Certes, l’on aurait vainement parcouru les cinq départements de la
Bretagne pour y trouver des matelas plus moelleux, des oreillers plus
doucement parfumés de lavande que ceux du Gleisker. Cependant ils
semblèrent à Guy de Vieuvicq plus durs que les tas de houille sur
lesquels, jadis, il faisait de si bons sommes, durant les garages des
trains de nuit. Il ne put fermer l’œil jusqu’au matin. Il venait de
retrouver subitement, pour la quitter aussitôt, son existence des
anciens jours, la vie qui aurait été la sienne si la main du sort ne
l’avait jeté dans la voie plus rude de la pauvreté et du travail.
En revoyant Jeanne de Cormeuilles--car, dans sa pensée, il ne pouvait
l’appeler autrement--il lui avait semblé que toutes les épreuves passées
n’étaient qu’un songe. Avec son amie d’enfance, n’allait-il pas
retrouver le toit paternel comme il était à l’époque heureuse où ils y
jouaient ensemble?
Hélas! dans la vie, ce sont nos tristesses qui sont la réalité et nos
joies qui sont le rêve. Aujourd’hui, Vieuvicq était une demeure déserte
et fermée. Peut-être n’y rentrerait-il jamais. Et s’il y rentrait, ce
serait pour s’y trouver seul.
Mais, sans qu’il pût s’en défendre, le passé disparaissait devant le
présent. Comme la princesse du conte des fées, sa tendresse semblait
s’éveiller d’un long sommeil. Seulement la princesse avait grandi, tout
en dormant. Il avait peine à la reconnaître, tant elle avait changé. Au
lieu d’une amitié naïve d’enfant, il se trouvait en face de quelque
chose de compliqué, de fiévreux. Cet élément indéchiffrable
l’inquiétait, lui dont le métier était de dégager les inconnues.
Il avait sondé trop de rivières dans sa vie pour ne pas se sonder
lui-même. Avant que sa pendule eût sonné six heures, il en était à se
demander s’il devait se réjouir, pour son repos, d’avoir passé devant le
château de la Belle au bois dormant, et d’avoir trouvé la clef à la
porte.
--Allons, mon fils, se dit-il en sautant sur son tapis, c’est fini de
rire, maintenant. Il t’a plu de rêvasser au lieu de dormir, c’était ton
droit. Maintenant fais-moi le plaisir d’aller planter tes piquets comme
un brave ingénieur que tu es, si tu n’as pas oublié ton algèbre depuis
hier au soir.
Tout le monde a lu, dans les contes de Gautier, l’histoire merveilleuse
de ce pauvre curé de campagne qui, la nuit, devenait un jeune seigneur,
aimé de la belle Clarimonde. Vieuvicq se faisait à lui-même, ce
matin-là, l’effet du prêtre Romuald retrouvant son bréviaire après une
nuit de fête au milieu des patriciens de Venise.
Mais hélas! comme dans la légende, Clarimonde était bien morte!
Guy eut bientôt terminé sa toilette dans la grande chambre, qui aurait
contenu sans peine son appartement de la rue Monge. Longtemps avant
l’heure du départ, il se promenait sous la charmille déjà dégarnie, d’où
l’on apercevait la façade postérieure de la maison. Ses yeux, à travers
le feuillage jauni, se tournaient vers les deux seules fenêtres dont les
volets fussent fermés encore. Sans doute elle dormait là!
Au bruit d’une espagnolette, il tressaillit et se rejeta derrière un
tronc. La fenêtre s’était ouverte et, dans l’écartement des rideaux, M.
de la Hunaudaye offrait aux caresses de la brise son placide visage rasé
de frais. En même temps, à deux pas de Guy, un joyeux éclat de rire
s’envolait, comme le chant de l’alouette matinale. Il se retourna;
Jeanne lui tendait la main.
--Pardon! dit-elle, mais rien n’était plus touchant que de vous voir
épier le réveil de votre ingénieur en chef.
--Mon Dieu! madame...
--Madame! Il m’appelle: madame! Vous mériteriez que je renonce à mes
intentions à votre égard. Car je vous ai promis une surprise, hier au
soir?
--Et vous venez de me la donner. Si jamais je m’attendais à vous voir
levée à cette heure-ci!
--Il y a bien d’autres choses auxquelles vous ne vous attendez pas!
Comment comptez-vous aller à la rivière?
--Mais, dans ce break qu’on attelle; entre M. de la Hunaudaye et votre
oncle.
