Celle que M. du Falgouët venait d’appeler «petite» était une belle et
élégante personne qui devait approcher de sa vingt-quatrième année. Elle
produisait, avec l’austère simplicité de cette demeure et de ses
habitants, un singulier contraste. Au milieu des lourds meubles de
chêne, revêtus d’un velours jauni par le temps, sa toilette de soie bleu
clair, recouverte de mousseline blanche, semblait un peu dépaysée. Le
pavé de briques, soigneusement peint en rouge, n’était guère habitué à
se voir foulé par des souliers de satin comme ceux qui chaussaient ses
jolis pieds.
Entre les têtes grisonnantes des deux vieillards, cette jeunesse
semblait rayonner davantage, et cette taille, aux lignes gracieusement
accentuées, était plus adorable encore à côté du corsage de mérinos
noir, tout d’une venue, de madame du Falgouët.
Couronnée de cheveux châtains d’une nuance chaude et disposés à la
dernière mode, la tête, très petite, offrait cette beauté mutine, sûre
d’elle-même, des femmes du siècle dernier. Le nez pas très romain, et
encore moins grec, se contentait d’être parisien; mais ses narines roses
avaient des palpitations indiscrètes, témoignant d’une rare vivacité
d’impressions. Il était difficile de décider, surtout le soir, si le
gris des yeux penchait vers le bleu ou le vert. Ce qui leur donnait, par
moment, un charme étrange et dangereux, c’était un éclat mouillé,
rappelant cette humidité vague qui baigne un paysage, quand l’aurore se
lève, brillante, au lendemain d’une nuit pluvieuse.
Guy de Vieuvicq avait sa place à côté de cette inconnue, qui semblait un
pastel de Latour égaré parmi des toiles d’Holbein. Un peu intimidé, il
s’assit à sa droite, attendant qu’elle lui adressât la parole.
--Alors, monsieur, dit-elle presque aussitôt, vous arrivez directement
de Paris?
--J’y étais encore ce matin, madame, et j’en suis sorti, comme toujours,
avec bonheur. Mes poumons ont besoin de l’air des champs, et
d’ailleurs... Mais je vais me perdre dans votre estime.
--Oh! fit-elle en riant, vous ne l’avez pas encore gagnée.
--Eh bien, madame, je déteste Paris.
--En ce cas, c’est ma pitié que je vous accorde. Quel peut donc bien
être votre idéal? La Bretagne?
--Un autre, à ma place, se croirait obligé de répondre oui. Mais j’ai la
banalité en horreur, et vous êtes comme moi, je gage. Mon idéal est un
coin désert, bien loin d’ici, inconnu de tous et de vous surtout,
madame.
--Qui sait? j’ai tant voyagé.
--Ma pauvre chère maison n’est pas sur le chemin de ceux qui voyagent,
Dieu merci! Il faut un guide pour la découvrir et, pour l’aimer comme je
l’aime, il faut y être né, y avoir été heureux et y avoir laissé les
tombes des siens.
--Vos parents sont morts? dit la jeune femme, en jetant sur Guy un
regard triste.
--Oui. Tout est mort autour de moi, les personnes et les choses. Tout,
excepté mes souvenirs. Mais vous, madame...
--Oh! ne parlons pas de moi; mais revenons à vos souvenirs. Savez-vous
que je commence à vous estimer? Ne pas oublier, c’est si rare!
Ici, leur conversation fut interrompue. La question brûlante, le chemin
de fer, était venue sur le tapis. Le conseiller général et M. de la
Hunaudaye avaient engagé la discussion à laquelle Guy ne put se
dispenser de prendre part. Madame du Falgouët, résignée, surveillait
mélancoliquement le défilé des chefs-d’œuvre méconnus de sa cuisinière.
La jeune femme, sans perdre un mot, écoutait la conversation avec une
attention surprenante chez une Parisienne aussi étrangère aux intérêts
qu’aux modes de Plounévez.
Le dîner achevé, enfin, l’entretien fut forcément suspendu, et l’on
passa au salon. Mais, comme on traversait le vestibule, la nièce des
Falgouët arrêta Vieuvicq, dont elle avait pris le bras.
