Selon la promesse qu’elle avait faite à Cyril, Laurence n’assista pas le
lendemain à l’enterrement. Mais, tandis que M. Hecquin, Juliane, André,
le colonel Arêle repartaient pour Paris, elle s’attarda durant une
semaine à Sedan avec Ursule. Celle-ci l’aidait à retrouver, dans la
grande demeure familiale qui s’était rouverte pour elles, l’ombre de
Paul Dacellier. Témoin de sa jeunesse, première confidente de sa
vocation militaire, la pieuse fille pouvait encore, après un si long
temps, répéter mot pour mot tout ce qu’il lui disait jadis, lorsqu’il
lui avouait ses grands espoirs. Et Laurence ne cessait de pleurer,
lorsqu’elle comparait les rêves admirables de cet enfant avec la
destinée mesquine et dérisoire qui lui était échue. Pour être vraiment
grand aux yeux des hommes et à ses propres yeux, il n’avait manqué à ce
suicidé que l’occasion du sacrifice. Vainement, durant des années, il
avait attendu son heure, toujours prêt à partir, toujours prêt à mourir,
toujours offert et toujours immolé. Jamais la France n’avait fait appel
à son courage. La guerre n’était point venue délivrer son âme des liens
pesants de l’inaction. Il avait vieilli tristement sans honneur,
serviteur inutile, cœur de héros auquel rien d’héroïque n’avait été
demandé. L’inexorable refus, que le sort opposait à son désir, peu à peu
l’avait rendu fou. Son ardeur, qui ne trouvait point à se dépenser dans
quelque dévouement sublime, s’était retournée contre lui, ruinant son
bonheur et sa vie. Et son sang enfin avait coulé, non pour un but sacré,
non pour une grande cause, mais misérablement sous ses mains homicides.
Le colonel avait, par son testament, légué sa maison de Sedan à
Laurence. Ursule lui demanda la permission d’y achever sa vie. Et la
jeune femme ne put la décider à venir s’installer avec elle.
--Non, vraiment, ma chérie, lui dit-elle. Je n’ai plus rien à faire à
Paris. Je m’y sentirais triste et désemparée. Le bonheur de vous être
utile aurait seul pu m’y retenir, mais ma tâche auprès de vous est
achevée. Votre sort ne m’inspire plus d’inquiétude. Je vous laisse avec
un mari qui vous adore, entourée d’une famille charmante et dévouée.
Car, grâce à Dieu, sous l’influence de sa femme qui vous aime comme une
sœur, votre frère à su vous apprécier enfin, et son foyer est devenu
pour vous un second foyer.
Dans sa naïveté, Ursule se laissait entièrement tromper par les
apparences. Elle appelait: affection de sœur, la politesse mondaine et
glacée de Juliane; grand amour, la servilité timide de M. Hecquin.
Laurence ne chercha pas à la détromper. Elle ne lui dit pas qu’elle
avait encore besoin de sa tendresse et ne trouvait d’appui que dans son
humble cœur. Trop fière pour réclamer jamais de personne aucun secours,
elle murmura simplement, cachant sa peine:
--Ursule, vous serez bien seule!
--Seule, mais non, chérie, moins que partout ailleurs. Ici, j’aurai
autour de moi tous mes souvenirs. J’irai, comme autrefois, visiter les
pauvres, les malades. Je tâcherai de faire un peu de bien pour acheter
la rédemption de votre père.
Pour cette âme pieuse et tendre, la mort ne rompait pas les liens des
affections humaines. Le colonel disparu lui restait présent. Elle
pouvait encore le servir, se dévouer à lui, et refaisait sa vie dans la
prière, le regret et le sacrifice. Laurence enviait ce chagrin, doux et
plein d’espérance. Pour elle, la douleur n’avait pas de sens. Elle était
comme ces êtres qui, trouvant un jour leur maison, leur ville détruites,
persistent à errer tristement au milieu des ruines, sans songer à
chercher un autre abri.
Quand, après un court séjour à Paris, Ursule la quitta définitivement
pour retourner à Sedan, son désespoir s’accrut encore. Pour fuir sa
maison, ses souvenirs et l’obsession d’une même pensée, elle sortait
presque chaque jour, de préférence lorsqu’il pleuvait, car le soleil lui
faisait mal. Elle marchait longtemps sous l’averse, puis, lorsqu’elle
était fatiguée, entrait dans une église, le plus souvent à Notre-Dame ou
à Saint-Germain-l’Auxerrois. Bien qu’elle n’y priât pas, elle les
trouvait accueillantes et douces. La maison de Dieu est un lieu d’asile,
ouvert à tous, aussi hospitalier pour l’athée que pour le croyant. C’est
le seul endroit où tout affligé puisse se réfugier, s’oublier, pleurer
en toute liberté sans craindre d’exciter l’étonnement ou la curiosité
publique. Prostrée dans une chapelle obscure, Laurence s’y attardait
jusqu’à l’heure de la fermeture. Elle sortait à regret, hésitait
longtemps encore avant de se décider à reprendre le chemin du retour.
