IV

Ce qui me frappe le plus chez beaucoup d’êtres que je vois,

c’est l’absence de vie, l’absence de douleur, et l’absence de

joie. Ils sont vraiment morts.

Geneviève HENNET DE GOUTEL.

Les jours suivants, la maison Dacellier fut tranquille. Des

complications politiques inquiétaient l’opinion; on parlait d’une guerre

prochaine. Le colonel, enivré par cet espoir, était d’humeur radieuse.

Laurence, qu’il oubliait de tourmenter, s’absorbait dans le souvenir de

Mme Heller et s’accusait d’injustice envers cette amie si chère.

--Il est vrai, songeait-elle, que son âme est sèche et sa vanité

monstrueuse. Elle est jalouse de sa fille et cela me semble bas, mais

n’y a-t-il pas derrière cette jalousie une grande et naturelle douleur?

Oh! pauvre Lætitia, elle est belle, mais non plus pour longtemps. Dans

quelques années, elle la perdra cette beauté qui est sa puissance, son

génie, sa richesse. Sa fille, de jour en jour, s’épanouit, tandis

qu’elle va vers son déclin; bientôt il faudra qu’elle lui cède sa

royauté, sa place, ses honneurs. Elle souffre... pourtant je lui refuse

toute pitié. N’aurais-je pas dû, au lieu d’admirer si haut la grâce

d’Edith, lui dire combien aisément elle l’éclipse encore? Je me suis plu

à raviver sa blessure, à l’humilier cruellement, moi qui prétends

l’aimer!

L’intensité de ses remords accrut sa passion. Elle parut s’évader du

monde où elle vivait. Son regard vague et songeur ne se posait plus

volontiers sur aucun objet proche, cherchait toujours le ciel, le vide

ou l’horizon. Quand le vent soufflait en rafale, elle descendait au

jardin pour recevoir avec ivresse le choc des grandes brises farouches.

Puis elle remontait dans sa chambre, s’asseyait à sa table et, masquant

d’une main son visage où la joie couvait comme un feu sombre, durant des

heures, absorbée, pensive, les yeux mi-clos, elle écrivait des vers.

Toutes les fois qu’une émotion vive avait bouleversé son cœur, elle

éprouvait le besoin de donner à ses pensées une forme lyrique. Elle ne

croyait pas avoir de talent, ni obéir à une vocation déterminée, mais

elle se sentait heureuse lorsque l’inspiration, avec une insurmontable

violence, s’emparait d’elle, l’obligeait à chanter. Ces transports

duraient peu, la moindre contrariété suffisait à les calmer.

Une nouvelle désagréable mit bientôt fin à son délire. André, par

lettre, annonça sa visite à Fontainebleau pour le dimanche suivant. Il

venait présenter aux siens sa fiancée. Mlle Drevain, tante et tutrice de

Juliane, devait accompagner le jeune couple.

Laurence avait horreur du monde et des nouveaux visages. La pensée qu’il

lui faudrait être aimable avec sa future belle-sœur, et se torturer

l’esprit durant toute une journée pour alimenter une conversation

fastidieuse, l’accablait à l’avance de fatigue et d’ennui.

De même que sa fille, mais pour des motifs plus graves, le colonel

appréhendait la visite annoncée, car il ne retrouvait jamais André sans

éprouver une impression pénible. Tout autre père eût été fier pourtant

de ce fils qui, laissé libre de bonne heure, avait évité les abîmes où

les passions entraînent tant d’adolescents. Telle était la raison de ce

jeune homme rangé que, l’année précédente, ayant, dans une liaison

passagère avec une actrice, ébréché quelque peu la fortune qui lui

venait de sa mère, il s’empressait de la rétablir par un mariage

honorable et brillant. Sa vie, à la fois sérieuse et frivole, était

parfaitement bien organisée. Doué d’un goût très sûr, d’une intelligence

prompte et curieuse, il faisait dans plusieurs journaux de la critique

d’art. Robuste, bien portant, patineur émérite, redoutable champion de

tennis, il dirigeait en même temps une petite revue sportive, et

toujours sa volonté patiente demeurait tendue vers un but unique: la

conquête du bonheur.