--Ma tante ne veut pas qu’on fume au salon, dit-elle. Allumez votre
cigarette ici. D’ailleurs, en vous gardant prisonnier, j’empêche que la
bataille ne recommence. Je n’aurais jamais pensé qu’on pût se passionner
ainsi pour un chemin de fer.
--Eh! madame, sans lui je ne serais pas ici, et je n’aurais pas eu
l’honneur d’être votre voisin, tout à l’heure.
--C’est un honneur dont vous n’avez pas beaucoup profité.
--Plus que vous ne croyez, et surtout autrement.
--Comment cela?
--Je veux dire qu’il y avait de longues, longues années que j’avais
oublié ce que c’est qu’un repas de famille. Aussi, tout en parlant
devis, fondations et marées, j’avoue que je pensais à autre chose.
--Vous n’en aviez pas l’air.
--Je pensais, poursuivit Vieuvicq, à un certain dîner, un des derniers
moments heureux de ma vie au foyer paternel. Il y a, de ce souvenir,
bien près de vingt ans. Je vois encore mon père et ma mère, assis en
face l’un de l’autre, comme l’étaient, ce soir, M. et madame du
Falgouët. Mais, en vérité, je ne sais où j’ai la tête...
--Continuez, fit la jeune femme d’une voix qui vibrait singulièrement.
--Ce soir-là, je souffrais beaucoup des yeux, ce qui m’arrivait quelque
fois dans mon enfance, et je restais sans manger, assez maussade. A côté
de moi, j’avais une petite fille de sept ans, une chère et douce petite
amie que je n’ai pas remplacée depuis et ne remplacerai sans doute
jamais. Elle, non plus, ne touchait pas à son assiette, et, quand je lui
demandais: «Tu ne manges pas?» elle me répondait: «Je mangerai si tu
manges, vieux Guy.» Elle avait l’habitude de m’appeler ainsi parce que
j’étais presque du double de son âge.
La voix de l’ingénieur tremblait beaucoup. Il s’arrêta, sous prétexte de
rallumer sa cigarette éteinte. Sa compagne ne le quittait pas des yeux.
--Vous allez voir, madame, continua-t-il, pourquoi je me souviens si
bien de ce dîner-là. Le lendemain matin, ma petite amie partait avec ses
parents. Six mois plus tard, ma pauvre mère était morte. Avant la fin
d’une année, des raisons de fortune obligeaient mon père à quitter le
château avec moi. Une seule fois j’y suis rentré, suivant un cercueil
auquel je venais donner sa place au caveau de famille. Une seconde fois,
j’ai revu de loin la vieille demeure, pas d’assez loin, toutefois; car
les Prussiens l’occupaient et une de leurs balles a failli me tuer. Je
ne suis jamais retourné à Vieuvicq depuis lors. Vous voyez que ce n’est
pas gai, et que j’avais raison de vous dire que tout est mort dans mon
passé.
--Mais votre petite amie, elle n’est pas morte, elle?
--A Dieu ne plaise! J’ai lu dans un journal, il y a cinq ans, son
mariage. J’ai appris, par les cinq lignes du reporter, qu’elle était
très belle et qu’elle devenait très riche. Je m’en suis réjoui pour
elle.
--Et voilà tout! Eh bien, franchement, je perds une illusion sur votre
compte. Quoi! vous n’avez pas cherché à la revoir?
--Pour quoi faire? les temps sont changés, madame, et je ne suis plus
qu’un ingénieur, obligé de créer son avenir comme s’il était né dans une
ferme.
--Vous êtes trop _ingénieur_, monsieur. Nous autres femmes, nous
n’aimons pas que l’on ait autant de raison. Je vous en veux de n’avoir
pas retrouvé la fillette d’autrefois.
--Avant de me parler ainsi, laissez-moi vous dire une autre histoire qui
vous rendra peut-être moins sévère. Dans vos voyages, vous avez aperçu
souvent, sur la locomotive qui vous traînait, cet être noir, effrayant,
qu’on nomme le mécanicien. Si cet homme s’était approché de vous et vous
avait tendu la main, qu’auriez-vous fait? Eh bien, madame, pendant trois
ans, j’ai été mécanicien.
