La fondation de Hampton est caractéristique des méthodes de

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LE TOUR DU MONDE

PARIS

IMPRIMERIE FERNAND SCHMIDT

20, rue du Dragon, 20

NOUVELLE SÉRIE--11e ANNÉE

2e SEMESTRE

LE TOUR DU MONDE

JOURNAL

DES VOYAGES ET DES VOYAGEURS

Le Tour du Monde

a été fondé par Édouard Charton

en 1860

PARIS

LIBRAIRIE DE HACHETTE ET Cie

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

LONDRES, 18, KING WILLIAM STREET, STRAND

1905

Droits de traduction et de reproduction réservés.

TABLE DES MATIÈRES

L'ÉTÉ AU KACHMIR

Par _Mme F. MICHEL_

I. De Paris à Srînagar. -- Un guide pratique. -- De Bombay à

Lahore. -- Premiers préparatifs. -- En _tonga_ de

Rawal-Pindi à Srînagar. -- Les Kachmiris et les maîtres du

Kachmir. -- Retour à la vie nomade. 1

II. La «Vallée heureuse» en _dounga_. -- Bateliers et

batelières. -- De Baramoula à Srînagar. -- La capitale du

Kachmir. -- Un peu d'économie politique. -- En amont de

Srînagar. 13

III. Sous la tente. -- Les petites vallées du Sud-Est. --

Histoires de voleurs et contes de fées. -- Les ruines de

Martand. -- De Brahmanes en Moullas. 25

IV. Le pèlerinage d'Amarnâth. -- La vallée du Lidar. -- Les

pèlerins de l'Inde. -- Vers les cimes. -- La grotte sacrée.

-- En _dholi_. -- Les Goudjars, pasteurs de buffles. 37

V. Le pèlerinage de l'Haramouk. -- Alpinisme funèbre et

hydrothérapie religieuse. -- Les temples de Vangâth. --

Frissons d'automne. -- Les adieux à Srînagar. 49

SOUVENIRS DE LA COTE D'IVOIRE

Par _le docteur LAMY_

_Médecin-major des troupes coloniales_.

I. Voyage dans la brousse. -- En file indienne. -- Motéso.

-- La route dans un ruisseau. -- Denguéra. -- Kodioso. --

Villes et villages abandonnés. -- Où est donc Bettié? --

Arrivée à Dioubasso. 61

II. Dans le territoire de Mopé. -- Coutumes du pays. -- La

mort d'un prince héritier. -- L'épreuve du poison. -- De

Mopé à Bettié. -- Bénie, roi de Bettié, et sa capitale. --

Retour à Petit-Alépé. 73

III. Rapports et résultats de la mission. -- Valeur

économique de la côte d'Ivoire. -- Richesse de la flore. --

Supériorité de la faune. 85

IV. La fièvre jaune à Grand-Bassam. -- Deuils nombreux. --

Retour en France. 90

L'ÎLE D'ELBE

Par _M. PAUL GRUYER_

I. L'île d'Elbe et le «canal» de Piombino. -- Deux mots

d'histoire. -- Débarquement à Porto-Ferraio. -- Une ville

d'opéra. -- La «teste di Napoleone» et le Palais impérial.

-- La bannière de l'ancien roi de l'île d'Elbe. -- Offre à

Napoléon III, après Sedan. -- La bibliothèque de l'Empereur.