Rien ne l’attirait vers sa demeure. Nul être ne l’y attendait, guettant
anxieusement son coup de sonnette, s’inquiétant d’un retard imprévu.
Elle n’avait plus sur la terre aucune attache, aucun devoir, aucune
entrave d’amour.
Lorsque le printemps revint, sa douleur changea de nature, prit la forme
de l’accablement. Ne pouvant supporter l’aspect du ciel radieux, la
douceur cruelle de l’air, elle ne sortait plus. Tout mouvement, toute
action, toute parole lui coûtait un effort. Bientôt elle ne quitta plus
son lit. Elle y dépérissait dans un ennui mortel et les médecins ne
parvenaient pas à combattre la lente consomption qui la dévorait.
Juliane, en cette circonstance, se montra, comme à son ordinaire,
parfaitement polie. Tous les jours, par tous les temps, elle venait
passer un court moment auprès de sa belle-sœur. Aucune obligation
mondaine, aucun plaisir ne pouvaient la détourner de ce devoir. Elle le
faisait remarquer bien haut la première et, tout en s’admirant, elle
prodiguait à la malade des encouragements, des conseils inutiles,
toujours gracieuse et froide, aimable et sans pitié.
Pas plus que Juliane, Edith Albertaud ne comprenait le chagrin de
Laurence. Le temps, le mariage avaient fait, de cette jeune fille au
cœur délicat, la plus douce, mais la plus médiocre des bourgeoises. Elle
considérait d’ailleurs la mort du colonel comme une délivrance pour son
amie et lorsqu’elle venait la voir, après quelques vagues condoléances,
elle ne lui parlait que de ses soucis pécuniaires, de son ménage ou du
fils longtemps attendu qu’elle venait de mettre au monde.
Plus tendres, les Arêle s’occupaient de Laurence avec un inlassable
dévouement. Le colonel, chaque semaine, venait de Morgins passer une
journée avec elle. Mme Arêle, toujours cloîtrée dans sa demeure, de
loin, par lettres, l’entourait d’une sollicitude maternelle. Tous deux,
avec raison, s’inquiétaient bien moins de sa maladie que de sa misère
morale, de son cœur désolé. Mais, pour que leur affection lui fût
vraiment douce, il eût fallu qu’elle partageât leur foi. Les questions
religieuses creusaient entre elle et eux un abîme. Ils avaient beau lui
représenter la nécessité de prier pour l’être qu’elle pleurait et qu’ils
croyaient soumis à une longue expiation: Laurence cherchait à repousser
cette pensée qui l’accablait de douleur. Rendus inflexibles par la force
de leur conviction, ses amis l’y ramenaient malgré elle. En dépit de
leur charité, ils torturaient la pauvre âme qu’ils voulaient éclairer.
Trop malheureuse pour être juste, Laurence les accusa d’insensibilité.
Elle déclara que les visites la fatiguaient, ferma sa porte au colonel
Arêle et parvint même à décourager l’empressement de Juliane. Elle ne
put se débarrasser si aisément de son mari.
Celui-ci, depuis qu’elle était malade, lui témoignait un intérêt
inattendu. Absent toute la journée, il téléphonait deux ou trois fois
pour demander de ses nouvelles. Il dînait au pied de son lit et, le
repas achevé, luttait courageusement contre le sommeil pour lui tenir
compagnie. Sa conversation excédait la jeune femme, car les grands
problèmes de la vie et de la mort, qui seuls l’occupaient, inquiétaient
peu cet homme pratique. L’avenir de la Russie était pour le moment sa
seule préoccupation. Chaque soir, il prédisait à sa femme la ruine de
l’empire des tsars. Distraite, elle le laissait parler sans lui
répondre. Le banquier finit par s’irriter de ce dédain superbe.
--Je vois, ma chère enfant, lui dit-il avec une amertume qui la surprit
beaucoup, je vois que tous mes pronostics vous paraissent incroyables ou
fort exagérés. Pourtant, je ne vous exprime pas, soyez-en sûre, une
opinion toute personnelle et préconçue. Pas plus tard qu’hier, je
rencontrai à la Bourse un ami qui, revenant de Russie où il a passé cinq
ans, a pu me donner sur ce malheureux pays des renseignements
authentiques. Ses prévisions corroborent absolument les miennes. Il
attend comme moi une révolution inéluctable. Si je m’inquiète si fort de
tout cela, sachez-le, mon enfant, c’est à cause de vous. J’ai su mettre
en garde tous mes clients contre un danger que je pressens depuis
longtemps. Mais vous avez dans votre portefeuille trois cent mille
francs de titres russes, soit le cinquième de votre fortune totale.
C’est trop, beaucoup trop. Un gouvernement révolutionnaire peut renier
sa dette et il ne vous restera dans les mains qu’une liasse de papiers
sans valeur.
--Bah! dit Laurence indifférente, je serai toujours assez riche.