Le mariage! le mariage!... même avec toutes sortes
d’inconvénients, même avec les plus grands inconvénients, même
sans amour, le mariage!
René BOYLESVE.
Laurence, cependant, tout en aimant Paris, désirait le quitter et voir
cesser le supplice que son père endurait sans patience. Car il n’avait
aucune place dans cette ville où nul soldat jamais ne le saluait plus
lorsqu’il passait dans les rues, confondu parmi la foule, portant avec
le sentiment d’un profond déshonneur le morne vêtement civil. Chaque
jour, les longues promenades, imposées par le professeur Noveu,
ramenaient infailliblement aux Invalides ou près de l’Ecole militaire ce
chef inutile, rejeté de l’armée, mais qui ne pouvait vivre en dehors de
son paradis perdu. Dans les premiers mois, l’ennui qui le dévorait le
rendit sérieusement malade. Le colonel Arêle, avec son ingénieuse
charité, vint au secours de cet être désemparé. Il le mit en rapport
avec le directeur d’une jeune revue nationaliste. Paul Dacellier y
publia chaque mois un long article de stratégie militaire où il étudiait
les conditions probables de la future guerre, dénonçait l’insuffisance
de notre artillerie, signalait le danger d’une invasion allemande par la
Belgique. Le bonheur de servir encore par sa plume la cause qu’il aimait
uniquement lui rendit quelque courage et, quand la fin de son congé
approcha, Laurence s’étonna de le voir chaque jour mieux portant, plus
gai, presque doux, transfiguré par l’espérance. Au moment où elle se
réjouissait de cette résurrection, un événement inattendu la rejeta dans
le malheur. Le ministère fut renversé. Le nouveau ministre de la Guerre
appela auprès de lui, comme chef de cabinet, le colonel Douran. Or
Dacellier, s’il rentrait dans le service actif, se mettait à la merci de
son ennemi. Laurence eut de grands conciliabules avec Ursule et le
colonel Arêle. Ils hésitèrent longtemps. Enfin, le danger leur parut si
grand, qu’encore une fois ils eurent recours au professeur Noveu qui,
sur leurs instances, imposa de nouveau à son malade six mois de repos
absolu. Mais il lui promit vainement une guérison radicale pour prix de
sa docilité; le colonel se vit perdu. Le désespoir, agissant sur lui
comme un poison foudroyant, réveilla sa maladie, et son cœur acharné,
las d’une si longue lutte, consentit à la mort, la désira comme le seul
remède qui pût guérir sa misère. Seul, son amour pour Laurence le
retenait encore à la terre. Il s’inquiétait de la laisser sans autre
appui qu’Ursule dont il appréciait le dévouement sans estimer beaucoup
le caractère falot et faible. Par un préjugé assez commun, il croyait
fermement que le monde est plein d’embûches pour une femme seule et
qu’elle n’y saurait vivre respectée sans protecteur. André était trop
insouciant pour veiller sérieusement sur sa sœur. La fortune que le
colonel devait lui laisser, loin de le rassurer, l’effrayait plus
encore. Saurait-elle gérer ses capitaux? Ne se laisserait-elle pas, par
bonté, par ignorance, conseiller par des incapables, dépouiller par des
hommes d’affaires sans probité? Il désira passionnément assurer son
avenir, la voir, avant de mourir, mariée, heureuse, aimée. Il fit venir
Juliane et la supplia de chercher au plus vite, parmi ses relations, un
parti pour sa belle-sœur.
Laurence fut atterrée de ce nouveau caprice. Vainement Juliane lui
représenta-t-elle que nul joug ne pouvait être plus pesant que celui de
son père. La jeune fille le préférait à l’autorité de l’époux le plus
bénévole. La tyrannie qui l’oppressait lui laissait malgré tout une
certaine liberté. Sa chambre était un asile sûr où nul ne venait la
troubler; ses nuits lui appartenaient. Mariée, elle ne posséderait plus
aucune retraite où son mari n’eût le droit d’entrer à toute heure. Il
serait à ses côtés toujours, épiant ses pensées, envahissant sa vie,
partageant son sommeil, son lit, sa chair. Il lui arracherait son
dernier trésor: la solitude. Et, en échange de tant de sacrifices, il ne
lui apporterait pas même l’amour. Elle se jura de conserver à tout prix
son indépendance.