-- Souvenir de Victor Hugo. Le premier mot du poète. -- Un

enterrement aux flambeaux. Cagoules noires et cagoules

blanches. Dans la paix des limbes. -- Les différentes routes

de l'île. 97

II. Le golfe de Procchio et la montagne de Jupiter. -- Soir

tempétueux et morne tristesse. -- L'ascension du Monte

Giove. -- Un village dans les nuées. -- L'Ermitage de la

Madone et la «Sedia di Napoleone». -- Le vieux gardien de

l'infini. «Bastia, Signor!». Vision sublime. -- La côte

orientale de l'île. Capoliveri et Porto-Longone. -- La gorge

de Monserrat. -- Rio 1 Marina et le monde du fer. 109

III. Napoléon, roi de l'île d'Elbe. -- Installation aux

Mulini. -- L'Empereur à la gorge de Monserrat. -- San

Martino Saint-Cloud. La salle des Pyramides et le plafond

aux deux colombes. Le lit de Bertrand. La salle de bain et

le miroir de la Vérité. -- L'Empereur transporte ses pénates

sur le Monte Giove. -- Elbe perdue pour la France. --

L'ancien Musée de San Martino. Essai de reconstitution par

le propriétaire actuel. Le lit de Madame Mère. -- Où il faut

chercher à Elbe les vraies reliques impériales. «Apollon

gardant ses troupeaux.» Éventail et bijoux de la princesse

Pauline. Les clefs de Porto-Ferraio. Autographes. La robe de

la signorina Squarci. -- L'église de l'archiconfrérie du

Très-Saint-Sacrement. La «Pieta» de l'Empereur. Les

broderies de soie des Mulini. -- Le vieil aveugle de

Porto-Ferraio. 121

D'ALEXANDRETTE AU COUDE DE L'EUPHRATE

Par _M. VICTOR CHAPOT_

_membre de l'École française d'Athènes._

I. -- Alexandrette et la montée de Beïlan. -- Antioche et

l'Oronte; excursions à Daphné et à Soueidieh. -- La route

d'Alep par le Kasr-el-Benat et Dana. -- Premier aperçu

d'Alep. 133

II. -- Ma caravane. -- Village d'Yazides. -- Nisib. --

Première rencontre avec l'Euphrate. -- Biredjik. --

Souvenirs des Hétéens. -- Excursion à Resapha. -- Comment

atteindre Ras-el-Aïn? Comment le quitter? -- Enfin à Orfa! 145

III. -- Séjour à Orfa. -- Samosate. -- Vallée accidentée de

l'Euphrate. -- Roum-Kaleh et Aïntab. -- Court repos à Alep.

-- Saint-Syméon et l'Alma-Dagh. -- Huit jours trappiste! --

Conclusion pessimiste. 157

LA FRANCE AUX NOUVELLES-HÉBRIDES

Par _M. RAYMOND BEL_

À qui les Nouvelles-Hébrides: France, Angleterre ou

Australie? Le condominium anglo-français de 1887. --

L'oeuvre de M. Higginson. -- Situation actuelle des îles. --

L'influence anglo-australienne. -- Les ressources des

Nouvelles-Hébrides. -- Leur avenir. 169

LA RUSSIE, RACE COLONISATRICE

Par _M. ALBERT THOMAS_

I. -- Moscou. -- Une déception. -- Le Kreml, acropole

sacrée. -- Les églises, les palais: deux époques. 182

II. -- Moscou, la ville et les faubourgs. -- La bourgeoisie

moscovite. -- Changement de paysage; Nijni-Novgorod: le

Kreml et la ville. 193

III. -- La foire de Nijni: marchandises et marchands. --

L'oeuvre du commerce. -- Sur la Volga. -- À bord du

_Sviatoslav_. -- Une visite à Kazan. -- La «sainte mère

Volga». 205

IV. -- De Samara à Tomsk. -- La vie du train. -- Les

passagers et l'équipage: les soirées. -- Dans le steppe:

l'effort des hommes. -- Les émigrants. 217

V. -- Tomsk. -- La mêlée des races. -- Anciens et nouveaux

fonctionnaires. -- L'Université de Tomsk. -- Le rôle de

l'État dans l'oeuvre de colonisation. 229

VI. -- Heures de retour. -- Dans l'Oural. -- La

Grande-Russie. -- Conclusion. 241

LUGANO, LA VILLE DES FRESQUES

Par _M. GERSPACH_

La petite ville de Lugano; ses charmes; son lac. -- Un peu

d'histoire et de géographie. -- La cathédrale de

Saint-Laurent. -- L'église Sainte-Marie-des-Anges. --

Lugano, la ville des fresques. -- L'oeuvre du Luini. --

Procédés employés pour le transfert des fresques. 253

SHANGHAÏ, LA MÉTROPOLE CHINOISE

Par _M. ÉMILE DESCHAMPS_

I. -- Woo-Sung. -- Au débarcadère. -- La Concession

française. -- La Cité chinoise. -- Retour à notre

concession. -- La police municipale et la prison. -- La

cangue et le bambou. -- Les exécutions. -- Le corps de

volontaires. -- Émeutes. -- Les conseils municipaux. 265

II. -- L'établissement des jésuites de Zi-ka-oueï. --

Pharmacie chinoise. -- Le camp de Kou-ka-za. -- La fumerie

d'opium. -- Le charnier des enfants trouvés. -- Le

fournisseur des ombres. -- La concession internationale. --

Jardin chinois. -- Le Bund. -- La pagode de Long-hoa. --

Fou-tchéou-road. -- Statistique. 277

L'ÉDUCATION DES NÈGRES AUX ÉTATS-UNIS

Par _M. BARGY_

Le problème de la civilisation des nègres. -- L'Institut

Hampton, en Virginie. -- La vie de Booker T. Washington. --

L'école professionnelle de Tuskegee, en Alabama. --

Conciliateurs et agitateurs. -- Le vote des nègres et la

casuistique de la Constitution. 289

À TRAVERS LA PERSE ORIENTALE

Par _le Major PERCY MOLESWORTH SYKES_

_Consul général de S. M. Britannique au Khorassan_.

I. -- Arrivée à Astrabad. -- Ancienne importance de la

ville. -- Le pays des Turkomans: à travers le steppe et les

Collines Noires. -- Le Khorassan. -- Mechhed: sa mosquée;

son commerce. -- Le désert de Lout. -- Sur la route de

Kirman. 301

II. -- La province de Kirman. -- Géographie: la flore, la

faune; l'administration, l'armée. -- Histoire: invasions et

dévastations. -- La ville de Kirman, capitale de la

province. -- Une saison sur le plateau de Sardou. 313

III. -- En Baloutchistan. -- Le Makran: la côte du golfe

Arabique. -- Histoire et géographie du Makran. -- Le Sarhad. 325

IV. -- Délimitation à la frontière perso-baloutche. -- De

Kirman à la ville-frontière de Kouak. -- La Commission de

délimitation. -- Question de préséance. -- L'oeuvre de la

Commission. -- De Kouak à Kélat. 337

V. -- Le Seistan: son histoire. -- Le delta du Helmand. --

Comparaison du Seistan et de l'Égypte. -- Excursions dans le

Helmand. -- Retour par Yezd à Kirman. 349

AUX RUINES D'ANGKOR

Par _M. le Vicomte DE MIRAMON-FARGUES_

De Saïgon à Pnôm-penh et à Compong-Chuang. -- À la rame sur

le Grand-Lac. -- Les charrettes cambodgiennes. -- Siem-Réap.

-- Le temple d'Angkor. -- Angkor-Tom -- Décadence de la

civilisation khmer. -- Rencontre du second roi du Cambodge.

-- Oudong-la-Superbe, capitale du père de Norodom. -- Le

palais de Norodom à Pnôm-penh. -- Pourquoi la France ne

devrait pas abandonner au Siam le territoire d'Angkor. 361

EN ROUMANIE

Par _M. Th. HEBBELYNCK_

I. -- De Budapest à Petrozeny. -- Un mot d'histoire. -- La

vallée du Jiul. -- Les Boyards et les Tziganes. -- Le marché

de Targu Jiul. -- Le monastère de Tismana. 373

II. -- Le monastère d'Horezu. -- Excursion à Bistritza. --

Romnicu et le défilé de la Tour-Rouge. -- De Curtea de Arges

à Campolung. -- Défilé de Dimboviciora. 385

III. -- Bucarest, aspect de la ville. -- Les mines de sel de

Slanic. -- Les sources de pétrole de Doftana. -- Sinaïa,

promenade dans la forêt. -- Busteni et le domaine de la

Couronne. 397

CROQUIS HOLLANDAIS

Par _M. Lud. GEORGES HAMÖN_

_Photographies de l'auteur._

I. -- Une ville hollandaise. -- Middelburg. -- Les nuages.

-- Les _boerin_. -- La maison. -- L'éclusier. -- Le marché.

