie principale de la
cérémonie religieuse était un repas auquel la tribu entière prenait part.
[7]
La tribu, comme la phratrie, avait des assemblées et portait des décrets,
auxquels tous ses membres devaient se soumettre. Elle avait un tribunal et
un droit de justice sur ses membres. Elle avait un chef, _tribunus_,
[Grec: phylobasileus]. [8] Dans ce qui nous reste des institutions de la
tribu, on voit qu'elle avait été constituée, à l'origine, pour être une
société indépendante, et comme s'il n'y eût eu aucun pouvoir social au-
dessus d'elle.