--Eh bien, c’est ce qui vous trompe. Vous voyez ce panier qu’on attelle
également? C’est le mien, et c’est moi qui vous mène.
Ils partirent, ayant derrière eux un gars de quinze ans, élevé
provisoirement aux fonctions de groom. De ses petites mains nerveuses,
la jeune femme dirigeait l’équipage, au milieu des fondrières d’un
chemin vierge de tout macadam.
--Politesse pour politesse, disait-elle. Vous m’avez traînée avec votre
locomotive; je vous traîne avec mon poney. On va moins vite.
--Oui, mais c’est moins salissant.
--Et l’on n’est pas mis à l’amende, quand on part trop vite. Vous
souvenez-vous? Moi qui vous ai accusé d’être ivre! Pauvre ami! elle a
été dure, votre vie!
--Elle l’est encore. Non pas à cause du travail, car une journée pénible
n’est rien quand on peut, le soir, dire à un ami ses fatigues ou ses
espérances. Mais, vous devez le comprendre, il m’est difficile d’avoir
autre chose que des camarades. Je suis absolument seul au monde et, si
je mourais demain, ce serait ma vieille Françoise qui devrait s’occuper
de mon rapatriement à Vieuvicq.
--Mais enfin, Guy, vous ne traverserez pas l’existence tout seul?
--J’ai peur que si, du moins; ma solitude sera longue encore. J’ai donné
un seul but à ma vie: Vieuvicq. Si, quelque jour, je puis en rouvrir les
portes à force de travail, je songerai peut-être à faire pousser de
jeunes branches au vieux tronc. Mais qui peut dire si, alors, l’hiver
n’en aura point, pour jamais, glacé la sève? A la garde de Dieu! Si
telle est sa volonté, savez-vous ce qui me consolerait, Jeanne? Ce
serait de laisser, après moi, un de vos fils dans la chère maison. J’y
ai beaucoup songé depuis hier soir.
Il fut étonné de voir qu’elle ne semblait pas l’écouter, très occupée,
en apparence à croiser une formidable ornière.
--Il faudra du temps, beaucoup de temps, continua-t-il. Nos deux têtes
seront peut-être blanches alors, mais quel jour que celui où vous
rentrerez à Vieuvicq, chez moi, chez votre fils, chez vous!
--Guy, dit la jeune femme dont les joues étaient devenues plus
roses,--les cahots de l’ornière, sans doute,--vous parlez de vous depuis
une heure. Si vous vous donniez la peine de parler un peu de moi? Vos
projets pèchent par la base. Je n’ai pas de fils. Six mois après mon
mariage, j’étais veuve.
Alors, très simplement, elle raconta son union avec un homme qui l’avait
adorée. Le soir même, ils étaient partis pour l’Italie. A la fin du
printemps, elle était revenue en France, traînant avec elle un mourant.
La fièvre de Rome avait, en quelques semaines, dévoré cette jeune
existence.
Depuis lors, elle vivait avec sa belle-mère, une sainte femme, et
surtout une bonne femme. Isolées l’une et l’autre, elles avaient réuni
leurs solitudes et leur existence se passait heureuse. Paris les gardait
tout l’hiver, Cormeuilles tout l’été. Quelques courts voyages, un mois
d’automne au Gleisker, chez son oncle, telles étaient les seules
vacances de Jeanne, comme elle disait.
Guy l’avait laissée parler sans l’interrompre. Peut-être n’écouta-t-il
pas beaucoup la seconde partie du récit. Heureusement, il fut dispensé
de répondre; car, aux derniers mots, ils atteignirent le bord du fleuve.
Déjà un groupe d’intéressés et d’oisifs y attendait la commission.
D’abord il fallut étudier le terrain, sonder le sol, prendre des
repères. Jeanne, qui était de celles que tout amuse, trottait à la suite
de Guy, entre les touffes d’ajoncs encore encuivrées des dernières
fleurs, ou sur le sable fin de la rive que le jusant découvrait. Comme
une enfant gâtée, elle touchait à tous les instruments, se plaisant à
dévier, avec une pointe de fer, l’aiguille des boussoles et riant
beaucoup de voir, dans la lunette du niveau, l’image renversée de son
oncle qui semblait marcher les pieds en l’air, comme une énorme mouche
collée au plafond.
Parfois Guy s’arrêtait dans un calcul, tout heureux de la sentir, pour
un instant, mêlée à sa vie.
--Mademoiselle Touche-à-tout, si vous continuez, on vous mettra en
pénitence.
--Je vais être bien sage; mais c’est si drôle, toutes ces machines!
