--Mon enfant, dit-il enfin d’une voix posée, il me semble évident que
pour juger sainement les choses de la vie il faut tout d’abord être en
possession de son sang-froid. Or, vous avez pour le moment entièrement
perdu le vôtre et je suis loin de vous en faire un crime. Mais moi je
suis habitué à me maîtriser dans les circonstances les plus pénibles.
Grâce à un effort de volonté, devenu purement mécanique par suite d’un
long exercice, je ne perds jamais mon calme. Je puis donc affirmer, sans
crainte d’être démenti, que j’ai toutes les qualités nécessaires pour
juger le problème qui se présente plus lucidement que vous. Il se trouve
que le contrat intervenu entre nous est entaché de nullité, par suite
d’une clause interprétée différemment par les deux parties
contractantes. Est-ce à dire que nous devons le rompre avec éclat? Je ne
le pense pas. Il me semble que nous pouvons, avec un peu de bonne
volonté, nous entendre à l’amiable. J’ai eu le tort d’oublier mon âge et
le vôtre: je me reconnais coupable et j’implore de vous l’oubli d’une
minute d’égarement. Vous êtes trop généreuse pour me garder rancune. Ces
questions sont trop délicates pour que nous les traitions autrement que
par allusion. J’espère que vous me comprenez. Je me résume: je ne
réclame plus de vous que votre estime, votre confiance; je vous offre en
échange un dévouement loyal, une affection désintéressée; en un mot, je
m’engage sur l’honneur à n’être jamais pour vous qu’un ami. Tout est-il
bien ainsi et me pardonnez-vous?
Laurence ne songea point à s’étonner de cette magnanimité surhumaine. Ce
dénouement imprévu et si simple l’étourdit, l’engourdit à la façon d’une
piqûre de morphine. Toutes les difficultés qui la tourmentaient se
trouvaient aplanies, elle n’avait plus besoin de fuir ni d’affronter la
colère de son père. Son cœur, tout à l’heure si agité, s’apaisait,
s’abîmait dans une quiétude indolente que nul soupçon ne troublait. Elle
serra de bonne grâce la main que son mari lui tendait, le laissa sceller
d’un baiser paternel leur réconciliation. Mais elle n’eut pas une parole
d’excuse pour cet homme admirable. Elle n’éprouva aucun remords de sa
conduite envers lui. Laurence était facilement dure et injuste pour ceux
qui ne lui ressemblaient pas. M. Hecquin étant vieux et placide, elle le
crut incapable de souffrir d’une offense et se trouva très généreuse
parce qu’elle lui avait pardonné.
Pourtant, lorsque après quinze jours de voyage elle revint à Paris, ce
fut avec une conviction sincère qu’elle fit à son père l’éloge du
banquier, vantant sa complaisance et la bénignité de son caractère. Elle
se déclara contente de son sort. Le colonel, ravi de la revoir, parut au
comble de la félicité. Il s’apprêtait, d’ailleurs, à se mettre en route
pour Uriage, afin d’y faire une cure ordonnée par le professeur Noveu.
Laurence, elle, ne se souciait pas de repartir, bien que
l’arrière-saison s’annonçât comme admirable. Elle s’occupa d’aménager
l’appartement qu’elle avait choisi rue de Vaugirard, rangea ses livres,
s’efforça d’amadouer Royale Egypte qu’exaspéraient ces changements
constants de résidence. Sa vie maintenant lui semblait douce et
acceptable. La tranquillité toute nouvelle dont elle jouissait lui
permettait de fournir un travail sérieux et suivi qui l’absorbait,
l’arrachait à ses inquiétudes habituelles. Tout le jour, cloîtrée dans
une grande pièce claire qui donnait sur le Luxembourg et dont elle avait
fait son studio, elle écrivait des vers mystérieux qu’elle ne montrait à
personne. Ces chants inutiles apaisaient son âme mieux que des larmes ou
que les exhortations d’un ami. Elle trouvait en eux et dans ses lectures
son pain quotidien, sa force, sa pauvre et magnifique joie. M. Hecquin
n’insista pas pour qu’elle prît un jour de réception. Il la dispensa des
visites et des présentations obligatoires, en la faisant passer, parmi
ses relations, pour malade. Pourtant, la voyant toujours lire et écrire,
il lui proposa de la mettre en rapport avec son jeune cousin, le poète
Cyril de Clet, dont le nom commençait à percer dans les revues
d’avant-garde et qu’il lui avait présenté le jour de leur mariage.
--Je crois qu’il serait pour vous d’un commerce agréable, lui dit-il. Il
désire beaucoup vous connaître, car je lui ai parlé de vous, de votre
culture qui, je me plais à le constater, est peu ordinaire pour une
femme. C’est un esprit supérieur et admirablement doué. Je vous
apporterai ses livres.
