JEAN DE VILLIOT.

L'ESCLAVAGE ET LES PUNITIONS CORPORELLES EN AMÉRIQUE AVANT LA GUERRE DE

SÉCESSION

L'histoire de l'esclavage et la traite des noirs, tels qu'ils ont existé

autrefois, tels qu'ils se dissimulent aujourd'hui, est encore à faire et

cette plaie, que l'Humanité porte au flanc depuis l'enfance du Monde, ne

peut se fermer sans avoir été sondée.

Le document contient des détails souvent monstrueux, parfois horribles,

toujours répugnants, sur les pratiques révoltantes auxquelles se

livraient les maîtres à l'égard de la race réprouvée et maudite.

Reportons-nous tout d'abord à l'histoire de l'esclavage en Amérique, où

il était établi péremptoirement que ce système--l'esclavage--ne pouvait

être maintenu que par la force brutale; cette déclaration ne put que

gagner en autorité, les propriétaires d'esclaves ayant _légalement_ le

droit de leur infliger des peines corporelles. Une loi, établie en 1740,

tout à l'avantage des maîtres d'esclaves, disait que «dans le cas où une

personne, _volontairement_ (ce qui est fort discutable) couperait la

langue, éborgnerait, ou priverait d'un membre un esclave, en un mot, lui

infligerait une punition cruelle _autre qu'en le fouettant ou le

frappant_ avec un fouet, une lanière de cuir, une gaule ou une badine,

ou en le mettant aux fers ou en prison, ladite personne devra payer,

pour chaque délit de cette sorte, une amende de cent livres sterling

(2.500 francs).»

D'autre part, on lisait dans le code civil de la Louisiane:

«L'esclave est entièrement soumis à la volonté de son maître, qui peut

le corriger et le châtier, mais non avec trop de rigueur, de façon à ne

pas le mutiler, l'estropier, ou l'exposer à perdre la vie.»

En résumé, le droit pour le maître de battre son esclave comme il

l'entendait et de lui infliger des punitions corporelles autant que son

bon plaisir le lui commandait, mais sans le mutiler ou le tuer, ce droit

était parfaitement établi par la loi des États esclavagistes du Sud; et,

dans au moins deux États, le maître était expressément autorisé à se

servir d'un fouet ou d'une lanière de cuir comme instruments de

supplice.

Parfois, un esclave était flagellé jusqu'à ce que la mort s'en suivit,

et ces cas n'étaient malheureusement pas rares. Un nommé Simon Souther

fut traduit devant les Assises d'octobre 1850, dans le comté de Hanover

(État de Massachusetts), pour meurtre d'un esclave; reconnu coupable, il

fut condamné à cinq ans de détention. A cette occasion, le juge Field

fit au jury le récit de la punition infligée à l'esclave:

Le nègre avait été attaché à un arbre et fouetté avec des baguettes

flexibles. Lorsque Souther était las de frapper, il se faisait remplacer

par un nègre qui continuait la flagellation avec des tiges de bois

mince. Le malheureux esclave avait été frappé également avec la dernière

cruauté par une négresse aux ordres du maître, puis horriblement brûlé

sur diverses parties du corps. Il fut ensuite inondé d'eau chaude dans

laquelle on avait fait tremper des piments rouges. Attaché à un poteau

de lit, les pieds étroitement serrés dans une brèche, le nègre poussait

d'affreux hurlements. Souther n'en continua pas moins à accabler le

pauvre martyr, sur le corps duquel il se ruait et frappait des poings et

des pieds. Cette dernière phase de la punition fut continuée et répétée

jusqu'à ce que l'esclave mourut.

Le planteur féroce fit appel de la condamnation qui le frappait si

justement et si peu, mais la Cour suprême confirma la sentence,

estimant, dans ses conclusions, que le prévenu aurait dû être simplement

pendu pour homicide volontaire.