Sa volonté devait plier bientôt sous la loi de la nécessité. Les
difficultés de sa vie s’accrurent, en effet, jusqu’à devenir
insupportables. Jadis, elle avait des moments de répit. L’humeur de son
père, variable comme le temps, s’apaisait parfois. On pouvait alors, par
des ménagements infinis et une soumission passive, éviter de nouveaux
orages. Maintenant c’étaient des emportements quotidiens, sans aucun
motif, de continuelles fureurs. Il devenait impossible de satisfaire cet
être exaspéré, dont la volonté changeait d’heure en heure, qui donnait
un ordre, l’oubliait et, peu après, s’irritait jusqu’à la folie de se
voir obéi. Lassés de ses violences, les domestiques, au bout d’un mois
de service, demandaient leur congé. Ursule se trouvait souvent sans
personnel. Elle suffisait à tout, accomplissait sa tâche écrasante sans
révolte contre son despote.
L’attitude de Laurence était différente. La tyrannie du colonel
s’exerçait d’ailleurs plus durement sur elle que sur tout autre. Elle
était son plus cher souci, sa plus grande affection; mais, par un effet
bizarre de sa maladie, il ne s’occupait d’elle que pour la tourmenter.
Il voulait qu’elle fût parfaitement élégante, qu’elle renouvelât souvent
ses toilettes: dès qu’elle lui réclamait de l’argent, il fulminait
contre sa prodigalité. Il voulait que sa vie fût gaie, agréable. Il la
contraignait d’accepter les invitations de Juliane, priait André de
l’accompagner au théâtre: lorsqu’elle rentrait, il l’accusait de songer
à se distraire alors qu’il se mourait. Brisée par ces éclats continuels,
Laurence passait des nuits dans les larmes et le colonel lui reprochait
comme un crime sa pâleur et ses traits tirés.
La jeune fille avait beau plaindre ce malade et l’excuser, elle était
trop vive, trop indomptable, pour supporter avec patience ses
injustices. Elle se défendait âprement, le bravait, l’affligeait par des
paroles blessantes dont elle ne mesurait pas toujours la portée. Un
soir, après une discussion pénible, Paul Dacellier dut s’aliter,
terrassé par une de ces crises nerveuses durant lesquelles sa raison
s’égarait. Laurence se sentit responsable de cet accès. Dominée par ses
remords, elle se précipita vers le sacrifice longtemps refusé qui lui
semblait maintenant nécessaire. Dès le lendemain, elle courut chez sa
belle-sœur:
--Je cède, Juliane, lui dit-elle. Je suis pour mon père une ennemie, un
danger. Le devoir et la pitié me chassent de la maison; je n’y ai plus
de place. Cherchez un mari pour moi, n’importe qui. Je prendrai le
premier venu.
Juliane aimait à s’occuper des autres, à les protéger, à tenir dans ses
mains les fils de leurs destinées. Aussi accepta-t-elle avec la
meilleure grâce du monde une mission qui allait lui permettre de
déployer toute son adresse et son tact mondain. Elle ne pensait pas,
d’ailleurs, rencontrer de sérieux obstacles. La dot de Laurence était
belle. Sa mère lui avait laissé trois cent mille francs que son père
devait doubler en la mariant. Cette fortune avait de quoi séduire bien
des familles, et Juliane, avec des airs négligents, ne perdit aucune
occasion d’en confier le chiffre à ses amies. Bientôt, il ne se passa
plus de semaine où elle ne donnât, en faveur de sa belle-sœur, quelque
réception soigneusement préparée. Laurence s’y trouvait entourée d’une
foule de jeunes gens, pauvres pour la plupart, mais infiniment
distingués et d’une éducation parfaite. Ils étaient taillés sur le même
modèle, corrects, élégants, beaux parfois. Mais ces visages, réguliers
et mornes, n’avaient pas pour la jeune fille plus de vie qu’une gravure
de modes ou une photographie dont on n’a jamais vu l’original. Elle les
oubliait tout de suite et ne pouvait les reconnaître ni les discerner
les uns des autres. Tous ces pantins lui posaient, avec la même
politesse, les mêmes questions insipides. Elle répondait à peine, car
l’art qui consiste à soutenir une conversation à l’aide de phrases
toutes faites lui était étranger.
A la fin de ces mortelles soirées, elle aimait à se réfugier auprès de
Gaston Noret. Lui, au moins, était simple et dépourvu de toute
pédanterie. Elle pouvait lui parler sans s’imposer aucune contrainte.
--Oh! cher ami, s’écriait-elle, est-il pire supplice que de chercher à
se marier, de s’exposer comme une marchandise dans une vitrine, et
d’attendre un acheteur? Avez-vous vu, ce soir, tout ce lot d’épouseurs
possibles? Comment pourrai-je aimer aucun d’entre eux!
