A NOS LECTEURS

«_La vérité, l'âpre vérité_,» s'est écrié Danton. Nous aussi, nous

voulons la vérité, toute la vérité. Dussent quelques-uns en être

froissés, nous la voulons surtout sur des sujets historiques qui nous

paraissent avoir été le point de départ, sinon le motif, de la

révolution qui s'est accomplie dans nos moeurs au cours de ce siècle.

Nous ne vivons que par le souvenir, et, seule, l'Histoire peut évoquer à

nouveau les heures qu'elle a vécues. Nous entreprenons donc ce livre

avec la ferme conviction de faire oeuvre utile en dévoilant des faits

certainement ignorés de la masse du Public, faits qui nous semblent

intéressants puisqu'ils sont intimement liés aux événements qui marquent

l'évolution de notre civilisation moderne.

Il n'est pas absolument indispensable, quand on traite des matières

quelque peu délicates et spéciales, de tomber dans la crudité, comme

aussi il est possible de ne pas donner un tour de phrase pornographique

à des relations qui ne se rapportent qu'à des faits matériels, à des

choses arrivées et qui, par conséquent, ne peuvent être que naturelles,

car tout ce qui se passe sous le ciel ne peut être d'une autre essence.

Un sentiment littéraire de mauvais aloi, une tartuferie affectée, sont

mille fois plus méprisables et plus pernicieux que la bonne franchise et

la liberté d'expression quand elles n'ont d'autre but que de mettre à

nu, combattre, _flageller_, les vices des hommes.

Nous déclarerons d'abord franchement que la présente étude n'est pas

écrite pour les enfants, _grands ou petits_, qui n'y verraient, ou

plutôt ne voudraient y voir qu'un appel à une excitation malsaine, but

duquel nous nous éloignerons sensiblement. Peut-être quelques-uns de nos

lecteurs persisteront-ils quand même à trouver le mal là où il n'existe

pas; mais entre ceux-ci et nous, nous placerons le bon proverbe:

_De gustibus et coloribus non disputandum._

A ces lecteurs nous recommanderons encore--et ils feront sagement de

suivre notre conseil--de fermer vite ce livre, de le jeter loin, sans

achever de le lire afin que leurs chastes pensées ne soient ainsi

nullement troublées par cette lecture. Nous avons la prétention d'écrire

pour les admirateurs du vrai, de la Nature, et rien n'est plus beau que

la Nature, dans toute sa splendeur nue, quelquefois aussi dans toute sa

hideur. Nous la décrivons telle qu'elle est, dépouillée de tous les

voiles dont la pudibonderie exagérée se plaît de la recouvrir.

*

* *

On aurait tort de s'imaginer que l'usage des verges a été de tout temps

un apanage des sectes religieuses ou autres et bon nombre de

littérateurs ont, dans leurs oeuvres, largement usé de la flagellation

et s'en sont fait un sujet pour contenter une certaine catégorie de

lecteurs... malades.

Nous le répétons,--et nous ne saurions trop le redire--nous n'avons

nullement l'intention de mettre sous les yeux de personnes vicieuses,

des scènes plus ou moins impudiques; contre de pareilles peintures

s'élèverait à bon droit la morale publique.

Ce genre de littérature est, d'ailleurs, réprouvé des honnêtes gens, et

c'est pour ceux-là seuls que nous écrivons, et comme c'est aux lecteurs

intelligents que nous nous adressons, nous voudrions que _les autres_ se

rassurent dans le cas où leur esprit maladif ne pourrait approuver un

ouvrage qui, ne répondant pas à leurs goûts, ne saurait être, par cela

même, un remède à leur état d'âme. Qu'ils le critiquent donc, en

poussant leur cri de protestation au nom de la morale outragée. Nous

serons entièrement satisfaits de leur feinte indignation.

C'est surtout d'Outre-Manche que nous arrive la fausse pudibonderie. Il

existe en effet, quelque part, à Londres, une société dite de _Vigilance

Nationale_ (?) laquelle s'érige en juge de nos actions, de nos moeurs,

de nos livres. Cette société, qui se figure que son action a moralisé

complètement les moeurs britanniques, opère maintenant chez nous,

couvrant de sa surveillance, comme d'une égide, la pudique vertu

d'Albion menacée par nos écrits.

Cependant, John Bull avoue parfois qu'il peut être un pécheur; mais,

alors, il explique l'accusation qu'il porte contre lui-même, en faisant

remarquer avec hypocrisie, qu'il n'est pas loin d'être aussi mauvais que

d'autres...

Les moeurs anglaises sont curieuses. Leur isolement, leurs habitudes

monacales exaltent les passions en les concentrant. Un reste de

puritanisme les aggrave.

Là, règne cette dangereuse maxime qu'une austérité rigoureuse est la

seule sauvegarde de la vertu. Le mot le plus innocent effraye; le geste

le plus naturel devient un attentat. Les sentiments, ainsi réprimés, ou

s'étouffent ou éclatent d'une manière terrible. Tout pour le vice ou

tout pour la vertu, point de milieu; les caractères se complaisent dans

l'extrême, et l'on voit naître des pruderies outrées et des monstres de

licence; il y a des dévotes qui craignent de prononcer le mot _shirt_

(chemise) et des femmes hardies, montrant dans l'accomplissement de la

faute suprême la plus douce sérénité.

La société de _Vigilance Nationale_ n'a rien à faire avec notre livre.

