Quand un cœur ardent et crédule a longtemps adoré une belle idole, c’est
pour lui une affreuse douleur de la voir tomber en poussière, de
reconnaître qu’il a placé sur un piédestal un être indigne. Devant le
désespoir d’Edith qui pleurait à la fois sa mère et son premier amour,
Laurence ne jugea point que la beauté de Lætitia pût excuser sa
conduite. Elle s’étonna d’avoir admiré cette femme dont l’insensibilité
monstrueuse lui fit horreur. Déçue par l’amitié, elle se jura de ne plus
aimer personne. Mais en même temps elle se donnait la tâche de consoler
Edith, passait des heures auprès de cette victime que toutes les jeunes
filles de Fontainebleau fuyaient, et elle ne s’apercevait pas que, dans
son âme blessée, une affection nouvelle, moins passionnée peut-être,
mais sérieuse et profonde, remplaçait l’ancienne affection trahie.
La personnalité d’Edith, longtemps annihilée, absorbée par celle de sa
mère, s’affirmait, se développait rapidement. Elle avait toujours eu des
sentiments élevés, une délicatesse instinctive. Le double travail de la
solitude et du malheur l’avait en quelque sorte mûrie et transformée.
Elle n’était plus l’enfant indécise qui jugeait toutes choses par les
yeux de sa mère, mais une femme capable de penser, de souffrir, de
s’intéresser aux questions qui passionnaient Laurence. Elles pouvaient
maintenant parler ensemble des passions, de la cruauté de la vie, de la
beauté du sacrifice, ou du courage. Elles avaient toujours quelque chose
à se dire et les heures qu’elles passaient réunies leur semblaient trop
courtes. La maison des Heller, triste et paisible, était d’ailleurs pour
Laurence un asile où elle oubliait les orages qui, sans cesse,
désolaient sa propre demeure. L’humeur toujours irritable de Paul
Dacellier devenait chaque année, entre le jour de l’an et Pâques,
particulièrement farouche. C’était en effet l’époque où les réceptions
officielles se multipliaient. Sa situation l’obligeait à donner
plusieurs dîners, à sortir presque chaque soir. Il supportait
difficilement ce contact perpétuel avec le monde et le spectacle de la
médiocrité humaine. Vainement cherchait-il dans ces salons, plus mornes
pour lui qu’une geôle, un interlocuteur capable de comprendre une grande
pensée. Les automates auxquels il s’adressait étaient cependant ses
frères d’armes; comme lui ils étaient investis d’une mission sacrée,
mais ils n’en comprenaient pas la noblesse. Satisfaits du présent, ils
accomplissaient comme des employés honnêtes leurs besognes quotidiennes,
sans être tourmentés d’aucun rêve héroïque. Beaucoup aimaient
sincèrement leur patrie, mais d’un amour paisible, modéré, presque
conjugal. Ils ne souffraient point de ses fautes, son amoindrissement
les laissait résignés. Ils étaient prêts certainement, si l’honneur
l’exigeait, à mourir pour elle, pourtant ils préféraient leur vie à sa
gloire. Un jour Paul Dacellier, s’attardant au fumoir avec quelques
officiers et les entendant évoquer, sans émotion, l’invasion de 70,
avoua son désir ardent d’une revanche éclatante et prochaine. Sa ferveur
fit tout d’abord sourire ceux qui l’écoutaient, puis sembla les
scandaliser.
--Vraiment, mon cher, je ne vous comprends pas, s’écria tout à coup le
colonel Douran d’une voix railleuse. Avez-vous vraiment soif de sang? La
guerre, quelle qu’en soit l’issue, me semble chose horrible, et la haïr
est un devoir, même pour nous autres militaires. Nous saurons, s’il le
faut, y jouer notre rôle sans défaillance, mais nous n’avons pas le
droit de la désirer, non, c’est aussi monstrueux que de voir un pompier
désirer l’incendie qu’il est chargé d’éteindre.
Cette comparaison pitoyable fut unanimement applaudie et Paul Dacellier,
ce soir-là, rentra chez lui désespéré.