--Hé! pourquoi pas? disait le bohème, qui l’observait avec une
indulgence amusée. L’amour n’est que l’accord soudain, inexplicable, de
deux chairs qui se reconnaissent, on ne sait pourquoi, faites l’une pour
l’autre. Cet accord peut se produire en dehors de toute sympathie.
--Que dites-vous? J’aimerais mon mari, au moment de la volupté
seulement, et je le haïrais le reste du temps?
--Mais non, innocente! car, du jour où vous aurez été heureuse entre ses
bras, vous l’aimerez complètement et toujours.
--Quoi! En échange d’un instant de plaisir, je donnerais mon cœur et mon
âme? Dieu m’épargne une pareille honte! protesta Laurence indignée.
Les paroles du peintre la troublèrent longtemps, car elle respectait
profondément l’amour et elle s’affligeait de le déshonorer en acceptant
un mariage qu’il n’embellirait pas. Heureusement, aucun prétendant ne se
déclarait encore. Bien qu’elle demeurât silencieuse et glacée en leur
présence, elle effrayait un peu ces corrects jeunes gens attirés par sa
dot. Tous avaient un grand souci de leur dignité. Ils voulaient bien
épouser une jeune fille pour sa fortune, mais ils entendaient la
dominer, trouver en elle une femme passive, malléable, absolument nulle.
Leur instinct les avertissait que Laurence ne réaliserait pas cet idéal.
Voyant qu’aucun de ses projets n’aboutissait, Juliane eut recours à M.
Hecquin, son conseiller ordinaire.
--Laurence est très difficile à caser, dit-elle, lorsqu’il l’eut assurée
de son dévouement. Elle n’a d’autre atout dans son jeu que sa fortune.
Elle n’est pas jolie, son caractère est bizarre, exagéré, déconcertant.
Je n’ai jamais pu la plier aux usages du monde, lui apprendre à
recevoir, à tenir un salon. Elle n’a aucune conversation, peu de grâce,
nulle amabilité. Et sa timidité, qui pourrait faire excuser ces défauts,
a toutes les apparences de la hauteur.
--Je vous trouve sévère, répondit M. Hecquin en repliant ses longues
jambes, dont il était toujours embarrassé. Indépendamment des
considérations d’amitié qui devaient forcément m’influencer en faveur
d’une personne qui vous touche de si près, indépendamment, dis-je, de
toutes ces considérations, j’ai pu étudier en toute impartialité votre
belle-sœur et je trouve que c’est vraiment une jeune fille fort
avenante. Peut-être, dans le monde, est-elle un peu réservée et
farouche, mais elle possède des qualités solides que j’ai devinées assez
vite, bien que sa modestie les cache. Car il ne faut pas croire que nous
autres, banquiers, toujours absorbés par nos affaires, nous n’ayons ni
le temps, ni le goût d’observer autour de nous la société, les hommes et
même les jeunes filles, ajouta-t-il avec un rire satisfait.
--Vraiment, répliqua Juliane, un peu surprise, dites-moi donc ce que
vous admirez en Laurence.
--Vous m’avez raconté les difficultés de sa vie et ses chagrins, reprit
M. Hecquin d’un air pénétré. N’est-ce point une chose touchante de voir
avec quel courage elle les supporte, sans qu’un mot de plainte lui
échappe? J’admire aussi son intelligence, sa vie si peu frivole, toute
d’étude et de pensée. Oui, elle a un esprit supérieur et même... voyons,
je cherche l’expression exacte... viril, c’est bien cela, viril.
Ce chaleureux panégyrique, prononcé par un homme d’ordinaire fort
circonspect, étonna beaucoup Juliane. Mais, huit jours plus tard, comme
elle parlait encore de Laurence à son vieil ami, s’informant s’il avait
découvert pour elle quelque phénix, le banquier se troubla, hésita, et
murmura enfin d’une voix étouffée:
--Croyez-vous que j’aie la moindre chance de me faire agréer par votre
belle-sœur?
Puis, ayant prononcé cette phrase étonnante, il demeura immobile, les
yeux baissés, la main sur le cœur, dans l’attitude classique de
l’amoureux transi.
Si habituée que fût Juliane à dissimuler ses impressions, sa
stupéfaction fut si grande qu’elle perdit absolument contenance.
--Mon Dieu! balbutia-t-elle dans son embarras, je ne sais... je n’aurais
jamais cru...
Et, ne pouvant terminer sa phrase que par une impolitesse, elle se tut
en rougissant pitoyablement. M. Hecquin vint à son aide.
--Vous n’auriez jamais cru qu’à mon âge je puisse encore songer à me
remarier, dit-il avec une humilité touchante et sans lever les yeux.
