Quand il s’agit des femmes, les moindres circonstances jouent un grand
rôle dans les événements. Pendant la scène qui précède, Jeanne avait
éprouvé une émotion que jamais, jusqu’alors, aucun homme ne lui avait
fait ressentir. Qui sait jusqu’où, en présence d’un amour aussi rare,
son cœur aurait pu l’entraîner si Vieuvicq l’avait trouvée dans un autre
moment et sous un autre costume. Mais le moyen d’être sentimentale avec
un chapeau d’homme sur la tête et des knickerbockers aux jambes!
D’ailleurs, l’arrivée du vicomte de la Tourtelière avait interrompu
forcément un entretien qui avait pris une tournure inattendue. Puis la
fièvre de la chasse, les coups de fusil, les émotions ressenties à la
vue du faisan qui tombe en rebondissant sur le sol, avaient fait oublier
à Jeanne l’attendrissement qui s’était emparé d’elle.
Et cependant, quand elle se retrouva seule, les souvenirs du matin lui
revinrent, et ce ne fut pas à lord Mawbray qu’elle songea le plus en
s’endormant, ce soir-là. Au fond, elle se trouvait heureuse. Il ne
tenait qu’à elle de se marier selon son ambition; elle était aimée selon
son cœur; elle croyait encore n’aimer personne.
Le lendemain et les jours suivants, l’agitation de sa vie reprit
possession d’elle. Deux fois Guy était venu sans la rencontrer. Un jour,
elle lui écrivit:
«Venez déjeuner demain; c’est le seul moyen de nous voir. Arrivez une
demi-heure d’avance. Je veux causer avec vous.»
A onze heures et demie, il la trouva exécutant une valse sous la
surveillance et avec le concours d’un professeur qui, tout en faisant la
basse, lui racontait des histoires apparemment fort amusantes.
--Asseyez-vous et écoutez-moi, lui cria-t-elle sans s’interrompre.
N’est-ce pas que je joue bien?
--Oh! fit-il, vous avez encore à gagner pour être une virtuose. Mais
vous avez accompli des progrès sensibles depuis la dernière fois que je
vous ai entendue.
--J’avais sept ans alors, si je ne me trompe.
--Oui, et nous exécutions à quatre mains _le Carnaval de Venise_. J’en
ai mal aux oreilles rien que d’y penser. Il y avait un certain _si
bécarre_ qui nous a donné bien du mal et m’a dégoûté pour jamais de
Venise et du carnaval.
--Eh! monsieur, fit le pianiste, que diriez-vous donc à ma place? quand
j’étais plus jeune, j’ai gagné ma vie, pendant deux ans, comme
accompagnateur d’un grand violoniste qui ne jouait pas autre chose dans
ses tournées, et qu’on bissait régulièrement.
La leçon s’acheva de la sorte; midi sonna; le professeur fut retenu à
déjeuner avec Vieuvicq et madame de Rambure.
La première côtelette à peine finie, on vint avertir Jeanne que sa
couturière était dans l’antichambre.
--Pardon, dit-elle en se levant, mais Caroline est une grande dame qui
n’attend pas. Si je la laisse partir, il me faudra aller chez elle.
On approchait du dessert quand la jeune femme reprit sa place. Vers le
café, on lui remit une carte.
--Ah! quel bonheur! c’est d’Avricourt, s’écria-t-elle. Nous sommes en
marché pour une jument. Je vais le rejoindre au salon. Finissez sans
moi. Je ne prends jamais de café.
Au sortir de table, le musicien fut appelé par l’heure vers d’autres
élèves. Madame de Rambure se retira chez elle. D’Avricourt, qui semblait
établi pour longtemps, racontait à mots couverts des histoires qui
produisaient sur Guy l’impression énervante d’une langue inconnue.
Comme deux heures sonnaient, Jeanne se leva avec les marques d’un
étonnement profond.
--Déjà si tard! je devrais être habillée. On vient me prendre pour aller
à l’Hôtel des ventes.