Il ne pouvait, au reste, sans une vive souffrance se trouver en contact
avec le colonel Douran qui, plus jeune que lui de quelques années, avait
été, en 1895, sous ses ordres à Lille. Douran, alors capitaine,
scandalisait la ville par les désordres de sa conduite et son luxe
suspect. Il tirait sans scrupules, du jeu, des femmes, des plus viles
intrigues, ses moyens d’existence. Puissamment protégé, très influent
dans les milieux politiques, il se croyait le maître de ses supérieurs,
rejetait toute discipline, négligeait entièrement son service. Dacellier
ne put souffrir son insolence. Il lui infligea, après plusieurs
punitions très rudes, un blâme public que le misérable ne lui pardonna
pas. Séparés durant des années, ils se retrouvèrent à Fontainebleau.
Douran qui, grâce à son esprit d’intrigue, avait bénéficié d’un
avancement rapide, était maintenant par le grade l’égal de son ancien
chef dont il prenait plaisir à bafouer les sentiments secrets. Toutes
ses paroles étaient comme de la boue jetée sur les pures figures qui,
constamment, assistaient Paul Dacellier. La patrie, le devoir, l’honneur
inclinaient alors un visage terni vers leur triste dévot et celui-ci
souffrait comme un homme qui voit mourir tout ce qu’il aime. Pourtant,
il supportait généralement en silence cette torture, dédaignant les
attaques d’un adversaire indigne.
Un soir, durant un dîner d’officiers, il perdit patience. Douran, placé
à ses côtés, cherchait comme toujours à le blesser dans ses opinions les
plus chères. Envisageant l’éventualité d’une guerre prochaine, il
affirmait qu’elle se terminerait inévitablement par la victoire de
l’Allemagne. La France devait perdre toute espérance d’écraser sa
rivale. Efféminée, corrompue, divisée, elle subissait le sort de la
Grèce et de Rome et, après avoir dominé le monde, entrait en décadence.
Elle pouvait encore exercer sur l’Europe une suprématie intellectuelle
et pacifique, mais son rôle militaire était fini, elle n’était plus
capable de porter une épée. Dacellier, contenant sa colère, écoutait en
silence ces paroles décourageantes, tout en observant les jeunes
officiers qui l’entouraient. Sur le visage de beaucoup d’entre eux, il
remarqua une expression d’abattement résigné. Ce n’était pas la première
fois qu’ils entendaient émettre de telles théories. Ils les croyaient
vraies, indéniables. Ils avaient pris leur parti d’appartenir à un
peuple vaincu, ils avaient accepté la défaite de leur pays et c’était
là, Dacellier le savait, la cause unique de l’abaissement de la France.
Elle gardait intacte, ses qualités guerrières, sa générosité, sa fougue.
Il eût suffi, pour qu’elle redevînt puissante et glorieuse, que ses
enfants eussent foi en elle. Le colonel voulut essayer d’en convaincre
ses collègues: il tenta de rendre l’orgueil nécessaire à ces cœurs
humiliés. Sa parole émue, ferme, ardente, vibrante d’amour, était comme
une torche brûlante dont les multiples étincelles enflammaient peu à peu
toutes les âmes. Les conversations particulières avaient cessé et les
plus vieux chefs, comme les plus jeunes lieutenants, écoutaient cette
voix passionnée qui, en leur expliquant la nature du mal dont la patrie
mourait, leur indiquait le moyen de la faire revivre.
Douran cependant avait accepté la lutte. Il combattait pied à pied son
adversaire. Non, ce n’était point sans raison que la France doutait
d’elle-même. C’était lui rendre un mauvais service que de l’exciter à la
présomption en lui prêtant des qualités qu’elle ne possédait plus. Tout
homme sensé devait préférer la vérité, si humiliante qu’elle fût, aux
plus flatteuses illusions. Il citait des chiffres, des faits, vantait
l’organisation parfaite de l’Allemagne et son formidable outillage. Le
seul accroissement de sa population suffisait à lui garantir l’hégémonie
du monde. Contre cette géante, le gouvernement français se trouvait
désarmé. La politique conciliante qu’il suivait depuis des années,
blâmée par les énergumènes du chauvinisme, apparaissait aux gens
raisonnables comme un chef-d’œuvre de sagesse et d’habileté; car c’était
seulement en limitant ses armements, en évitant de porter ombrage à sa
redoutable ennemie, que la France pourrait continuer à vivre.
Ces conclusions causèrent une impression de malaise et de stupeur
pénible à ceux-là mêmes que les arguments précis de Douran avaient
impressionnés.
--Mais, objecta froidement Dacellier, baissant les yeux pour cacher les
flammes qui s’allumaient dans son regard, avez-vous bien prévu, colonel,
les dernières conséquences de vos théories? Plus la puissance de
l’Allemagne s’accroît, plus elle a besoin d’expansion. Si, nous voyant
trembler ainsi devant elle, après l’Alsace et la Lorraine elle veut
s’annexer la Champagne?