Dans un autre cas qui fut jugé à Washington même l'année suivante, le

colonel James Castleman fut poursuivi pour avoir fouetté un esclave

jusqu'à la mort. Il n'en fut pas moins acquitté. Ce colonel fit ensuite

rédiger et publier par son avocat, une brochure dans laquelle il

défendait sa réputation. On y lisait que deux de ses esclaves, surpris

en état de vol, furent immédiatement punis pour ce méfait. Le premier,

nommé Lewis, fut fustigé au moyen d'une large courroie de cuir. Il avait

été sévèrement puni, mais le colonel estimait que la rigueur du

châtiment n'excédait pas l'importance du vol commis par l'esclave. Il

admettait cependant que son compagnon avait été plus cruellement châtié

et que si Lewis était mort, il n'y avait de la faute de personne: Lewis,

en effet, après avoir subi la première partie de sa peine, avait été

attaché au moyen d'une chaîne à une poutre, et suspendu par le cou. Il y

avait juste assez de longueur de chaîne pour lui permettre seulement de

se tenir debout et droit; s'il s'appuyait d'un côté ou d'un autre, s'il

se courbait, le carcan devait l'étrangler. C'est du reste ce qui se

produisit.

A l'occasion des _Procès libérateurs_, qui eurent lieu à Boston en 1851,

un policeman, cité comme témoin, affirmait qu'il était de son devoir

d'agent de police d'appréhender toute personne de couleur, qu'il

trouvait dans les rues après une certaine heure. Tout délinquant était

mis au poste, et le lendemain matin, comparaissait devant un magistrat

qui le condamnait invariablement à recevoir _trente-neuf coups de

fouet_. Les policemen touchaient un salaire supplémentaire: un

demi-dollar (2 fr. 50) pour l'exécution de cette punition. Des hommes,

des femmes, des enfants furent fouettés ainsi fréquemment par la police,

et ce à la demande formelle de leurs maîtres eux-mêmes.

Weld, dans son _Slavery as it is_ (L'Esclavage tel qu'il est) publié en

1839, raconte le fait suivant qui indique comment étaient traités les

esclaves qui s'évadaient:

«Une belle mulâtresse d'une vingtaine d'années, à l'esprit indépendant

et qui ne pouvait supporter la dégradation de l'esclavage, s'était à

différentes reprises, enfuie de chez son maître; pour ce crime elle

avait été envoyée au _Workhouse_ (maison des pauvres) de Charleston,

pour y être fouettée par le gardien. L'exécution eut lieu avec un tel

raffinement de cruauté que sur le dos de la malheureuse pendaient de

sanglants lambeaux de peau; il n'eût pas été possible de placer la

largeur d'un doigt entre les très nombreuses plaies qui y saignaient.

Mais l'amour de la liberté s'était développé chez cette femme; elle

oublia la torture et la fuite qui en avait été la cause, et elle réussit

à s'évader de nouveau sans qu'on pût jamais la retrouver.»

Pour démontrer la _nécessité_ des punitions corporelles, Olmsted nous

fournit l'anecdote suivante: «Une dame de New York, allant passer

l'hiver dans un des États du Sud, avait loué les services d'une esclave,

qui, un jour, refusa catégoriquement de faire certain petit travail

domestique qui lui était commandé. A de douces remontrances: «Vous ne

pouvez m'y forcer, répondait-elle, et je ne veux pas faire ce que vous

me demandez là; je ne crains nullement que vous me fouettiez.» La

domestique parlait avec raison; la dame ne pouvait pas la fouetter, et,

d'un coeur plus sensible que ses congénères, ne voulait point appeler un

homme pour faire cette besogne, ou envoyer sa domestique à un poste de

police pour y être fouettée, comme il était d'usage dans les États du

Sud.

Pour ne pas laisser de marques sur le dos des esclaves, et ne pas

abaisser leur valeur marchande (!), on avait substitué, en _Virginie_,

aux instruments habituels de punition, la _courroie élastique_ et la

_palette scientifique_. Par le vieux système, la lanière de cuir coupait

et lacérait d'une façon si déplorable la peau, que la valeur des

esclaves s'en trouvait singulièrement diminuée lorsqu'ils devaient être

vendus sur un marché; aussi l'usage de la courroie était-il un immense

progrès dans l'art de fouetter les nègres. On assure qu'avec cet

instrument, il était possible de flageller un homme jusqu'à le mettre à

deux doigts de la mort, et cependant, sa peau ne portant nulle trace de

violences, il en sortait sans dommage apparent.