Hélas! plus je vieillis, plus ma solitude me semble dure à supporter.
N’allez point imaginer que je cherche une femme pour me soigner dans mes
vieux jours. Je ne suis plus jeune, mais mon tempérament reste
vigoureux, ma santé excellente. Mon pauvre père est mort à quatre-vingts
ans d’une attaque, sans avoir jamais été malade. Tout me porte à croire
que je m’en irai comme lui, discrètement, sans causer de soucis à
personne. Comprenez-moi donc: si je souhaite posséder une compagne,
c’est pour la gâter et la chérir. Votre belle-sœur, je l’avoue, par ses
malheurs et son courage, a gagné mon cœur. Je n’aspire qu’à lui donner
la vie douce et facile qui lui a manqué jusqu’ici. Ses moindres désirs
seront pour moi des ordres. Je ne la contrarierai jamais, je respecterai
ses goûts, ses habitudes. Ah! qu’il me serait doux d’avoir cet ange à
mon foyer! conclut-il en fixant sur le plafond un regard extatique.
--Peut-être le bonheur de Laurence est-il là, dit Juliane, ébranlée par
ce discours; mais en admettant, cher monsieur, que ma belle-sœur vous
soit favorable, il me paraît à peu près impossible d’obtenir le
consentement du colonel.
--Ah! qu’à cela ne tienne! s’écria le banquier avec ardeur.
L’assentiment de Mlle Laurence me suffit. Je la prendrai sans dot. Je ne
demande rien. Je suis assez riche pour deux.
«Mais c’est clair, il l’adore, songea Juliane, impressionnée par ce
désintéressement. Voilà donc pourquoi il la trouvait si parfaite. C’est
l’aveuglement de l’amour!»
Cette découverte inouïe lui parut à la fois burlesque et attendrissante.
Elle répondit, avec un sourire indulgent:
--Laissez-moi conduire cette affaire et fiez-vous à moi.
--Oh! merci, s’écria M. Hecquin avec transport. Vous ne trouvez donc pas
trop ridicule le vieil ami dont le cœur est resté jeune? Parlez pour
lui, dirigez-le et soyez assurée de sa reconnaissance. Vous disposez de
toute ma vie, ajouta-t-il en lui baisant la main dans un grand geste
pathétique.
Puis, redressant sa haute taille, l’air un peu abattu, mais toujours
solennel, il se retira en poussant de profonds soupirs.
X
--J’ai fait un vœu.
--Quel vœu?
--Que nul ne me touche.
Paul CLAUDEL.
Il était bien rare qu’à l’heure où la nuit fait place au matin, Laurence
ne reposât point, profondément endormie, et elle n’avait vu le point du
jour que deux ou trois fois dans sa vie. Pourtant l’aurore la surprit
debout et tout habillée, dans une chambre d’hôtel, à Bruxelles, le
lendemain de son mariage avec M. Hecquin.
Trois mois auparavant, en recevant l’étrange proposition que Juliane
s’était chargée de lui transmettre, le colonel avait manifesté la plus
violente indignation et déclaré qu’il n’autoriserait jamais l’union
monstrueuse de sa fille avec un vieillard. Sa résistance s’était usée
sous l’action du temps et de la maladie. Obsédé par la pensée de sa mort
prochaine, influencé malgré lui par son fils et par sa belle-fille, il
s’était enfin laissé arracher le consentement que Laurence sollicitait
avec insistance.
Celle-ci, après le premier moment de surprise, n’avait pas tardé à
découvrir les avantages d’un tel mariage. Si burlesque qu’il lui parût,
il la révoltait moins que les autres projets d’alliance ébauchés par
Juliane. En effet, M. Hecquin, trois fois millionnaire, ne pouvait, en
demandant sa main, obéir à un motif intéressé. Il lui offrait, en même
temps que l’indépendance et le repos, une affection douce et profonde.
En outre, cet homme, habitué à vivre seul, devait se contenter de peu.
Il ne la forcerait pas à s’occuper de son ménage. Ayant sa situation
faite, il n’exigerait pas qu’elle servît son ambition par des visites et
des réceptions fréquentes. L’âge de son humble adorateur acheva de
l’enchanter. Avec l’inexpérience et la naïveté des femmes très jeunes,
elle s’imagina qu’à cinquante-cinq ans, un homme ne pouvait plus avoir
ni passion, ni désir. A travers les discours amphigouriques du banquier,
elle crut comprendre qu’il s’engageait à ne jamais être son mari que de
nom. Dès lors, sa décision fut prise.