L’année prochaine, Guy, il faudra venir faire un pont à Cormeuilles.
--Il n’y a pas de rivière.
--C’est vrai; quel dommage! Mais vous ne savez pas faire que des ponts.
Nous trouverons autre chose.
Sans perdre de temps, le jeune ingénieur se remettait au travail. Mais,
au milieu de ses x, pendant le déjeuner champêtre qui coupa la journée,
au cours de ses conférences avec les députations qu’il était chargé
d’entendre, il se sentait poursuivi par ces paroles dites le matin:
--Six mois après mon mariage, j’étais veuve.
Cependant, il s’était montré digne de sa mission et, plus d’une fois, M.
de la Hunaudaye avait eu des hochements de tête approbatifs. Il avait
enchanté tout le monde par son attention à écouter les dires de chacun,
et, pour conclure, il laissait espérer une solution qui mettrait tous
les intérêts d’accord. C’était un pont d’une seule volée, sans pile
intermédiaire. La dépense serait forte, mais moins élevée qu’on ne
l’avait supposé. D’ailleurs, il était permis de croire que l’État en
prendrait sa part, car l’utilité stratégique de la ligne était évidente.
Le jeune orateur fut applaudi avec enthousiasme, même par les nombreux
auditeurs qui ne comprenaient que le bas-breton. Mais lui, en ce moment,
ne voyait qu’un visage dont le sourire lui disait en très bon français:
--Bravo, Guy!
Il retourna au Gleisker de la même façon qu’il en était venu. Le jour
tombait et, d’un commun accord, son amie et lui évitèrent de tourner,
même de loin, au sentimental.
--Vos quatre semaines de Bretagne doivent vous sembler longues, lui
dit-il. Je suis sûr que vous êtes devenue une Parisienne renforcée et
que vous détestez tout ce qui n’est pas Paris.
--On voit que vous me connaissez peu. Je me trouve bien partout où l’on
me laisse faire mes volontés. Je vous laisse à penser, d’après cela, si
je déteste le Gleisker, où l’on me gâte à journée faite. D’ailleurs,
j’ai toujours été gâtée par tout le monde, à commencer par vous.
Sérieusement, Guy, ne supposez pas qu’il y ait en moi uniquement une
poupée parisienne, chaussée, coiffée, habillée à la dernière mode.
--Je ne suppose rien. Mais vous n’avez pas de devoirs dans la vie, vous
êtes jeune et assez... agréable pour que tout vous entoure et vous fête.
--Vous êtes bien honnête de me trouver «agréable», dit la jeune femme en
riant. Mais, en admettant que votre indulgence pour une amie d’enfance
ne vous aveugle point, cela m’oblige-t-il à être ce que vous semblez
croire? Demandez à ma tante si je ne m’intéresse pas autant qu’elle à
ses poulets, à son jardin et à ses pauvres. Et Dieu sait si elle en a,
des poulets et des pauvres!
--Comme, jadis, ma pauvre mère!
--Demandez à M. du Falgouët si une promenade de dix kilomètres à pied me
fait peur, si je ne commence pas à parler bas-breton. Et vous, monsieur
l’ingrat, dites-moi si je puis me lever de bon matin et si beaucoup de
femmes sérieuses, ou réputées telles, auraient du plaisir à sonder un
marais, six heures durant, entre deux ingénieurs.
--Le fait est que nous ne sommes pas des gens bien drôles.
--Ai-je eu l’air de m’ennuyer avec vous? Cher Guy! je veux vous
convaincre que je suis fière de vous, fière de votre valeur, sans
laquelle vous ne seriez pas ici, fière de votre énergie, de votre
courage. Sachez que je vous admire. Aux Aubrays, il y a cinq ans, si
vous m’aviez appelée, vous auriez vu comme ma main aurait serré vos
pauvres pattes noires.
--Merci, Jeanne! Vous me faites oublier bien des misères passées. Vous
êtes donc toujours la même petite fille qui, au temps jadis faisait
lever mes punitions?
--Et je la serai toujours. Dans trois semaines, venez me voir à Paris.
Venez souvent, et ne dites plus que vous êtes tout seul au monde. Vous
me le promettez, Guy? vous promettez d’être toujours mon meilleur ami
comme vous êtes le plus ancien?
Il promit, remué au fond du cœur par cette parole qu’il sentait sincère.
Alors, sans rien dire, dans la nuit rendue plus sombre par les arbres du
chemin, elle éleva sa main et, pendant une seconde, son petit doigt
s’appuya sur les lèvres du jeune homme, comme pour sceller la promesse.
