TENTATIVE INFRUCTUEUSE

Peu à peu, sans m'expliquer pourquoi, je me pris à avoir un peu plus

d'affection pour Randolph, et soit que je m'habituasse à ses manières,

soit que je lui fusse reconnaissante de n'avoir jamais porté sur moi le

dédaigneux jugement qu'il portait sur les femmes en général, je sentais

qu'une détente se produisait en mon coeur. Je lui savais gré de sa

politesse et de la galanterie pleine de réserve dont il usait à mon

égard. Il me prêtait des livres, des poésies que je dissimulais pour que

miss Dean ne les vît pas, et souvent, étendus sur la mousse, il me

lisait d'une voix qu'il savait rendre harmonieuse des passages de Byron

ou de Shelley.

Une après-midi, par une chaleur torride, nous étions installés dans

notre coin favori à l'ombre des arbres, au bord de l'eau. Il me lisait

un poème d'amour avec une voix chaude et si vibrante qu'à chacun des

vers passionnés, je sentais des flammes me monter au visage, et, dans ma

poitrine, mon coeur battre avec violence.

Une douce langueur me pénétrait toute, et je fermais les yeux, comme si

j'eusse voulu prolonger par le sommeil le doux rêve que je rêvais.

Il cessa de lire. Tout était calme.

Un oiseau moqueur s'envola en poussant un cri strident; j'éprouvais un

bien-être indicible.

Je sentis soudain son bras se glisser autour de ma taille, et ses lèvres

se poser sur les miennes; un frisson me parcourut toute, mais je ne fis

aucun mouvement pour me dérober. Le baiser figé sur mes lèvres semblait

m'avoir hypnotisée.

Me pressant tendrement contre lui, il couvrit mon visage et mon cou de

baisers, murmurant qu'il m'aimait, et me donnant les plus doux noms.

Ah! s'entendre dire: «Je vous aime!» comme ces mots sonnent agréablement

à l'oreille d'une femme quand elle les entend pour la première fois.

Combien sommes-nous qui résistons au fluide enchanteur qui nous pénètre?

Cette longue chanson d'amour qu'est notre vie, nous voudrions toujours

la vivre, y revenir sans cesse, même quand elle nous a trompées.

Pauvres naïves que nous sommes! Et combien Randolph avait raison de ne

prendre nul ménagement à l'égard de la naïve jeune fille qui se livrait

tout entière, imprudemment, presque inconsciemment; elle ne voyait pas,

la pauvre créature, dans l'illusion d'un rêve doré, surgir le mensonge

et le désenchantement.

La réalité brutale n'apparaissait pas encore au bord du précipice où

sombre la vertu.

Cependant mon immobilité l'enhardit. Je sentis sa main glisser lentement

sous mes jupes.

Le charme était rompu! Je frémis sous l'attouchement infâme de cet

homme, et essayai de me dresser pour m'enfuir. Vains efforts! Il m'avait

saisie rudement et me maintenait couchée sur le sol malgré mes prières,

malgré mes larmes.

Je tentai un suprême effort. Peine perdue, il se jeta sur moi, me

renversa et, hagard, une lueur de folie immonde éclairant ses yeux

sombres, il arrachait mes vêtements. Cependant je résistais de toutes

mes forces; j'essayais mes dents sur sa face et mes ongles sur ses yeux.

J'étouffais sous le poids de son corps et sentais mes forces décroître.

Mais j'étais vigoureuse, et je combattis vaillamment pour la défense de

ma virginité. J'appelais à l'aide en poussant en même temps de grands

cris que sa main étouffait. La lutte fut longue; mes membres étaient

brisés et comme il continuait à peser de tout son poids sur ma poitrine,

je râlais épuisée, haletante, à bout de souffle; les yeux hagards, en

proie à une indicible épouvante, j'étais envahie de dégoût et voyais

venir l'instant fatal où toute résistance serait vaine, lorsque soudain,

craignant sans doute qu'attiré par mes cris quelqu'un ne survînt, il

lâcha prise et se releva. Je me redressai d'un bond, éperdue, sanglotant

et sans voix; je lui crachais au visage. Mes vêtements étaient déchirés

et souillés, mes cheveux défaits inondaient mes épaules. J'allais

m'enfuir, quand il me saisit par le bras, et, me regardant dans les

yeux, avec un sourire cruel de négrier, il me dit:

--Petite folle, pourquoi me résistes-tu?

--Laissez-moi, misérable! Comment osez-vous me regarder en face après

votre action infâme. Vous êtes un lâche, monsieur Randolph! J'informerai

la justice et demanderai votre arrestation.

Il éclata de rire:

--Ma petite fille, dit-il d'un ton hautain et méprisant, vous vous

trompez étrangement. Vous ne donnerez aucune suite à votre projet de

dénonciation quand vous aurez entendu ce que je vais vous dire.

Je fis un brusque mouvement pour dégager mon bras de son étreinte, mais

il me serra plus fort, et continua:

--Toute lutte est inutile; j'en ai fini avec vous pour aujourd'hui, et

dans un moment vous serez libre; mais auparavant écoutez-moi. Ne croyez

pas que j'ignore ce que vous faites ici avec Miss Dean. Vous dirigez une

_station souterraine_. Je m'en étais douté dès le premier jour, et je

vous ai surveillées. Pour plusieurs raisons que vous devinerez sans

peine, je ne vous ai pas dénoncées, mais vous êtes toutes deux en mon

pouvoir, et s'il me plaît de vous envoyer en prison, je n'ai qu'un mot à

dire. Comprenez-vous, maintenant!

J'étais épouvantée. Nous étions entièrement à la merci de cet homme;

terrifiée, je ne trouvais rien à lui répondre. Changeant de ton, il

continua:

--Mais je n'ai nulle envie de vous dénoncer. Je veux continuer à être

votre ami. Je vous aime, et tout à l'heure quand je vous ai embrassée et

que vous vous y êtes prêtée avec tant de complaisance, j'ai cru voir

dans votre calme encourageant la défaite de votre vertu. J'ai été

brutal, il est vrai; je vous en demande sincèrement pardon. Mais je veux

que vous m'apparteniez. Laissez Miss Dean, et venez vivre avec moi; vous

aurez tout ce qu'une femme peut désirer; je vous assurerai mille dollars

par an, votre vie durant; de plus, je vous jure de laisser Miss Dean

continuer tranquillement son manège et de ne la troubler en quoi que ce

soit.

Si j'avais pu prévoir l'avenir, j'aurais accepté cette offre, mais

pleine de rage et de honte, je m'écriai:

--Non, misérable lâche, je ne quitterai pas Miss Dean, vous pouvez nous

dénoncer si vous le voulez. Je préfère la prison à votre contact.

Retirez-vous, partez, misérable! Votre vue me devient odieuse!

--Très bien, mademoiselle Morton, qu'il soit fait selon vos désirs, mais

il est à croire que, lors de notre prochaine rencontre, vous regretterez

d'avoir repoussé mes offres.

Puis il pivota sur ses talons et me laissa seule.

En Virginie, épisode de la guerre de sécession Précédé d'une étude sur l'esclavage et les punitions corporelles en Amérique, et suivi d'une bibliographie raisonnée des principaux ouvrages français et anglais sur la flagellation · 第 16 / 88 题