Ses illusions insensées venaient d’être détruites. Ce matin-là, tandis
qu’elle marchait continuellement de la fenêtre à son lit non défait,
elle revivait le moment où la veille, après s’être retiré, M. Hecquin
était revenu dans sa chambre et, profitant de sa surprise, de sa
consternation, l’avait prise entre ses bras. Elle sentait encore sur le
coin de sa lèvre la brûlure d’un baiser déshonorant: sa chair se
révoltait encore comme à l’instant où elle s’était échappée de l’odieuse
étreinte pour s’élancer vers la fenêtre et l’ouvrir toute grande.
Avait-elle dit, comme une héroïne de mélodrame: «N’avancez pas, ou je me
jette par la fenêtre?» S’était-elle bornée au geste menaçant? Elle ne
s’en souvenait plus. Elle ne savait pas combien de temps cette scène
avait duré, ni à quel moment M. Hecquin, piteux et ridicule, s’était
retiré sans rien dire.
--Il est bien possible que j’aie tous les torts, se disait-elle,--et
cette pensée accroissait encore sa colère.--Il faut être vraiment folle
pour prêter à un homme le désintéressement dont j’ai paré M. Hecquin.
J’ai cru bonnement qu’il serait satisfait de se dévouer à moi et ne me
demanderait jamais rien en échange. Pourtant, s’il n’avait eu que le
désir d’échapper à la solitude, de trouver une affection platonique pour
charmer ses vieux jours, il aurait pu épouser une femme de son âge, Mlle
Drevain, par exemple, oui, c’était indiqué. S’il m’a préférée, c’est
parce que j’étais jeune. Mais quoi! si j’ai renoncé pour toujours aux
plus nobles enivrements de l’amour, est-ce pour en accepter les
bassesses et les ignominies? Non, jamais. Je déteste cet homme! Je
rentrerai à la maison. Pauvre père! quel mal je vais lui faire. Il me
reprochera d’avoir brisé ma vie, la sienne par un mariage honteux,
accepté un jour, rompu le lendemain. Que pourrai-je dire pour ma
défense? Je n’aurai plus une heure de repos, désormais!
Un instant elle défaillit, épouvantée devant l’avenir qui l’attendait.
--Si je ne disais rien? pensait-elle. Peut-être M. Hecquin
renoncera-t-il à m’imposer un joug qui, visiblement, me répugne.
Pourtant, si je me tais, il peut croire que mon silence est une excuse.
Allons, pas de compromis, pas de lâcheté. Il faut parler, agir, dénouer
au plus tôt une situation odieuse.
A huit heures, elle sonna pour demander son déjeuner. Peu après, M.
Hecquin frappa à sa porte. Il entra, correct, poli, lui sourit sans
amertume et s’informa de la façon dont elle avait passé la nuit.
Peut-être avait-il conservé quelque illusion, quelque espérance; mais
Laurence se hâta de les lui arracher.
--Non, je n’ai pas dormi, je ne me suis pas couchée, dit-elle avec une
précipitation brutale. Il me fallait réfléchir à beaucoup de choses.
Voici ce que j’ai décidé: je prendrai le train tout à l’heure pour
rentrer dans ma famille, car notre mariage ne repose que sur un atroce
malentendu. Je ne pensais trouver en vous qu’un ami. Vous me l’aviez
affirmé à plusieurs reprises. Oh! j’ai peut-être eu tort de prendre vos
paroles au pied de la lettre, je dois vous paraître bien folle. Les
jeunes filles sont naïves et moi plus que les autres, je m’en aperçois
aujourd’hui. Tout cela est très fâcheux, j’en conviens, mais je vous
prie de m’épargner vos reproches, je souffre plus que vous.
Sa fureur grandissait. Sa voix se fit plus cassante.
--Oui, reprit-elle, moi seule porterai le ridicule et la honte de cette
affaire. Voilà ma vie brisée en pleine jeunesse, pour toujours, et mon
père me recevra durement, j’en suis sûre, et personne ne m’excusera.
Pour vous, cette rupture est sans conséquences. A votre âge, vous ne
serez pas tenté, je pense, de recommencer pareille expérience.
M. Hecquin demeurait impassible. Il écoutait dans une attitude songeuse
et désintéressée. Toute sa physionomie restait fermée, mystérieuse et
neutre. Il ne rougissait pas. Aucun muscle ne bougeait dans son visage.
Ses yeux étaient baissés. Les regards flamboyants de Laurence venaient
se briser inutilement contre ce visage rigide aux paupières closes. Elle
avait l’impression de parler à un bloc de pierre. Et lorsqu’elle se tut
enfin, épuisée, lorsque l’ivresse de la colère ne la soutint plus, elle
se mit à trembler de tous ses membres.