Le lendemain, au lever du soleil, M. de la Hunaudaye et Vieuvicq
devaient dire adieu au Gleisker, celui-ci regagnant Paris, celui-là son
chef-lieu. Fidèles aux traditions de la vieille hospitalité bretonne, M.
du Falgouët et sa femme étaient debout pour assister au départ de leurs
hôtes et présider à leur déjeuner, plantureux en dépit de l’heure
matinale.
L’ingénieur en chef y fit honneur en conscience. Quant à Guy, le cœur
serré par tant d’émotions diverses, il était assis devant sa tasse de
thé, incapable d’en avaler une gorgée, et portant, sur son visage pâli,
les traces de l’insomnie. Soudain, une porte qu’il regardait souvent
vint à s’ouvrir, et Jeanne, après avoir dit bonjour à tout le monde,
prit une chaise à côté de lui. Son agitation frappa la jeune femme et,
en cet instant, elle devina que cet homme allait l’aimer de toute son
âme.
--Eh! bien, dit-elle, comme quinze ans plus tôt, vous ne mangez pas?
--Si, balbutia-t-il, ou plutôt... il est un peu matin pour mon appétit.
--_Je veux_ que vous mangiez, dit-elle.
De ses belles mains, elle avait étendu sur le _toast_ doré un beurre
digne de la table d’un roi. Elle présenta la tartine à Guy, l’obligeant
à y mordre, tandis qu’à portée des lèvres du jeune homme, ses doigts
blancs, coquettement, se retroussaient.
X
Trois semaines après, Guy entrait au ministère des travaux publics,
apportant un mémoire et des plans minutieusement étudiés sur le pont de
Plounévez. Le ministre, qui par hasard s’y connaissait, voulut voir le
travail par lui-même. Il fut frappé des applications nouvelles qui s’y
rencontraient et félicita chaudement Vieuvicq du succès avec lequel il
avait accompli sa mission.
--D’ailleurs, dit le personnage, vous êtes un homme d’avenir. Est-ce mon
prédécesseur qui vous a décoré?
--Oh! monsieur le ministre, ici on décore les gens qui bâtissent des
ponts. Moi, j’ai eu la croix pour en avoir démoli un.
Depuis son retour de Bretagne, Guy, avec l’énergie froide qui était dans
sa nature, avait consacré au travail toutes ses journées et une partie
de ses nuits. Mais il n’avait point oublié Jeanne et souvent, courbé sur
ses plans, il s’abîmait dans ses souvenirs, les yeux fixés sur un trait
rouge, marquant le chemin qu’ils avaient suivi ensemble, un certain
jour.
Sorti du cabinet du ministre, déchargé de sa tâche, il ne pensait déjà
plus, en mettant le pied sur le boulevard Saint-Germain, à son pont, à
ses fastidieux calculs, ni même aux éloges qu’il venait d’entendre.
Maintenant il s’appartenait, c’est-à-dire qu’il appartenait à Jeanne. Il
allait la voir!
Il songeait à l’accueil qu’il allait trouver, et se répétait à lui-même
toutes les paroles si pleines d’une franche amitié qu’il avait
entendues, pendant leurs causeries intimes du Gleisker. Elle lui avait
promis d’être toujours son amie, de l’encourager dans sa vie pénible.
Elle lui avait dit qu’elle l’admirait!
Hélas! ce qu’il aurait voulu d’elle, ce n’était ni son admiration, ni
son amitié même. Ce qu’il aurait voulu!... Mais depuis longtemps il
était habitué à contempler face à face la réalité sévère. Il était
pauvre et condamné au travail. Hors de là, tout n’était que roman,
chimère, illusion. Entre lui et cette jeune veuve millionnaire, il y
avait un abîme sur lequel toute sa science était impuissante à jeter un
pont: l’abîme de son orgueil de gentilhomme.
Non! jamais cette femme ne serait à lui, jamais! quand même il devrait
mourir d’amour.
--Bah! se dit-il, on ne meurt pas d’amour quand on travaille huit heures
par jour. Au lieu de mourir, on oublie!
D’ailleurs, n’était-ce point déjà un grand bonheur de ne plus se sentir
seul, perdu dans ce désert de Paris? Il savait maintenant où trouver,
quand il le voudrait, une amie prête à l’entendre. Que de choses il
avait à dire, sans compter ce qu’il ne dirait jamais!