Le colonel appréciait peu cette sagesse. Semblable à ces fervents

chrétiens qui, rapportant tout à Dieu, cherchant toujours sa gloire,

aiment en Lui leurs chers enfants, il n’avait désiré un fils que pour le

donner à la France. Lorsque, pour la première fois, il le tint entre ses

bras, il le consacra dans son cœur à la patrie. Par lui, il rêva de

fonder toute une race d’officiers qui, de génération en génération,

perpétueraient son dévouement, sa fidélité. Ainsi, lorsque sonnerait

l’heure de la revanche, s’il était couché dans la tombe, du moins son

âme servirait encore la grande cause sacrée et la France trouverait

toujours, prêt au sacrifice, à défaut de lui, un de ses descendants.

André, par sa révolte imprévue, avait anéanti ces beaux espoirs, et le

colonel ne s’était jamais consolé d’une telle déception. Ce fils, si

charmant, si distingué qu’il fût, restait pour lui l’œuvre avortée dont

l’artiste sévère, mais impuissant, vaincu, se détourne plein d’amertume.

Seule, la bonne Ursule attendait les trois visiteurs avec la plus

joyeuse impatience. Sociable, naïve, indulgente jusqu’à la chimère, elle

prêtait à Juliane, sans la connaître, toutes les qualités. Elle croyait

fermement que cette irrésistible personne deviendrait tout de suite pour

Laurence une amie, une sœur d’élection. Ayant caressé ce beau rêve toute

une semaine, la vieille fille fut vivement déçue lorsque, le dimanche,

elle vit Laurence entrer au salon avec un visage glacé et tendre la main

à sa future belle-sœur, en la saluant d’un: «Bonjour mademoiselle», jeté

d’un ton sec et presque insolent.

Mais déjà Juliane l’embrassait cordialement et s’écriait d’une voix

aimable où ne vibrait pourtant ni sincérité, ni affection:

--Oh! Laurence, ne m’appelez pas mademoiselle! Je suis, voyez-vous, si

contente d’avoir enfin une petite sœur! Laissez-moi vous nommer ainsi,

dès à présent!

Laurence ne trouva pas un mot pour répondre à ces paroles gracieuses.

Son visage trop sincère exprima un malaise flagrant, tandis qu’elle

considérait curieusement l’affable visiteuse, s’étonnant de la trouver à

la fois si jolie et si ordinaire. Juliane était belle, en effet, mais

rien dans sa beauté classique n’excitait la surprise, ni l’intérêt. Ses

yeux posaient sur toutes choses un regard bienveillant et courtois. Une

souple politesse entr’ouvrait sans cesse ses lèvres fraîches dans un

sourire mondain. Sa chevelure noire et lustrée, relevée en une coiffure

symétrique, semblait peinte, et son visage avait une expression d’ardeur

banale qui laissait deviner la froideur de son âme. Pourtant, son

élégance, sa grâce réelle surprirent agréablement le colonel, plus

accessible que sa fille à la séduction féminine. Vaincu à la fois par un

scrupule secret et par l’insistance irrésistible de cette enjôleuse, il

promit assez facilement d’assister à son mariage. A la grande joie de

Laurence, il déclina pour elle toute invitation, alléguant sa santé

délicate.

Depuis huit jours, Ursule avait patiemment préparé ce revirement. Mais

le succès complet de son machiavélisme la pénétra de confusion. Elle

rougit pitoyablement sous le regard triomphant que lui jeta sa jeune

cousine. Heureusement, Paul Dacellier ne remarqua pas son embarras, car,

au même moment, la femme de chambre vint annoncer le déjeuner, et il se

leva pour offrir son bras à Mlle Drevain.

Créée comme sa nièce pour les salons et les pompes du monde, celle-ci

n’était que sourire, compliments et cérémonies. Deux énormes solitaires

oscillaient le long de ses joues poudrées, ses mains étaient chargées de

bagues, sa robe noire constellée de jais et de paillettes. Elle brillait

et scintillait des pieds à la tête, et de sa bouche coulait sans cesse

un flot de paroles aimables dont ses interlocuteurs, quelle que fût leur

bonne volonté, ne pouvaient conserver le moindre souvenir.

La politesse un peu altière du colonel l’avait dès l’abord enchantée.