Il remit le lendemain à Laurence les deux recueils de vers publiés par
Cyril. La jeune femme les ouvrit sans empressement, car elle aimait peu
la poésie moderne. Tout de suite, cependant, le premier livre l’étonna.
Une jeunesse impétueuse, enivrée d’elle-même et de toutes choses,
perpétuellement soulevée par le délire lyrique, y chantait la beauté du
monde. Le second livre, au contraire, était d’une étrange amertume. Il
semblait qu’autour du poète, plein d’illusions et d’espérance, la terre
se fût, en deux années, couverte de ruines. Déjà l’amour ne lui souriait
plus que d’un sourire funèbre. La volupté s’était enfuie. Et sa joie, sa
douleur avaient le même accent rude, violent, presque barbare. Laurence
retrouvait dans ces vers l’écho de son propre cœur. Elle les lut, les
relut bien des fois, mais ne témoigna aucun désir de connaître leur
auteur. M. Hecquin n’insista pas pour le lui présenter.
Jamais époux ne montra plus de déférence pour les goûts, le caractère et
les habitudes de sa moitié. Cette complaisance n’était pas sans mérite.
L’incapacité absolue de Laurence comme maîtresse de maison, le
gaspillage domestique qu’autorisait sa nonchalance, affectaient vivement
cet homme économe, ordonné, méthodique. Dès le début de son mariage, la
jeune femme se refusa catégoriquement à tenir un compte de ses dépenses.
Elle se bornait à serrer dans un tiroir l’argent que son mari touchait
pour elle ou lui donnait. Puis, lorsque sa caisse était vide, elle en
avertissait M. Hecquin et le priait de la remplir. Ces demandes
surprenaient toujours désagréablement le banquier. Trop timide pour oser
faire aucune observation, il se bornait à regarder sa femme d’un air
morne et consterné qui laissait deviner sa réprobation secrète.
--Eh bien! quoi? interrogeait Laurence, impatientée, mes dépenses
sont-elles excessives, dépassent-elles nos revenus? Dites-le. S’il le
faut je n’achèterai plus rien.
--A quoi pensez-vous, ripostait vivement M. Hecquin. Grâce à Dieu, notre
fortune est assez grande pour subvenir à toutes vos fantaisies. Je vous
apporterai demain l’argent qui vous est nécessaire.
Car, dès que Laurence élevait la voix ou fronçait les sourcils, il
pliait devant elle avec servilité. Il semblait craindre plus que la mort
de lui déplaire, sans pourtant lui témoigner aucune affection. Leurs
rapports cérémonieux étaient ceux de deux voyageurs que le hasard réunit
un moment à une table d’hôte et qui, devant se quitter bientôt,
échangent seulement des paroles de politesse banale. Après un mois de
mariage, M. Hecquin, toujours pressé, et débordé d’occupations, ne
rentra plus déjeuner chez lui, car la rue de Vaugirard se trouvait trop
éloignée de ses bureaux, boulevard Haussmann. Il revenait le soir à huit
heures, dînait avec sa femme et, le repas fini, épuisé de sa journée, se
couchait aussitôt. Laurence se demandait parfois quelle place elle
tenait dans cette vie que les affaires absorbaient toute, et ne pouvait
comprendre pourquoi le banquier l’avait épousée. Un dimanche matin,
cependant, en lui souhaitant le bonjour, il retint sa main dans les
siennes, la baisa galamment.
--Savez-vous, mon enfant, s’écria-t-il d’un air ému, que ce jour est
celui de mon anniversaire? A cette date j’ai coutume chaque année de me
recueillir et d’examiner ma vie. Elle ne m’a longtemps inspiré que des
réflexions pénibles, presque désespérées. Il n’en est plus de même
aujourd’hui; et je tiens à vous dire combien je me félicite de l’heureux
événement qui a fait enfin cesser ma solitude et mis dans mon existence
l’intérêt de votre jeunesse.
--Ah! le pauvre homme. Il est content à peu de frais, songea Laurence,
touchée néanmoins de cette déclaration inattendue.
Elle s’efforça pendant quelques jours d’être plus aimable; mais elle
n’éprouvait pour son mari ni tendresse ni estime.
--J’ai donc un cœur de pierre? se disait-elle tout étonnée. Je devrais
admirer sa bonté, sa délicatesse, lui être reconnaissante de la liberté
qu’il me laisse. Mais vraiment, il n’est rien pour moi. Il m’est aussi
indifférent qu’au premier jour et plus encore.
En effet, il lui fallait faire un effort pour penser à lui. Elle le
regardait sans le voir, l’écoutait sans l’entendre. Bien souvent, le
soir, lorsqu’il entrait chez elle, en pantoufles, en veston d’intérieur,
elle se levait, sincèrement surprise, ne pouvant s’expliquer sa présence
et ayant complètement oublié qu’il était son mari.