Pauvre Guy! il ignorait la différence qui sépare l’existence reposée,
tranquille, un peu vide d’une jeune mondaine transplantée aux champs, et
la vie fièvreuse que Paris lui impose. Il n’avait jamais vu de près ces
charmantes essoufflées qui veulent trouver du temps pour tout et n’en
conservent pour rien, ni pour la famille, ni pour elles-mêmes, ni pour
l’amitié, ni, souvent, pour l’amour. Car, dans le nombre des vertueuses,
combien le sont tout simplement faute de loisir pour ne pas l’être!
Son cœur battait d’une émotion heureuse lorsqu’il arriva rue de Varenne.
Jeanne était revenue la veille et, sans doute, l’attendait; car, après
avoir donné son nom, Vieuvicq fut conduit immédiatement dans le petit
salon de la jeune femme.
En l’attendant, il s’assit sur un large pouf placé en face de la
cheminée encore drapée de ses amples rideaux de peluche, car la saison
était restée douce. Devant la fenêtre, une table grande comme le bureau
d’un ministre était chargée de photographies, de bibelots, de papiers,
de livres. Il restait juste de quoi y placer un pupitre où cinq ou six
lettres fermées attendaient l’heure de la poste. Un des coins de la
pièce était occupé par un divan circulaire; l’autre disparaissait
derrière un paravent japonais, que surmontait le feuillage varié d’une
forêt tropicale en miniature. Non loin, sur un trapèze proportionné à sa
taille, un ouistiti rongeait mélancoliquement une banane.
Aux murs, quelques aquarelles signées de noms en vogue, deux ou trois
gravures anciennes de prix, des dessins de chevaux. Sur les rayons d’une
bibliothèque tournante, des volumes à la sobre reliure d’amateur:
Montaigne, l’abbé Prévost, Molière, saint François de Sales.
Çà et là, dans un désordre probablement voulu, des cartouches
Lefaucheux, une cravache, un étui à cigarettes, un podomètre, quelques
bijoux, de ceux qui servent habituellement; des cartes de courses ou de
concours, des bons de la Société de Saint-Vincent de Paul, des
échantillons multicolores de velours et de soie.
En somme, un mélange de choses absolument hétéroclites, mais rien qui
dénotât l’existence molle de la jolie femme qui s’ennuie et compte, pour
se distraire, sur la Providence et sur les amoureux.
Absorbé jusqu’ici par des travaux qui prenaient toutes ses heures, Guy
n’avait jamais mis le pied dans un intérieur de ce genre. Et, comme ce
réduit était le nid habité par Jeanne, tout lui semblait encore plus
charmant, poétique, supérieur à tout ce qu’il avait jamais rêvé. Ah!
comme on devait être bien dans ce large fauteuil, en face d’elle, pour
les longues causeries intimes! comme les heures devaient passer, calmes
et délicieuses, dans cette pièce tranquille, réjouie, d’un luxe discret,
où les bruits de la rue parvenaient à peine!
Soudain, une porte s’ouvrit dans la pièce voisine et une voix connue se
fit entendre:
--Voyons, Juliette, vite d’autres gants, ceux-là se décousent. Vous n’y
faites jamais attention. Avez-vous sonné pour la voiture? N’oubliez pas
les lettres pour la poste et, si l’on vient de chez Félix, dites qu’on
m’attende. Il sera probablement tard, mais tant pis! Maintenant, faites
prévenir ma belle-mère que nous sortons et tenez ma toilette préparée
pour sept heures. Je serai très pressée.
Tout cela fut débité avec une rapidité vertigineuse. Guy ne put
s’empêcher de se dire que mademoiselle Juliette devait être une personne
bien douée pour s’y reconnaître. Comme il faisait cette réflexion, la
portière fut écartée vivement et Jeanne entra, au milieu du froufrou de
sa toilette de satin noir, et du cliquetis des pendeloques de jais dont
elle était couverte.
--Bonjour, Guy, dit-elle en s’avançant la main tendue. Voilà un homme
exact! J’arrive hier et je vous vois ce matin; c’est bien, cela.
N’est-ce pas que j’ai engraissé en Bretagne? Je suis navrée, mais on
mange tant chez ma tante! Cher ami, je ne m’assieds pas; car, vous
voyez, je vais sortir. Allons! ne prenez pas cet air désolé. Je vous
emmène ou, plutôt, nous vous emmenons; car ma belle-mère vient avec
nous. Elle ne me quitte jamais; nous nous adorons. C’est drôle, n’est-ce
pas? Mais c’est une excellente femme, et si commode pour moi! Ah! la
voici. Soyons sérieux pour la présentation.