Durant le déjeuner, elle déploya pour lui toutes ses coquetteries,

toutes ses grâces surannées, l’accapara, l’étourdit de son bavardage

insipide. Il l’écoutait complaisamment, s’occupait d’elle, essayait

d’oublier la présence d’André. Le jeune homme l’y aidait de son mieux,

observait un silence prudent. Parmi la société vaine et légère qu’il

fréquentait à Paris, on l’admirait pour son esprit caustique, ses

théories paradoxales; mais, devant son père, cœur naïf et ardent dont il

connaissait l’intransigeance, ce grand railleur, gêné, paralysé,

contenait sa verve moqueuse, gardait une attitude neutre, circonspecte.

Une fois cependant, il oublia ses résolutions. Ce fut au moment où

Juliane, croyant se montrer fort originale, disait gracieusement à son

futur beau-père:

--Moi, colonel, si j’avais eu le bonheur d’appartenir au sexe fort,

j’aurais voulu être officier. Trois types d’hommes me semblent entre

tous admirables: le prêtre, le poète, le soldat!

André, qui l’écoutait en souriant, et qui, charmé de sa beauté, goûtait

peu cependant ses phrases convenues, ses opinions impersonnelles, jeta

d’un ton ironique:

--Vous oubliez, ma chère, le joueur de tennis. Lui aussi est grand par

son courage, il ne craint pas les balles.

Juliane et sa tante, ravies de cette plaisanterie, s’apprêtaient à en

rire, mais elles remarquèrent la grimace significative du colonel et,

bien inspirées par leur exquise politesse, elles se contentèrent de

hocher la tête avec l’indulgent sourire qu’on accorde aux boutades d’un

enfant incorrigible. André, rappelé à l’ordre par un regard de sa

fiancée, n’osa plus parler qu’à l’indulgente Ursule.

Placée à côté de Juliane, objet de toutes ses attentions, Laurence

entretenait avec peine une conversation difficile. A toutes les

questions que lui posait gentiment sa future belle-sœur, elle était

obligée de répondre négativement. Il lui fallut bien avouer qu’elle

n’avait pas d’amies, ne cultivait aucun art d’agrément, détestait les

bals, les fêtes, les visites. Son embarras redoubla lorsque Juliane,

apprenant qu’elle lisait beaucoup, vanta bien haut quelques romanciers

modernes dont l’insipide platitude exaspérait Laurence. Pour rien au

monde elle n’eût voulu révéler à sa froide interlocutrice son amour

fervent pour les tragiques grecs, pour Homère ou Shakespeare. Sommée de

citer ses auteurs favoris, elle nomma seulement Hugo, Chateaubriand,

Balzac, Stendhal. Juliane ne cacha pas son mépris pour ces génies

qu’elle croyait surannés. Aucun d’eux ne valait à ses yeux les

conférenciers à la mode, dont elle énumérait les noms avec extase. Plus

l’entretien se prolongeait, plus Laurence sentait grandir en elle cette

impression d’isolement qui, douce et naturelle sur une route déserte,

dans une chambre vide, devient anormale et pénible dans un salon, au

milieu du monde.

A la fin du repas, la conversation, en redevenant générale, la délivra

de toute contrainte. Rendue aux douceurs du silence, elle observait

curieusement les fiancés, cherchant à deviner s’ils avaient l’un pour

l’autre un réel et profond amour, car les passions humaines

l’intéressaient toujours. Mais pas un instant la figure régulière et

spirituelle de son frère, le froid visage de Juliane ne reflétèrent ces

émotions ardentes qui bouleversent les traits des vrais amants. Très à

l’aise dans leur rôle gênant de fiancés, ils se regardaient avec une

tranquille complaisance. Leur attitude était celle de deux associés liés

par un contrat avantageux. Sur le point d’unir leur jeunesse, leur

beauté, leurs fortunes égales, contents l’un de l’autre, ils savouraient

paisiblement un bonheur établi sur de solides bases et trop bien garanti

pour leur manquer jamais.

Lorsque, à la fin de la journée, Laurence, excédée, le front barré par

la migraine, se retrouva seule avec la bonne Ursule qui, toujours

indulgente, lui vantait la bonne grâce des jeunes fiancés, elle

l’interrompit:

--Ne me parlez plus d’eux, ils me font horreur, et le mariage plus

encore. Pouah! l’écœurante chose. Je ne me marierai certainement jamais,

ou alors il faudrait que je fusse bien follement amoureuse.

--Cela viendra, dit Ursule avec confiance.