La palette est une large et mince férule de bois, dans laquelle sont

percés un grand nombre de petits trous; lorsqu'un coup est porté avec

cet instrument, ces trous, par suite du mouvement précipité et de

l'épuisement partiel de l'air qui s'y produit, agissent comme de

véritables ventouses, et on assurait que l'application continuelle de

cet instrument produisait absolument les mêmes résultats que ceux de la

lanière de cuir.

L'enrôlement des nègres dans les armées fédérales pendant la guerre de

Sécession a montré jusqu'à quel point terrible les esclaves avaient été

soumis à la flagellation. M. de Pass, chirurgien d'un régiment de

Michigan, cantonné dans le Tennessee, dit que sur 600 recrues nègres

qu'il avait eu à examiner, une sur cinq portait des marques de

fustigations sévères, et la plupart montraient de nombreuses cicatrices

qu'on n'aurait pu couvrir avec deux doigts. Il avait même rencontré

jusqu'à mille stigmates provenant de flagellations excessives, et plus

de la moitié des hommes qui se présentaient durent être rejetés pour

incapacité physique, causée par les coups reçus, et par des morsures de

chiens, visibles sur leurs mollets et leurs cuisses. M. Westley

Richards, autre chirurgien, dit que sur 700 nègres qu'il avait examinés,

la moitié au moins de ces esclaves portait les marques de fustigations

cruelles et de mauvais traitements divers: quelques-uns avaient reçu des

coups de couteau, d'autres portaient des traces de brûlures; d'autres

enfin avaient eu les membres brisés à coups de matraque.

La flagellation des esclaves se pratiquait parfois de la façon suivante:

le coupable était étendu la face contre terre, ses bras et ses jambes

attachés à des pitons ou à des anneaux, et, son immobilité ainsi bien

assurée, il était fouetté jusqu'à la dernière limite.

Une torture encore plus raffinée consistait à ensevelir le malheureux

dans un trou juste suffisant pour contenir son corps, de fixer une porte

mobile, ou trappe au-dessus de sa tête, et de l'y laisser de trois

semaines à un mois--si, bien entendu, il ne succombait pas avant

l'expiration du terme.

*

* *

Les coutumes des races aborigènes de l'Amérique sont peu connues, et il

nous serait impossible de dire d'une façon bien affirmative, que la

flagellation ou les punitions corporelles faisaient partie du système

judiciaire des Peaux-Rouges. Nous reviendrons donc aux premiers colons,

ceux surtout qui s'établirent au Nord, emportant de chez eux la ferme

croyance que le fouet était un réformateur efficace pour le maintien de

la bonne moralité. En eux était également ancrée cette intolérance

religieuse, dont ils cherchaient vainement à s'affranchir et qui était

précisément l'une des principales causes de leur immigration.

Le poteau d'exécution restait en permanence--il existe d'ailleurs encore

dans certaines provinces des États-Unis--et ce furent surtout les

Quakers[2] qui goûtèrent les premiers les bienfaits de la flagellation.

Les chefs et les prédicateurs de cette secte furent longtemps

persécutés. A Boston, en 1657, une femme nommée Mary Clark, accusée de

prêcher cette doctrine, fut condamnée à recevoir vingt coups d'un fouet

formé de grosses cordes à noeud et manié à deux mains par le bourreau.

Puis l'infortunée expia encore, par une année de prison, le crime

d'avoir exprimé librement son opinion. Deux prédicateurs, Christopher

Holder et John Copeland furent chassés de leur ville natale après avoir

été fouettés, et d'autres personnes punies également pour avoir montré

quelque sympathie à l'égard de ces deux proscrits. Quelque temps après,

une femme nommée Gardner fut arrêtée à Weymouth, et dirigée sur Boston

où elle et sa servante furent publiquement fouettées avec un _chat à

neuf queues_.

[2] _Quakers_: sectaires en Angleterre et en Amérique. Ils se

reconnaissent au tutoiement.