--Oh! mon Dieu! que dites-vous!
--Un jour, dans le costume que vous savez, à la gare des Aubrays, je me
suis trouvé aussi près de celle qui avait été ma petite Jeanne que je
suis de vous, en ce moment. Je n’ai pas pu voir sa figure, qui était
cachée par un voile. Quant à la mienne, ma pauvre mère elle-même ne
l’eût pas reconnue sous son masque de suie.
--Et vous n’avez rien dit?
--L’eussiez-vous fait à ma place? J’ai eu, pendant une seconde, la
bouche ouverte et les bras étendus. Mais je n’ai pas voulu faire peur à
cette femme... ou pitié. Elle était si élégante! elle semblait si
heureuse! Non, je n’ai rien dit. J’ai bien regardé sa jolie taille, ses
mains que j’avais tenues si souvent dans les miennes, et je suis remonté
sur ma machine en pleurant comme...
--Comme vous pleurez maintenant, et comme je pleure moi-même, dit la
jeune femme. Mais vous ne voyez donc rien?
Les joues baignées de larmes, ne pouvant plus se contenir, elle secouait
nerveusement les poignets du jeune homme et, d’une voix entrecoupée,
elle répétait encore:
--Mais vous ne devinez donc pas?
Maintenant, il devinait. Éperdu, pâle d’émotion, les yeux dilatés par un
étonnement immense, il la dévorait du regard, comme s’il voulait se
dédommager de ces années si longues pendant lesquelles il ne l’avait pas
vue.
Il gardait le silence et semblait aussi calme qu’elle paraissait agitée.
Mais son visage parlait pour lui et parlait trop, à son gré; car il se
courba lentement, appuya son front sur les deux mains de Jeanne et l’y
laissa quelques secondes.
Au même instant, la porte du salon s’ouvrit pour donner passage à M. de
la Hunaudaye qui, fatigué de la journée, gagnait sa chambre, escorté de
son ami.
En voyant le délégué du ministère des travaux publics en train de
couvrir de baisers les mains de sa nièce, M. du Falgouët éprouva une
stupéfaction dont le comique ne peut se décrire. Pour le coup, Jeanne se
mit à sourire, et, prenant le bras de son ami d’enfance:
--Mon bon oncle, dit-elle, je vous présente Guy de Vieuvicq, avec qui
j’ai joué toute petite. Vous avez bien des fois entendu ma pauvre mère
parler de la sienne, qu’elle aimait tendrement.
--La comtesse de Vieuvicq! je crois bien. Comment! vous êtes son fils?
Pardonnez-moi d’avoir été si distrait en entendant votre nom.
D’ailleurs, ma nièce, vous n’avez pas eu l’oreille plus fine que moi.
--Oh! que si, cher oncle. Mais je suis diplomate. J’ai voulu savoir,
avant tout, si mon vieux Guy, jadis si bon pour moi, avait changé.
--Eh bien, ma chère, après ce que j’ai vu tout à l’heure, je ne vous
demande pas si l’examen a été favorable.
Madame du Falgouët, à son tour, fut mise au courant de l’événement de la
soirée. Guy raconta son histoire, à commencer par la scène de la
version. Tout le monde parlait, questionnait, poussait des exclamations,
tout le monde excepté Jeanne, qui écoutait, très silencieuse.
A minuit, monsieur du Falgouët, d’autorité, leva la séance.
--C’est fort bien, dit-il; mais je n’oublie pas mon chemin de fer. A
sept heures, demain matin, nous partons pour aller voir l’emplacement du
pont. Mesdames et messieurs, dites-vous bonsoir, et allons dormir.
--Je vous verrai encore demain soir, dit Vieuvicq en serrant la main de
Jeanne. Je ne pourrai partir qu’après-demain.
--Fi! le vilain qui parle déjà de partir! Cher Guy, dormez bien. Pour
demain, je vous promets une surprise.