Une expression de tristesse intense, d’effroi presque tragique passa

dans le regard de Laurence.

--Ne le souhaitez pas! dit-elle vivement. L’amour serait pour moi

dangereux et terrible. Je n’aimerai pas faiblement, ni médiocrement.

Celui que je choisirai, je serai à lui pour toujours et nulle douleur ne

m’en détachera. Mais je suis ambitieuse et difficile. Si j’aimais

quelqu’un, Ursule, il faudrait que ce fût la merveille du monde, et cet

être miraculeux ne pourrait pas m’aimer, ajouta-t-elle amèrement.

--Pourquoi? interrogea Ursule étonnée.

Elle admirait aveuglément sa jeune cousine et n’imaginait pas qu’on pût

méconnaître ses perfections. Laurence, plus lucide, ne nourrissait

aucune illusion. Privée de cette beauté physique, de ce charme extérieur

qui, seuls, captivent le capricieux amour, elle plaisait peu et ne

l’ignorait pas, mais elle ne se plaignait jamais de cette douleur.

C’est peut-être parce qu’elle ne croyait pas pouvoir inspirer ni

éprouver une passion sérieuse qu’elle s’était attachée si fortement à

Mme Heller. Bien que vaine, égoïste, imparfaite, cette femme restait le

seul intérêt, l’ornement de sa vie. Elle s’affligea donc fort de la

perdre de vue durant quelque temps. A cette époque de l’année, la saison

mondaine commençait. Les visites, les dîners, les grandes réceptions

absorbaient la belle Lætitia. Laurence ne retrouvait plus Edith qu’une

fois par semaine, le mardi matin, à l’institution Racine, où elle

suivait encore des cours de littérature. Le reste du temps, Lucie Jaffin

la tenait fidèlement au courant des faits et gestes de ses amies.

Laurence, qui la rencontrait partout, active, affairée, image vivante de

l’information, colportant d’un bout à l’autre de la ville des potins

malveillants, avait, par elle, le compte rendu de tous les bals donnés

dans la société militaire. Mme Heller, de jour en jour plus jeune et

plus charmante, y oubliait entièrement son rôle maternel, éclipsait

toutes les femmes, accaparait tous les hommages. Le comte de Sérannes,

également assidu près d’elle et près d’Edith, scandalisait les honnêtes

gens par sa conduite énigmatique. Lucie Jaffin prétendait qu’il était

l’amant de la mère, mais finirait par épouser la fille, et elle voilait

avec horreur sa laide face, à la pensée de ce ménage à trois.

Brusquement, sans raison apparente, Mme Heller prit l’habitude de venir

très souvent le soir, vers six heures, demander des livres à Laurence.

Celle-ci, qui connaissait les goûts de son amie, achetait tous les

romans qui pouvaient lui plaire. Son choix fait, la belle Lætitia

s’asseyait près du feu, s’avouait triste et découragée, se plaignait

âprement de la médiocrité de sa fortune. Une expression de haine

défigurait son lumineux visage lorsqu’elle parlait de son mari. Oubliant

qu’elle l’avait jadis épousé par amour, elle ne lui pardonnait pas

l’existence médiocre qu’elle traînait, depuis vingt ans, de garnison en

garnison. Maintenant, sa jeunesse allait finir. Sa beauté, sa puissance

de séduction ne lui auraient servi de rien. Elle n’aurait même pas, pour

charmer son déclin, les compensations agréables que procure l’argent.

Bien souvent, en évoquant l’avenir morne et mesquin qui l’attendait,

cette femme, plus faible qu’une enfant gâtée, fondait en larmes. Son

chagrin, si puéril, si vil qu’il fût, remuait Laurence. Elle cherchait

sans cesse le moyen d’y porter remède. Agenouillée près de Mme Heller

sanglotante, elle soupirait avec une ferveur désolée:

--Dites-moi, que puis-je faire pour vous, je voudrais tant vous être

utile.

Convaincue de son dévouement, de sa fidélité, Mme Heller lui dit un soir

en la quittant, le plus simplement du monde:

--A propos, chérie, quand vous verrez demain Edith au cours, laissez-lui

croire que j’ai passé toute ma journée, vous entendez bien, toute ma

journée chez vous. C’est entendu, n’est-ce pas? ne me trahissez pas,

vous êtes un amour!

