Nous continuions notre vie calme, mais si Miss Dean était toujours
pleine d'empressement et d'enthousiasme dans l'accomplissement de son
oeuvre charitable, je trouvais, quant à moi, cette existence un peu
monotone. L'isolement commençait à me peser. J'aurais voulu une compagne
avec laquelle j'aurais pu rire et causer gaîment, car Miss Dean, quoique
toujours bonne et charmante, était d'un caractère enclin à la
mélancolie; j'eusse souhaité qu'une personne moins triste partageât mes
heures de jeune fille.
Ma première bravoure était maintenant tombée, et, parfois, des idées
noires me hantaient. L'idée d'être arrêtée, d'avoir les cheveux coupés
ras et d'être emprisonnée me terrifiait. Je n'avais pourtant aucune
raison de m'alarmer: nous étions bien connues dans les environs, tous
les blancs à qui nous avions affaire étaient très polis avec nous, et
aucun d'eux ne soupçonnait que deux femmes seules eussent osé se
sacrifier au point de risquer leur liberté en se mettant ainsi hors la
loi. Ce cas, d'ailleurs, ne s'était jamais produit.
Chose étrange! nous étions environnées d'individus sans aveux, et qui,
certes, ne se recommandaient pas par leurs scrupules ou leur honnêteté.
Aucun d'eux ne possédait l'argent suffisant pour acheter un esclave, et
pourtant la traite des noirs n'avait pas de plus ardents défenseurs.
J'avais l'habitude de me promener chaque jour dans la campagne, et je
souhaitais ardemment de trouver quelqu'un à qui parler. Enfin mes voeux
furent exaucés.
Une après-midi, je marchais lentement, en proie à je ne sais quels
pensers tristes, lorsqu'au coin d'une route, je me trouvais face à face
avec un petit troupeau que précédait un taureau. Celui-ci, en me voyant,
baissa la tête, gratta la terre du sabot, et poussa un mugissement
féroce. Il est probable que si j'étais restée immobile, l'animal aurait
continué sa route; mais, prise d'une frayeur incompréhensible je me mis
à courir de toutes mes forces en poussant un cri de terreur. La bête se
mit aussitôt à ma poursuite. J'allais être atteinte et tuée sans nul
doute, quand un cavalier, qui se trouvait là et qui avait entendu mes
appels, sauta une haie qui nous séparait et, piquant droit à l'animal,
le détourna de sa course en le frappant de sa lourde cravache.
C'était un jeune homme; il mit pied à terre et vint à moi; j'étais
immobile et je tremblais au point que je me serais affaissée, lorsque
s'élançant, il me soutint en portant à mes lèvres une gourde pleine
d'une liqueur réconfortante.
--Remettez-vous, dit-il, le danger est passé.
Je le remerciai chaleureusement. C'était un bel homme, grand, très brun,
portant une forte moustache; il pouvait avoir trente-cinq ans. Sa
physionomie était très agréable, bien que je ne sais quoi d'énergique en
tempérât la douceur.
Il attacha son cheval à un arbre, et s'asseyant auprès de moi, commença
à me parler de façon alerte et légère. Je me trouvai vite à mon aise
avec lui, si bien que quelques minutes après, je bavardais gaiement,
heureuse d'avoir enfin trouvé un compagnon aimable auquel j'étais
attachée par la reconnaissance. Il me dit s'appeler Randolph,
célibataire, et possesseur d'une grande plantation peu éloignée de notre
maison. Je savais cela déjà et connaissais quelques-uns de ses esclaves,
mais je me gardai bien de lui faire cette confidence. En apprenant mon
nom, il se mit à sourire:
--J'ai entendu parler de vous et de Miss Dean, dit-il, et j'étais
persuadé que mes locataires--car votre maison m'appartient--étaient deux
vieilles filles laides et désagréables.
Je ne pus m'empêcher de sourire à mon tour.
--Miss Dean est un peu plus âgée que moi, répondis-je, mais elle n'est
ni laide ni désagréable; elle est au contraire tout à fait charmante.
Quant à moi, je suis... son secrétaire.
--Vous pourriez ajouter que vous êtes tout à fait charmante et que vous
voyez en moi un homme enchanté d'avoir fait votre connaissance.
Je rougis, mais au fond, j'étais heureuse du compliment. Les jeunes gens
avec lesquels je m'étais trouvée à Philadelphie étaient tous des Quakers
plutôt austères, et peu habitués au langage doré qui tourne la tête aux
femmes.
Le jeune homme continua, toujours sur le ton le plus galant:
--Vous devez trouver la vie bien triste toutes seules ici, sans voisins.