Douran comprit que Dacellier l’entraînait sur un terrain dangereux.
Reculer n’était plus possible. Il dit avec un regard de défi:
--Notre diplomatie saura, je l’espère, limiter de telles exigences.
Souhaitons qu’elle soit à la hauteur de sa tâche.
--Que peut-elle? insista Dacellier. Offrir à la place de la richesse
convoitée une richesse moindre, une colonie pour une province?
--Peut-être. Tout vaut mieux qu’une guerre ruineuse qui nous effacerait
de la carte du monde. Le malade qui accepte une amputation douloureuse
pour ne pas mourir fait preuve de sagesse.
L’auditoire protesta contre ces paroles par un long murmure. Paul
Dacellier ne put dominer son indignation.
--Vous êtes officier, colonel, s’écria-t-il, vous portez l’uniforme de
défenseur de la France; pourtant, par vos pensées et vos paroles, vous
la trahissez à toute heure. Votre épée, vous devriez la briser; en cas
de danger elle ferait mauvaise besogne, puisqu’il n’y a que lâcheté et
défection dans votre cœur.
Dès le lendemain, il regretta sa vivacité, car il réprouvait le duel et
n’admettait pas que les frères d’une même race cherchassent à
s’entre-tuer. Contraint cependant d’accepter les conséquences de son
emportement, il prit pour témoins le commandant Heller et un vieil
officier en retraite.
Si pressés que fussent les deux adversaires d’en finir avec cette
affaire, le duel, pour des causes diverses, ne put être fixé qu’au lundi
suivant. On était au mercredi. Durant cette longue attente, Dacellier,
qu’obsédait la crainte de tuer Douran, fut plus que jamais injuste pour
son entourage, particulièrement pour Laurence qu’affolèrent ses ordres
contradictoires et ses continuels reproches.
Le lundi matin, en s’habillant, il pensa pour la première fois qu’il
pouvait être tué dans cette rencontre. C’était à ses yeux un malheur
bien moindre que de porter toute sa vie le poids d’un meurtre. Pourtant,
un regret poignant lui étreignit le cœur en songeant qu’il ne verrait
pas la guerre vengeresse et victorieuse qu’il avait attendue toute sa
vie. Il s’attendrit aussi sur sa fille. La veille encore, au cours d’une
vive discussion, il l’avait très durement traitée. Elle fut donc fort
étonnée de le voir entrer dans sa chambre, s’approcher de son lit avec
un visage doux et triste. Il la pria humblement d’oublier tout ce qu’il
lui avait dit dans sa colère et l’embrassa à plusieurs reprises sans
pouvoir lui dissimuler son émotion. Elle reçut froidement ces caresses
inattendues, car elle ne pouvait deviner qu’il s’agissait peut-être d’un
adieu.
--Oublier, ce n’est pas si facile, dit-elle à Ursule, dès que son père
fut parti. Pense-t-il, par quelques paroles d’excuse, effacer tout le
mal qu’il me fait chaque jour et depuis si longtemps?
--Ne le jugez pas, supplia l’indulgente Ursule. Vous savez bien qu’il
n’est pas responsable. J’aurais voulu qu’il ne sortît pas ce matin.
Avez-vous remarqué comme il était pâle? Je crains qu’il ne soit malade.
--Bon, cela m’est égal! s’écria Laurence, dominée par sa rancune, je ne
vais pas m’inquiéter pour lui, soyez-en sûre. Non, non, je n’ai pas
assez de pitié dans le cœur pour plaindre un homme si dur!
Combien, dans quelques heures, elle devait regretter ses paroles!
Paul Dacellier et ses témoins arrivèrent les premiers au carrefour des
Héronnières, près duquel devait avoir lieu le duel. Pour la première
fois depuis des mois, le soleil, par ce beau matin d’avril, ne
rencontrait aucun obstacle sur sa route, aucun nuage, et montait
triomphalement dans un ciel absolument vide. L’atmosphère était douce
comme celle de juin, avec quelque chose de plus allègre. Comme une
petite fille qui s’est vêtue d’une robe longue pour jouer à la dame,
mais dont le rire enfantin, la voix aigrelette trahit la ruse, le
printemps avait pris l’aspect du plein été, sans perdre cependant la
grâce folâtre, la fraîcheur piquante qui l’apparentent à l’extrême
jeunesse.