D’Avricourt, habitué à ces congés subits, s’arrêta court au milieu de
ses commérages, et s’esquiva après un mouvement de tête semblable au
salut involontaire des jeunes soldats quand sifflent les premières
balles.
--Je suis sûre que vous êtes mécontent? demanda Jeanne en tendant la
main à Vieuvicq.
--Moi? Allons donc! Est-ce que j’en ai l’air?
--Oh! tout à fait. Cher Guy, pourquoi les journées sont-elles si
courtes? Et pourtant je me lève à sept heures. Comment faut-il faire,
dites?
--Dame! essayez de vous lever à cinq.
--J’y ai bien pensé. Mais je ne pourrais pas garder de femme de chambre.
--Et vous pouvez garder des amis?
--Pour qui dites-vous cela? pour vous?
--Oh! Jeanne, vous savez bien que non.
--Alors vous ne m’en voulez pas?
--Non. Je ne vous en voudrai jamais.
--Eh bien, promettez-moi une chose. Je viens d’acheter une ravissante
jument. Je veux vous la montrer.
--Avec plaisir; cependant je dois vous avouer que je me connais mieux en
locomotives qu’en juments.
--C’est possible; mais vous vous connaissez peut-être en amazones, et il
y en aura, sur _Froufrou_, une que vous serez bien aise de voir.
--Êtes-vous bien certaine que ce n’est pas l’amazone qui s’appelle
_Froufrou_?
--Méchant homme! c’est le nom d’une poitrinaire folle.
--Alors il ne vous convient pas. Vous n’êtes pas poitrinaire, Dieu
merci!
--De mieux en mieux; mais je n’ai pas le temps de me fâcher. Au revoir,
Guy! Demain matin, à neuf heures, porte du Bois. Je vous promets une
longue station.
--Pourvu que la couturière ne vienne pas nous déranger!
Il serra la main de Jeanne et se retira. Comme il traversait
l’antichambre, un ouragan de satin, de velours et de plumes s’y
engouffrait par la porte opposée. Une voix se fit entendre:
--Ma chérie, nous serons en retard!
Au bas de l’escalier, Guy salua un petit homme qui montait
tranquillement.
C’était le marquis de Monguilhem.
Le lendemain, à neuf heures, Vieuvicq était à la grille du Bois, tâchant
de deviner, parmi les nombreuses amazones qui descendaient l’avenue,
celle qu’il était venu chercher.
Bientôt, il la reconnut de loin aux favoris blancs de son écuyer
d’honneur. Elle arrêta _Froufrou_ et tendit la main au jeune homme.
Autour du mince poignet, un bracelet singulier, fait de cuir avec une
boucle et un ardillon d’or, attira les yeux de Guy.
--Tiens! vous portez un collier de chien? fit-il en riant.
--Mais oui. C’est ainsi que cela se nomme.
--Ah! me voilà tranquille. On saura où vous ramener si vous vous perdez
dans Paris. Vous êtes si souvent dehors.
--On ne saura rien du tout. Le collier, Dieu merci! ne porte pas de nom.
Mais regardez-moi. Vous êtes ici pour cela.
Il la regarda. De son col et de son plastron blanc jusqu’au cuir de la
selle, Jeanne était moulée dans le tricot lâche du corsage et de la jupe
de son costume. On eût dit un maillot de théâtre, sauf que le tissu
était de grosse laine et qu’il n’était pas rose, mais bleu foncé. A part
cette différence, l’indiscrétion était la même. Une femme devait être
_parfaite_ pour affronter ces révélations. Ce jour-là, Guy connut ce que
les habitués du Bois savaient depuis longtemps: à savoir, que Jeanne
était parfaite. Le buste large, à l’épanouissement hardi mais
harmonieux, les épaules gracieusement tombantes, les bras au dessin
superbe, la taille fine et ronde, l’évasement audacieux des hanches, il
vit tout cela. Il eût mieux aimé le voir moins.