C'est alors que la loi, dont le texte suit, fut promulguée contre les

Quakers:

«Quiconque introduira un quaker dans l'enceinte de cette juridiction

(l'État où la loi était en vigueur), sera mis à l'amende de cent livres

sterling (2.500 francs) au profit du pays, et maintenu en prison

jusqu'au paiement intégral de la somme.

«Quiconque hébergera un quaker, sachant qu'il l'est, sera mis à l'amende

de 40 schellings (50 francs) pour chaque heure durant laquelle le quaker

aura été hébergé ou caché, et maintenu en prison jusqu'au paiement

intégral de ladite amende.

«Tout quaker venant en ce pays sera soumis à cette loi et puni en

conséquence, savoir: A la première infraction, si c'est un homme, il lui

sera coupé une oreille, puis il sera astreint aux travaux forcés pendant

un laps de temps. A la seconde infraction, il lui sera coupé l'autre

oreille, et si c'est une femme, elle sera sévèrement fouettée avant son

envoi dans une maison de correction et condamnée aux travaux forcés.

«A la troisième infraction, l'accusé, homme ou femme, aura la langue

percée d'un fer rouge et sera maintenu définitivement en maison de

correction.»

Sous le régime d'une aussi douce loi, les quakers devaient disparaître

rapidement. Du moins le pensait-on, et le gouverneur de Plymouth (aux

États-Unis) disait «qu'en son âme et conscience, les quakers étaient

gens qui méritaient d'être exterminés, eux, leurs femmes et leurs

enfants, sans la moindre pitié».

Les colons Hollandais suivirent bientôt l'exemple de leurs voisins les

puritains. Un nommé Robert Hodshone, accusé d'avoir tenu une réunion

religieuse à Hamstead, fut attaché à l'arrière d'une charrette en

compagnie de _deux femmes qui lui avaient donné l'hospitalité_, et

traîné de la sorte jusqu'à New-York. Là, il fut mis dans l'obligation de

payer une amende de 600 guilders (1.260 francs environ) et, ne le

pouvant pas, fut condamné à _travailler à la brouette_ (terme employé

pour les condamnés), sous la surveillance d'un nègre qui avait ordre de

le flageller avec des cordes selon son bon plaisir. Le gardien

s'acquitta si bien de sa tâche que le malheureux fut bientôt dans

l'impossibilité matérielle de faire le moindre travail. Pour ce, mis à

nu jusqu'à la ceinture, _il fut fouetté tous les deux jours_, jusqu'à ce

qu'il en mourut.

Les quakers n'en continuaient pas moins à prospérer, à tel point que des

mesures plus rigoureuses encore furent prises à leur égard. Un nommé

William Robinson fut condamné, à Boston, à subir le fouet, et banni

ensuite de la ville, avec défense, sous peine de mort, d'y remettre les

pieds. Le malheureux, attaché à l'affût d'un canon, reçut trente coups

de fouet.

En 1662, un nommé Josiah Southick, dont les parents avaient été chassés

de Boston, retourna dans cette ville. Arrêté immédiatement et attaché

demi-nu à une charrette, il fut traîné dans les rues de Boston et

fouetté sur tout le parcours, puis reçut la même punition à Rocksbury et

le lendemain à Dedham, après quoi on le relâcha. Le fouet qui servit à

cette exécution, manié à deux mains par le bourreau, était formé de

cordes de boyaux, séchées puis nouées, et fixées à un long manche. La

souffrance endurée par le patient fut vraiment terrible.

A Dover (New England), trois femmes, Anne Coleman, Mary Tomkins et Alice

Ambrose furent condamnées à la peine du fouet. C'est un curieux document

que l'arrêt de prise de corps qui fut lancé contre elles, après la

sentence. Le voici:

«Les constables de Dover, Hampton, Salisbury, Newbury, Rowley,

Ipswich, Wenham, Lynn, Boston, Roxbury, Dedham, sont requis, au nom du

Roi, de s'emparer des Quakeresses (ici les trois noms suivaient), de

les attacher à une charrette, et les conduisant à travers leurs villes

respectives, de les fouetter sur leurs dos nus, avec un maximum de dix

coups par ville; et de les conduire ainsi de commune en commune

jusqu'à ce que les condamnées soient hors de cette juridiction, et les

constables sus-désignés sont responsables de la bonne exécution de

cette sentence.