Douran tira le premier. Dacellier entendit la balle sifflante passer à
sa gauche, mais sans le blesser comme il l’avait espéré. Sa main se
crispa sur son pistolet. Et tout à coup un vide absolu se fit dans son
cerveau. Il cessa de penser. Ses yeux, éblouis par l’éclat du jour,
fixaient l’horizon bleu, les arbres encore dépouillés, mais ruisselants
de soleil, tout ce fond lumineux sur lequel se détachait, insignifiante,
puérile, la mince silhouette de son adversaire. Il se rappelait
vaguement qu’il lui faudrait tirer sur cet homme au commandement du
témoin qui réglait le combat. Mais la gravité de cet acte lui échappait
complètement. Le signal donné, il visa avec autant d’indifférence que
s’il se fût agi d’une cible insensible. La détonation de son arme se
perdit, assourdie, dans l’espace, sans troubler sa sérénité radieuse.
Certainement, ce n’était là qu’un jeu d’enfant, inoffensif. Pourtant
Douran chancela. Une tache de sang parut et s’agrandit sur sa chemise
claire.
Déjà le docteur, les témoins s’empressaient autour du blessé. Son bras
pendait inerte. La balle, frappant à l’épaule, venait de lui briser la
clavicule. Un pansement sommaire fut fait. Douran, très pâle, furieux de
sa mauvaise chance, mordait sa lèvre et s’efforçait de dissimuler son
dépit. Tout à coup ses traits se détendirent, un sourire féroce éclaira
son visage, il ne put retenir une exclamation qui vibra comme un cri de
triomphe:
--Oh! oh! mais voyez donc, docteur, voyez donc Dacellier, lui aussi, ce
me semble, a besoin de vos soins!
Alors seulement ceux qui l’entouraient remarquèrent l’étrange attitude
de Paul Dacellier. Il s’avançait vers eux, lentement, les yeux
obstinément fixés sur l’herbe où il paraissait suivre une trace
invisible pour tout autre que lui. Sa démarche était chancelante comme
celle d’un homme ivre. Parfois, il se jetait de côté comme pour éviter
de poser le pied sur cette chose mystérieuse qui le fascinait. Quand il
fut tout près du groupe qui le considérait avec stupeur, il leva la
tête. Son visage était blême, figé dans une expression d’horreur
indicible; il bégaya des paroles confuses où le mot «sang» revenait sans
cesse comme un refrain tragique. Et il montrait du doigt l’herbe verte
où luisaient seulement la rosée et les premières violettes.
--Ah! le pauvre! il n’a jamais eu la tête bien solide, cela devait finir
ainsi, murmura Douran, affectant la plus vive émotion.
Le commandant Heller comprit aussitôt le parti que le misérable pouvait
tirer d’un incident si regrettable. Il riposta vivement, s’adressant au
docteur, sans lui laisser le temps d’émettre un avis:
--Ce n’est rien, absolument rien, n’est-ce pas, docteur? Il s’agit
seulement d’une insolation. Dacellier était en plein soleil, la tête
nue, et ces premières chaleurs, succédant aux rigueurs de l’hiver, sont
dangereuses.
Le jeune médecin, discret et timide, n’osa discuter ce diagnostic assez
fantaisiste. Il répéta, docile:
--Oui, oui, certainement, c’est une insolation sans gravité!
Dacellier se laissa conduire vers la voiture qui stationnait à cent
mètres de là. Le commandant Heller l’y fit monter. Affectant une
sécurité parfaite, il congédia le docteur, le renvoya près de Douran. Il
se débarrassa aussi de son collègue qui, pour laisser plus de place au
malade, s’installa sur le siège à côté du cocher.
La voiture reprit lentement le chemin de la ville. Très calme, Dacellier
délirait doucement. Dans son égarement même, la France restait l’unique
objet de sa pensée, sa préoccupation constante. Il semblait croire que
la guerre était proche, s’inquiétait de la mobilisation imminente et
demandait sans cesse avec angoisse si Douran serait en état de rejoindre
son régiment. Heller lui répondait avec patience, le rassurait comme un
enfant. Son cœur se serrait en songeant à Laurence, car il l’aimait,
sachant quel secours sa fille avait trouvé près d’elle.
Il n’eut pas la consolation de pouvoir adoucir le coup qui devait la
frapper. Elle le reçut en plein cœur, sans préparation, car, tentée par
la beauté de cette matinée radieuse, elle sortait de sa demeure avec son
chien Consul, au moment même où Paul Dacellier descendait de voiture,
chancelant et soutenu par ses deux témoins.