La pruderie légendaire de nos voisins doit nous préserver de ses

démarches; aussi, est-ce avec peine que nous avons vu le Parquet

français donner suite à des dénonciations venues d'Outre-Manche. Si la

justice française--dont le rôle est de se prononcer moins sur la forme

que sur le fond de tout ouvrage incriminé--continue à prêter une oreille

attentive et complaisante aux dénonciations hypocrites des puritains

anglais, nous verrons bientôt ceux-ci s'abattre sur les étalages de nos

librairies.

Ils en supprimeront tout ce qui ne leur conviendra pas,--à moins que ce

ne soit pour emporter et lire, quand ils seront seuls, bien seuls, ces

pages défendues qu'ils sont les premiers à honnir... en public...

Et quand on songe aux livres qu'ils trouvent immoraux, on frémit à la

pensée d'être bientôt obligé de se passer de lire autre chose que la

Bible.

La Bible! Ah! messieurs, entendons-nous! Voilà un livre qui vous est

cher et qui nous appartient aussi bien qu'à vous, mais nous avons pris

la précaution de l'expurger, et si la lecture en est ennuyeuse, du moins

ne présente-t-elle aucun danger, tandis que telle que vous l'avez

traduite, nous n'en permettrions la lecture à nos enfants que lorsqu'ils

pourraient justifier de leurs quarante-cinq ans!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

C'est ici que se place une admirable page de la préface de la _Chanson

des Gueux_[1]:

[1] Jean Richepin. _La Chanson des Gueux_. Édition définitive, Paris,

M. Dreyfous, 1881.

La gauloiserie, les choses désignées par leur nom, la bonne franquette

d'un style en manches de chemises, la gueulée populacière des termes

propres n'ont jamais dépravé personne. Cela n'offre pas plus de

dangers que le nu de la peinture et de la statuaire, lequel ne paraît

sale qu'aux chercheurs de saletés.

Ce qui trouble l'imagination, ce qui éveille les curiosités malsaines,

ce qui peut corrompre, ce n'est pas le marbre, c'est la feuille de

vigne qu'on lui met, cette feuille de vigne qui raccroche les regards,

cette feuille de vigne qui rend honteux et obscène ce que la nature a

fait sacré.

Mon livre n'a pas de feuille de vigne et je m'en flatte. Tel quel,

avec ses violences, ses impudeurs, son cynisme, il me paraît autrement

moral que certains ouvrages, approuvés cependant par le bon goût,

patronnés même par la vertu bourgeoise, mais où le libertinage passe

sa tête de serpent tentateur entre les périodes fleuries, où l'odeur

mondaine du lubin se marie à des relents de marée, où la poudre de riz

qu'on vous jette aux yeux a le montant pimenté du diablotin, romans

d'une corruption raffinée, d'une pourriture élégante, qui cachent des

moxas vésicants sous leur style tempéré, aux fadeurs de cataplasme. La

voilà, la littérature immorale! C'est cette _belle et honnête dame_,

fardée, maquillée, avec un livre de messe à la main, et dans ce livre

des photographies obscènes, baissant les yeux pour les mieux faire en

coulisse, serrant pudiquement les jambes pour jouer plus allègrement

de la croupe, et portant au coin de la lèvre, en guise de mouche, une

mouche cantharide. Mais, morbleu! ce n'est pas la mienne, cette

littérature!

La mienne est une brave et gaillarde fille, qui parle gras, je

l'avoue, et qui gueule même, échevelée, un peu ivre, haute en couleur,

dépoitraillée au grand air, salissant ses cottes hardies et ses pieds

délurés dans la glu noire de la boue des faubourgs ou dans l'or chaud

des fumiers paysans, avec des jurons souvent, des hoquets parfois, des

refrains d'argot, des gaietés de femme du peuple, et tout cela pour le

plaisir de chanter, de rire, de vivre, sans arrière-pensée de luxure,

non comme une mijaurée libidineuse qui laisse voir un bout de peau

afin d'attiser les désirs d'un vieillard ou d'un galopin, mais bien

comme une belle et robuste créature, qui n'a pas peur de montrer au

soleil ses tétons gonflés de sève et son ventre auguste où resplendit

déjà l'orgueil des maternités futures.

Par la nudité chaste, par la gloire de la nature, si cela est immoral,

eh bien! alors, vive l'immoralité! Vire cette immoralité superbe et

saine, que j'ai l'honneur de pratiquer après tant de génies devant qui

l'humanité s'agenouille, après tous les auteurs anciens, après nos

vieux maîtres français, après le roi Salomon lui-même, qui ne mâchait

guère sa façon de dire, et dont le _Cantique des Cantiques_, si

admirable, lui vaudrait aujourd'hui un jugement à huis-clos.

*

* *

Que pourrions-nous ajouter à ce qui précède?

Nous tenions simplement à mettre le public d'amateurs et de

bibliophiles, auquel nous nous adressons exclusivement, en garde contre

les menées d'un petit nombre de faux apôtres qui ont la prétention--et

peut-être la conviction--de nous empêcher d'exposer un sujet délicat,

comme s'il n'était pas possible de le faire sans tomber dans

l'obscénité.

*

* *

Nous ferons précéder notre récit d'une explication destinée à éclairer

le lecteur sur les pratiques en usage dans la flagellation des esclaves

en Amérique, avant l'époque où se passe notre action.

Ce sujet nous a semblé intéressant au plus haut point, c'est pourquoi

nous n'hésitons pas à publier ces pages.

En Virginie, épisode de la guerre de sécession Précédé d'une étude sur l'esclavage et les punitions corporelles en Amérique, et suivi d'une bibliographie raisonnée des principaux ouvrages français et anglais sur la flagellation · 第 4 / 88 题