Elle s’enfuit, légère, inconsciente, laissant Laurence en désarroi. Que

Mme Heller, si belle, probablement très passionnée, eût un amant lui

semblait excusable. Mais la certitude que son amie, en venant la voir si

souvent, avait un but intéressé lui causait un vif chagrin. Et les

mensonges, la complicité qu’exigeait d’elle la jeune femme blessaient

son âme, assoiffée seulement de nobles sacrifices. Ne voulant ni trahir

Lætitia, ni tromper Edith, elle prétexta le lendemain une violente

migraine et n’alla pas à l’institution Racine.

Mme Heller, dont la vie n’avait été qu’une perpétuelle intrigue, ne

devinait aucunement les scrupules de Laurence. Elle revint souvent la

voir et toujours, en la quittant, lui adressa la même recommandation.

Laurence recevait maintenant sans plaisir ces visites naguère

passionnément attendues. Elle évitait soigneusement Edith et n’assistait

plus au cours de littérature. Mais, pour éviter toute explication avec

Ursule, elle sortait cependant le mardi matin à l’heure habituelle,

passait sa matinée dans la forêt, ou à l’église lorsqu’il pleuvait trop.

Puis, de nouveau, Mme Heller parut l’oublier, cessa complètement de

venir la voir. Laurence se réjouit tout d’abord de cette absence qui, en

se prolongeant, finit par l’inquiéter démesurément, car une lettre

qu’elle écrivit à Edith resta sans réponse. Pour avoir des nouvelles de

son amie, elle retourna enfin à l’institution Racine.

La place qu’Edith occupait d’ordinaire à ses côtés resta vide ce

matin-là. Laurence surveilla vainement la porte d’entrée. Elle finit par

se pencher vers sa voisine et lui demanda à voix basse:

--Savez-vous si Edith est malade? Ne viendra-t-elle point aujourd’hui?

Cette question si simple parut troubler étrangement sa compagne. Elle

rougit jusqu’à la racine des cheveux et murmura d’un air pudique et

scandalisé:

--Non, naturellement, cela vaut mieux pour tout le monde.

Laurence demeura stupide d’étonnement et, durant une heure, médita cette

réponse bizarre sans réussir à en pénétrer le sens. Triste, le cœur

plein d’angoisse, elle n’entendait pas la voix du professeur qui

bourdonnait doucement dans le silence de la salle, et sur son cahier de

notes, sa main tremblante griffonnait seulement le nom de Lætitia.

Dès que le cours eut pris fin, surmontant son aversion pour Lucie

Jaffin, elle la chercha du regard, résolue à l’interroger. Bientôt, elle

la vit accourir, cordiale et souriante.

--Enfin, vous voilà revenue, s’écria la doucereuse fille en serrant la

main de Laurence. Vous nous manquiez beaucoup et personne ne

s’expliquait votre absence. Pourquoi cet air triste? Ah! mon Dieu, je

comprends; vous êtes toute désemparée sans votre inséparable Edith.

Pauvre petite! Il est naturel qu’elle se tienne à l’écart, sa situation

est si pénible, si fausse. Pourtant tout le monde la plaint, moi la

première, vous pourrez le lui dire.

--Mais pourquoi? qu’a-t-elle? que se passe-t-il? interrogea Laurence.

--Ah! vous ne savez pas?

Le petit œil noir de Lucie Jaffin pétilla d’une affreuse joie.

Entraînant sa compagne à l’écart, elle prit plaisir à prolonger durant

quelques minutes une attente qu’elle savait cruelle. Enfin, elle parla,

assourdissant discrètement sa voix aigre:

--Oui, disait-elle, c’est un grand malheur pour Edith qui n’est pas

responsable. Mme Heller est partie la semaine dernière avec M. de

Sérannes. Cela devait finir ainsi. Sa situation n’était plus possible à

Fontainebleau. Elle s’était vraiment trop compromise. Presque tous les

jours, le cab de M. de Sérannes l’attendait à l’entrée de la forêt, la

conduisait à Avon, la ramenait le soir vers six heures. On l’a

rencontrée plusieurs fois descendant de cet équipage. Déjà quelques

femmes d’officiers supérieurs ne la saluaient plus, avaient juré de la

jeter à la porte de leur salon. Mme Heller s’est bien gardée de

s’exposer à cet affront. Sentant venir l’orage, elle a décampé,

abandonnant son mari et sa fille qui ne soupçonnaient rien, les

malheureux! Il paraît qu’elle n’a rien emporté, pas un bijou, pas une

robe, seulement un petit sac à main. Mais, bah! son amant est assez

riche pour la dédommager. La fine mouche a fait une belle affaire.