Ah! combien son aspect était étrange et pitoyable! Quelle déchéance,
quel avilissement dans son attitude! Son corps, selon les impulsions
qu’il recevait, ployait tout d’une pièce, en avant ou en arrière, comme
un pantin cassé. Son veston, rajusté à la hâte, bâillait sur sa chemise
claire. Il avait sur son visage le même désordre que dans sa tenue,
d’ordinaire si correcte. La grimace convulsive de la bouche dérangeait
l’harmonie des traits, et les yeux vagues, errants, n’exprimaient plus
rien qu’une inquiétude confuse, une stupeur hagarde.
Dès qu’il aperçut son maître, Consul, selon son habitude, lui sauta
joyeusement aux épaules en aboyant à pleine voix. On l’écarta. Il revint
à la charge, s’amusant de ce qu’il prenait pour un jeu. Le malade, se
jetant de côté avec une vive répulsion, essayait de fuir ses caresses et
tremblait comme un enfant devant la bête affectueuse qu’il ne
connaissait plus.
Vainement, le commandant Heller s’efforça-t-il de rassurer Laurence qui,
plus blanche que le mur contre lequel elle s’appuyait, contemplait cette
scène dans une silencieuse agonie. Elle ne comprenait pas le sens de ses
explications et s’effrayait seulement de la pitié qu’elle lisait dans
ses yeux.
Ursule, prévenue à son tour, accourut bientôt, bouleversée, tout en
larmes. Mais les préoccupations matérielles qui, en toutes
circonstances, retombaient toujours sur elle, la ressaisirent très vite,
l’obligèrent à surmonter son émotion. Elle envoya la femme de chambre
chercher le docteur Briol, médecin ordinaire de la famille, puis elle
prépara le lit de Dacellier qui se laissa déshabiller et coucher
docilement. Laurence, s’étant assise au chevet de son père, regardait
avec une épuisante attention ce visage où elle cherchait en vain une
lueur d’intelligence et de raison. Elle prenait les mains du malade, se
penchait vers lui, l’appelait. Il ne l’entendait pas, et, constamment,
dans une plainte monotone, répétait les mêmes paroles où se trahissaient
son remords et sa douleur:
--Versé le sang!... un Français... le sang de France...
Durant trois jours, il demeura dans cet état de calme égarement. Sa
température était normale, son appétit régulier. Mais il délirait du
matin au soir et ne reconnaissait personne. Le professeur Noveu, le
grand spécialiste de la neurasthénie, qui soignait Dacellier depuis
quatre ans, expliqua plus tard assez facilement cette crise causée par
l’appréhension dont le malade avait souffert en attendant le dénouement
de sa querelle avec Douran. Mais, durant les premiers temps, Briol,
livré à ses propres lumières, s’exagéra la gravité du mal. Ses
réticences, son embarras, son pessimisme évident convainquirent Laurence
que son père avait perdu la raison pour toujours. Ursule, qu’effrayait
son désespoir, l’éloignait autant que possible de la chambre du colonel.
Elle revenait cent fois par jour, étouffant le bruit de ses pas, rôder
devant la porte close. Sa vie n’était plus qu’une inquiétude de tous les
instants, une anxieuse et navrante attente.
Enfin, le matin du quatrième jour, Ursule lui apprit que son père était
mieux portant et qu’il la demandait. Le malade, en effet, dès qu’il la
vit, l’appela par son nom. Elle eut devant cette résurrection soudaine
une crise de larmes dont il s’émut beaucoup. Il se fit apporter un
journal, remarqua que trois jours s’étaient écoulés depuis le duel et
s’étonna de n’avoir aucun souvenir de ces trois jours. Ursule lui débita
la fable qu’elle tenait prête. Il avait eu sur le terrain une insolation
suivie d’un accès de fièvre accablant qui le tenait depuis
soixante-douze heures dans un assoupissement continuel.
Vers onze heures, le commandant Heller vint prendre des nouvelles. Paul
Dacellier voulut le recevoir, lui parla de Douran et apprit avec joie
que son état n’inspirait aucune inquiétude, et que sa blessure était en
voie de guérison. Alors il parut tout à fait tranquille. Comme le temps
était beau, on le descendit au jardin où il déjeuna sous les arbres avec
Ursule et Laurence. Trois jours après, il reprit son service et sa vie
ordinaire.