--N’est-ce pas, fit-elle, que mon amazone va bien?
--Oh! quant à aller bien...! On dirait qu’elle a poussé sur vous, comme
la mousse croît sur les arbres. Elle peut servir d’emblème à la
fidélité, sinon à la discrétion.
--Mon cher, l’impératrice Élisabeth porte les pareilles.
--Ma foi! on ne dira pas que ses sujets l’aiment sans la connaître.
--Guy, comme vous êtes sévère pour moi!
--Mais... il me semble que c’est convenu.
--Vous ne me faites jamais de compliments.
--Ces choses-là ne rentrent pas dans mon service.
--Enfin... vous me trouvez un peu jolie?
--Oh! un peu! voilà un adverbe que je n’ai jamais pu sentir.
--Alors, je le supprime. Adieu, Guy.
--Adieu, _Froufrou_.
Elle partit au galop de chasse et fut bientôt loin; mais pas assez pour
qu’il ne pût voir un cavalier qui semblait l’attendre prendre son
_canter_ à côté d’elle.
Ce cavalier était lord Mawbray.
--Quand je veux oublier la réalité, se disait Vieuvicq en descendant du
chemin de fer de Ceinture, l’inexorable logique des faits y met bon
ordre. Mais je ne puis ni me plaindre ni blâmer personne. J’ai su à quoi
je m’engageais en restant.
Il avait, pour se soutenir et se distraire, le remède béni du travail.
Cependant, malgré tout, sa santé s’altérait; car, indépendamment de ses
luttes intérieures, la vie double qu’il menait l’épuisait physiquement.
Jeanne le traitait non seulement comme un conseiller sûr, mais comme un
ami préféré qu’elle désirait avoir près d’elle. Il était devenu presque
mondain. Très accueilli, pour lui-même autant que pour son nom, il
aurait pu, s’il n’avait eu mieux à faire, devenir, au Faubourg, l’homme
à la mode de la saison. Mais, quand il avait passé la nuit au bal, il
lui fallait être au travail le lendemain, à l’heure accoutumée.
Et que de fois il rentrait chez lui sans avoir été dédommagé de cette
fatigue, n’ayant eu de Jeanne qu’un serrement de main et cette question
qu’elle ne manquait jamais de lui faire:
--Comment me trouvez-vous, ce soir?
Il ne dansait pas, par goût; ne jouait pas, pour cause. Son seul plaisir
était ses conversations avec les hommes sérieux qu’il rencontrait, et
qu’il laissait toujours enchantés de lui. Il ne recherchait pas les
femmes, sans les fuir. D’ailleurs, presque toujours,--il ne le
remarquait pas lui-même,--ses entretiens avec elles étaient interrompus
par Jeanne, quand l’interlocuteur féminin méritait quelque attention.
Elle avait, pour lui, des alternatives d’une indifférence inouïe et
d’une tendresse de sœur qu’il redoutait plus encore, parce qu’elle
détrempait son courage.
Un soir, à un bal d’ambassade, elle entendit un célèbre médecin dire à
madame de Rambure, qui, comme toujours, accompagnait sa belle-fille:
--Vous devriez bien persuader ce jeune homme, si vous vous intéressez de
lui, à ne pas courir les salons avec cette mauvaise toux? Il se tue, ce
pauvre garçon!
Jeanne quitta le bras de lord Mawbray, qui la promenait, s’approcha de
Guy, le força de partir à l’instant et de prendre son coupé pour
retourner rue Monge.
Quand il fut installé dans la voiture, douillettement blotti dans les
fourrures pleines du parfum qu’il connaissait, il sentit son cœur se
fondre à cette tiédeur amollissante. Et, rentré dans sa petite chambre,
prévoyant la désespérante épreuve de l’insomnie qui allait le tenailler
sur son lit:
--Hélas! gémit-il. J’étais mieux dans ce bruit où je la voyais sans
penser, que dans ce silence où je pense sans la voir.