--Lætitia, ma chérie, ma vie, ma belle rose, c’est fini maintenant, je

ne vous verrai plus, songeait Laurence au désespoir.

Et l’effort qu’elle faisait pour retenir ses larmes était si grand

qu’elle en tremblait. Lucie Jaffin se délectait avidement de sa douleur.

--Mais, vraiment, est-il possible que vous ignoriez tout cela?

insinua-t-elle doucement. Vous étiez si intime avec Mme Heller, vous la

voyiez si fréquemment. Ne vous a-t-elle jamais confié, ni laissé deviner

son secret?

Laurence n’entendit même pas cette question perfide. Absorbée dans son

chagrin, le regard vague, oubliant l’être malveillant qui l’épiait, elle

soupira:

--Je l’aimais tant! je l’aimais tant!

Lucie Jaffin se fit plus suave encore.

--Oui, ma chère, oui, ma chère. Oh! naturellement, je vous plains!

Pourtant Mme Heller n’était pas une amie pour vous. On s’étonnait même

que le colonel vous permît de la fréquenter. Si vous m’aviez écoutée, je

vous avais bien dit que cette femme était une rien du tout.

Mais sa compagne, qu’elle croyait abattue, incapable de se défendre,

tourna soudain vers elle un visage terrible.

--Je vous défends, entendez-vous, d’insulter Mme Heller en ma présence,

s’écria Laurence avec colère, car je ne rougis aucunement de mon

affection pour elle. Je n’ai honte que d’une seule chose, c’est d’avoir

écouté trop longtemps un être aussi méprisable que vous!

Lucie Jaffin, lâche et servile autant que méchante, baissa la tête sous

cet affront. Elle n’oubliait point que son père dépendait du colonel

Dacellier et respectait en sa compagne la fille du chef. Atterrée,

confondue, elle balbutia pitoyablement des excuses. Laurence,

inflexible, la repoussa et, glissant à travers les groupes des élèves

attardées, elle sortit du cours.

Dehors, sa colère s’apaisa, son chagrin la reprit. Elle fit presque en

courant le trajet qui la séparait de sa maison.

Ursule, qui la croisa sur le palier du premier étage, s’immobilisa

stupéfaite à l’aspect de son visage:

--Grand Dieu! mon enfant. Qu’avez-vous? qu’est-il arrivé?

--Je ne la verrai plus, balbutia Laurence pour toute réponse.

Elle passa, gagna sa chambre. Ursule, qui l’avait suivie, dut l’aider à

se déshabiller, car ses mains convulsives et tremblantes, errantes aux

plis des vêtements, ne pouvaient rien saisir. Son regard égaré semblait

chercher dans le vide un visage absent et ses lèvres laissaient sans

cesse échapper la même plainte:

--Je ne la verrai plus, je ne la verrai plus!

--Mais qui donc, ma pauvre chérie? interrogea Ursule anxieuse et

désolée.

Laurence, par un grand effort de volonté, se domina, car elle ne pouvait

souffrir qu’un regard humain, si compatissant qu’il fût, observât sa

faiblesse:

--Il paraît que Mme Heller est partie, dit-elle en reprenant un calme

apparent, oui, partie définitivement. Je l’aimais beaucoup, plus que

vous ne le supposiez, Ursule, et le vide qu’elle me laisse est immense.

Dites à mon père que je suis malade, je ne descendrai pas déjeuner. Que

personne ne me dérange, j’ai besoin d’être seule. Fermez les rideaux, le

jour me fait mal. C’est bien, maintenant, allez-vous-en, je vous en

prie.

Ursule l’embrassa sans mot dire. Plus que jamais l’humble fille, si

calme, si incapable de toute passion, admira et plaignit le cœur sans

mesure de sa jeune cousine. Docile, elle se retira tristement. Laurence

demeura prostrée dans sa chambre obscure où tout le jour elle pleura son

amie perdue.

V

Prends le chemin que tu voudras, tu auras toujours affaire aux

hommes.

La vivante paix · 第 9 / 57 题