Fait à Dover, par moi, Richard Malden, ce 22 décembre 1662.

Le sinistre cortège commença par une froide journée de décembre, et les

trois malheureuses subirent leur peine stoïquement, excitant sur leur

passage la pitié de quelques-uns de leurs doctrinaires. Ces derniers

furent immédiatement mis au pilori.

Douces moeurs!...

L'une de ces trois femmes, Anne Coleman, fut de nouveau flagellée à

Salem, avec quatre de ses amies. L'instrument employé alors était le

_chat à neuf queues_.

Un nommé Wharton, ayant eu l'imprudence d'aller visiter les victimes

dans leur prison, il fut décrété à son égard l'arrêt suivant:

«Aux Constables de Boston, de Charlestown, de Malden, de Lynn.

«Vous êtes requis respectivement.

«D'appréhender en sa propre demeure Edward Wharton, convaincu de

vagabondage. Le constable de Boston devra lui appliquer trente coups

de fouet sur le corps mis préalablement à nu.

«De le faire passer de commune en commune jusqu'à Salem, qu'il prétend

être son lieu de résidence, en le fustigeant comme ordonné.

«La présente vous servira de mandat.

«Boston, le 30 juin 1664.»

Nous citerons encore un cas. C'est celui d'Anne Needham, qui,

appartenant à la secte des quakers, fut mise à l'amende à Boston.

N'ayant pu payer cette amende, cette femme fut fustigée cruellement et

subit courageusement sa peine sans pousser un seul cri.

*

* *

Un journal de 1774 raconte de plaisante façon une histoire de

flagellation qui trouve ici sa place:

Quelques quarante années auparavant, alors que bon nombre de naïfs

avaient à se repentir de leur affiliation à une secte biblique

rigoureusement interdite, le capitaine Saint-Léo, commandant d'un navire

de guerre, était appréhendé _pour s'être promené un dimanche_; et ce

fait, considéré à cette époque comme un crime, appelait sur la tête du

coupable un châtiment exemplaire.

Le coupable fut donc tout d'abord condamné à une forte amende par le

juge de paix. Et comme le capitaine, surpris et indigné, se refusait à

payer, excipant judicieusement de son ignorance des lois, on s'empara de

sa personne. Il fut solidement attaché par la tête et par les pieds à un

pilori dressé sur la place publique où les bonnes gens du pays vinrent

pieusement lui donner des conseils sur l'observation du dimanche et lui

rappeler les inconvénients qui pouvaient résulter d'une promenade à

l'heure des offices.

Remis en liberté, le capitaine Saint-Léo reconnut l'incorrection de sa

conduite et, publiquement, exprima des regrets; il déclara que,

désormais, il était bien décidé à mener une vie pieuse et exempte de

reproches. Les saintes personnes, ravies de cette soudaine conversion,

l'invitèrent à souper. Le capitaine, décidément bien converti, suivait

assidûment les offices religieux. Avant de reprendre la mer, Saint-Léo

voulut rendre la politesse qui lui avait été faite; il invita donc une

grande partie des sommités de la ville, y compris les prêtres et le juge

à un repas à bord de son navire, prêt à mettre à la voile. Un excellent

dîner fut, en effet, servi; on vida de nombreux flacons, et la gaîté,

quelque peu excitée par de copieuses et franches libations, battait son

plein, lorsque, brusquement, une bande de matelots fit irruption dans la

cabine du capitaine; ceux-ci se saisirent des convives et, malgré leurs

protestations, les pieux invités furent traînés sur le pont, où,

solidement attachés, ils reçurent des mains de l'équipage, armées de

verges, une magistrale correction, cependant que le capitaine les

exhortait au calme, les assurant que la mortification de la chair

aidait, après un plantureux repas, à sauver l'âme compromise par la

gaieté.

Après quoi, les invités encore ficelés, furent jetés dans leur

embarcation, et abandonnés en cet état sur le rivage alors que le navire

mettait immédiatement à la voile.