Voulez-vous me permettre d'aller vous rendre visite un jour ou l'autre?
Vous êtes sans doute chez vous le soir?
J'eus un soubresaut violent. Lui à la maison! c'était le loup dans la
bergerie; nos pieuses manoeuvres seraient vite découvertes!
Avec un calme apparent, je lui répondis qu'il m'était absolument
impossible de prendre sur moi d'accéder à son désir; Miss Dean, il ne
devait pas l'ignorer, était une quakeresse et par cela même d'un
commerce assez difficile. J'ajoutais qu'elle ne voulait que moi
pour la distraire et que des visites--fussent-elles de simple
politesse--pourraient la mécontenter. Ce disant, je me levai, voulant à
tout prix éviter de nouvelles questions, questions que je prévoyais
embarrassantes.
--S'il en est ainsi, répliqua-t-il, je ne m'imposerai pas à Miss Dean,
mais me permettez-vous d'insister pour vous revoir? Voulez-vous que je
sois ici, demain, à trois heures?
Il n'y avait aucun danger à accepter ce rendez-vous; de plus, si je le
lui refusais, il était capable de venir à la maison. J'étais jeune,
insouciante, et ignorante du danger qui pouvait résulter de telles
entrevues. Je promis donc d'être exacte, et lui dis au revoir.
Il pressa un moment ma main, me dit: «A demain», puis, sautant en selle,
il partit au galop.
Je le suivis des yeux, me sentant pleine de reconnaissance pour l'homme
qui peut-être m'avait sauvée de la mort. Alors je repris lentement,
comme j'étais venue, le chemin de l'habitation, roulant dans ma tête
mille projets divers. J'étais heureuse de cette petite aventure qui,
pour un instant, jetait dans la monotonie de ma vie une lueur de gaieté.
Je trouvai Miss Dean occupée à faire des chemises pour les nègres.
--Vous êtes fraîche comme une rose, ce soir, me dit-elle, qu'est-ce qui
vous a donné ces belles couleurs?
Je lui racontai en riant que j'avais été poursuivie par un taureau, mais
je me gardai bien de parler du grand danger que j'avais couru, ni de M.
Randolph; mon amie, dont les principes étaient irréductibles à l'égard
des hommes, ne m'eût jamais permis de revoir M. Randolph. Puis,
j'enlevai mon chapeau et nous nous mîmes à table.
Le lendemain, à l'heure dite, je trouvai Randolph au rendez-vous; il
avait l'air très heureux en me saluant, et me prit les deux mains, me
contemplant un instant avec un regard extatique.
Une femme s'aperçoit toujours du charme qu'elle inspire. Aussi était-il
difficile que je me méprisse sur les sentiments de M. Randolph. Après
quelques mots aimables, il m'offrit son bras et nous allâmes nous
asseoir dans un petit coin de verdure au bord d'un lac.
Il me questionna sur ma vie passée et mes espérances. Je lui confiai que
j'étais orpheline, et lui donnai des détails sur les fonctions que je
remplissais auprès de Miss Dean, sans toutefois lui faire connaître les
raisons qui nous engageaient à vivre en Virginie.
Les manières de M. Randolph étaient correctes, et nous restâmes ensemble
pendant plus d'une heure sans qu'il se fût permis la moindre privauté.
En me quittant, il me fit promettre de revenir trois jours après.
Je fus exacte au rendez-vous, puis, peu à peu, l'habitude vint de nous
voir tous les jours. Certes, je ne ressentais pour lui aucun amour
véritable, mais je me plaisais en sa compagnie. Il avait beaucoup
voyagé, connaissait bien l'Europe, et ses récits étaient toujours variés
et pleins d'intérêt.
Cependant, je crus m'apercevoir qu'il était cruel et qu'il n'avait sur
les femmes qu'une opinion de négrier. Il entendait l'amour au point de
vue de la suprématie du maître. C'est tout au plus s'il considérait les
femmes blanches un peu supérieures à ses nègres.
Malgré cela, il me fascinait, je ne pouvais lui refuser un rendez-vous.
Toujours très poli avec moi, je m'apercevais néanmoins de la
condescendance qu'il me témoignait. Il était immensément riche, faisait
partie de l'aristocratie du Sud, et était membre de «P. F. V.»
c'est-à-dire appartenait aux premières familles de Virginie, tandis que
je n'étais que la fille d'un employé de banque mort dans la misère. En
un mot il avait l'air de me considérer comme lui étant tout à fait
inférieure par la naissance comme par le sexe.
Peut-être cet homme avait-il raison...
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