*

* *

Le pilori et le poteau ont été et sont encore d'un usage fréquent dans

certaines parties des États-Unis. Dans l'État de Delaware, par exemple,

il existait, il y a peu de temps, trois poteaux à fouetter: un à Dover,

un autre à Georgetown et le troisième à Newcastle. Dans le pays, ce

moyen pénal est considéré comme souverainement efficace pour la

répression des crimes de peu d'importance.

A Newcastle, le pilori consiste en un très lourd poteau, haut d'environ

douze pieds; à mi-hauteur se trouve une plate-forme: à peu près à quatre

pieds (1m,22) au-dessus de cette plate-forme, est fixée une traverse

percée de trois trous: un pour la tête et le cou du patient, les deux

autres pour les mains et les poignets. La punition est infligée par le

shérif avec le _chat à neuf queues_, mais ce magistrat s'acquitte

généralement très mal de cette besogne, qu'il considère à juste titre

comme dégradante pour sa dignité.

Les noirs supportaient beaucoup mieux que les blancs les tortures de la

flagellation. Ces derniers étaient surtout plus affectés de l'infamie

attachée à cette punition, que de la douleur pourtant si violente

qu'elle occasionnait.

Il y a quelques années seulement, un cas de torture par la flagellation

fut le sujet de toutes les conversations. _Une jeune fille de dix-sept

ans_, élève dans une école publique de Cambridge (État de de

Massachusetts), ayant commis le crime de chuchoter pendant un cours, fut

condamnée par son institutrice _à être fouettée_. L'enfant, que

révoltait un légitime sentiment de pudeur, résista avec tant de force,

qu'on dut requérir le _directeur et deux de ses aides_. Ces trois hommes

se saisirent de l'élève, et tandis que deux d'entre eux lui maintenaient

les bras et les jambes, le directeur la frappait de vingt coups d'une

forte lanière de cuir. Cette punition avait été infligée selon

l'ancienne coutume, c'est-à-dire devant toute l'école. L'affaire fut

cependant portée devant les tribunaux, mais le personnel de l'école en

fut quitte pour une légère admonestation. Néanmoins, quelques mois

après, l'affaire ayant eu quelque retentissement, les punitions

disciplinaires de cette nature furent abolies dans toutes les écoles des

États-Unis.

*

* *

La flagellation domestique, que l'on nomme _spanking_, est en usage un

peu partout, aux États-Unis, principalement en ce qui concerne les

enfants. Au temps où les puritains régnaient en maîtres, dans ce

pays--ça n'a d'ailleurs pas beaucoup changé--la flagellation était la

punition ordinaire infligée aux enfants des deux sexes, et, en certains

districts, ils devaient s'y soumettre jusqu'à ce qu'ils eussent atteint

l'âge du mariage!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Il y aurait encore beaucoup à dire sur le sujet que nous venons de

résumer, et il serait intéressant de faire connaître à fond les

_coutumes flagellatrices_, si nous pouvons nous exprimer ainsi, qui

régnèrent et qui règnent encore au Nouveau-Monde. Peut-être un jour

donnerons-nous à nos lecteurs, s'ils veulent bien nous suivre sur ce

terrain, de plus amples détails sur ces coutumes barbares. Mais, pour

les besoins du présent livre, nous avons tenu à faire rapidement

l'historique de ces moeurs étranges, historique nécessaire que nous

présentons comme la préface de l'histoire dont nous nous sommes inspiré

pour notre livre.

Le récit que nous reproduisons est rigoureusement exact quant aux faits,

sinon quant aux détails. Il éclairera d'un jour nouveau, du moins

l'espérons-nous, les pratiques monstrueuses en usage chez les

esclavagistes qui torturaient non seulement par nécessité de répression,

mais aussi par dilettantisme, par passion et besoin de cruauté:

_Flagellandi tam dira Cupido!_

En Virginie, épisode de la guerre de sécession Précédé d'une étude sur l'esclavage et les punitions corporelles en Amérique, et suivi d'une bibliographie raisonnée des principaux ouvrages français et anglais sur la flagellation · 第 5 / 88 题