-- Le village hollandais. -- Zoutelande. -- Les bons

aubergistes. -- Une soirée locale. -- Les sabots des petits

enfants. -- La kermesse. -- La piété du Hollandais. 410

II. -- Rencontre sur la route. -- Le beau cavalier. -- Un

déjeuner décevant. -- Le père Kick. 421

III. -- La terre hollandaise. -- L'eau. -- Les moulins. --

La culture. -- Les polders. -- Les digues. -- Origine de la

Hollande. -- Une nuit à Veere. -- Wemeldingen. -- Les cinq

jeunes filles. -- Flirt muet. -- Le pochard. -- La vie sur

l'eau. 423

IV. -- Le pêcheur hollandais. -- Volendam. -- La lessive. --

Les marmots. -- Les canards. -- La pêche au hareng. -- Le

fils du pêcheur. -- Une île singulière: Marken. -- Au milieu

des eaux. -- Les maisons. -- Les moeurs. -- Les jeunes

filles. -- Perspective. -- La tourbe et les tourbières. --

Produit national. -- Les tourbières hautes et basses. --

Houille locale. 433

ABYDOS

dans les temps anciens et dans les temps modernes

Par _M. E. AMELINEAU_

Légende d'Osiris. -- Histoire d'Abydos à travers les

dynasties, à l'époque chrétienne. -- Ses monuments et leur

spoliation. -- Ses habitants actuels et leurs moeurs. 445

VOYAGE DU PRINCE SCIPION BORGHÈSE AUX MONTS CÉLESTES

Par _M. JULES BROCHEREL_

I. -- De Tachkent à Prjevalsk. -- La ville de Tachkent. --

En tarentass. -- Tchimkent. -- Aoulié-Ata. -- Tokmak. -- Les

gorges de Bouam. -- Le lac Issik-Koul. -- Prjevalsk. -- Un

chef kirghize. 457

II. -- La vallée de Tomghent. -- Un aoul kirghize. -- La

traversée du col de Tomghent. -- Chevaux alpinistes. -- Une

vallée déserte. -- Le Kizil-tao. -- Le Saridjass. --

Troupeaux de chevaux. -- La vallée de Kachkateur. -- En vue

du Khan-Tengri. 469

III. -- Sur le col de Tuz. -- Rencontre d'antilopes. -- La

vallée d'Inghiltchik. -- Le «tchiou mouz». -- Un chef

kirghize. -- Les gorges d'Attiaïlo. -- L'aoul d'Oustchiar.

-- Arrêtés par les rochers. 481

IV. -- Vers l'aiguille d'Oustchiar. -- L'aoul de Kaende. --

En vue du Khan-Tengri. -- Le glacier de Kaende. -- Bloqués

par la neige. -- Nous songeons au retour. -- Dans la vallée

de l'Irtach. -- Chez le kaltchè. -- Cuisine de Kirghize. --

Fin des travaux topographiques. -- Un enterrement kirghize. 493

V. -- L'heure du retour. -- La vallée d'Irtach. -- Nous

retrouvons la douane. -- Arrivée à Prjevalsk. -- La

dispersion. 505

VI. -- Les Khirghizes. -- L'origine de la race. -- Kazaks et

Khirghizes. -- Le classement des Bourouts. -- Le costume

khirghize. -- La yourte. -- Moeurs et coutumes khirghizes.

-- Mariages khirghizes. -- Conclusion. 507

L'ARCHIPEL DES FEROÉ

Par _Mlle ANNA SEE_

Première escale: Trangisvaag. -- Thorshavn, capitale de

l'Archipel; le port, la ville. -- Un peu d'histoire. -- La

vie végétative des Feroïens. -- La pêche aux dauphins. -- La

pêche aux baleines. -- Excursions diverses à travers

l'Archipel. 517

PONDICHÉRY

chef-lieu de l'Inde française

Par _M. G. VERSCHUUR_

Accès difficile de Pondichéry par mer. -- Ville blanche et

ville indienne. -- Le palais du Gouvernement. -- Les hôtels

de nos colonies. -- Enclaves anglaises. -- La population;

les enfants. -- Architecture et religion. -- Commerce. --

L'avenir de Pondichéry. -- Le marché. -- Les écoles. -- La

fièvre de la politique. 529

UNE PEUPLADE MALGACHE LES TANALA DE L'IKONGO

Par _M. le Lieutenant ARDANT DU PICQ_

I. -- Géographie et histoire de l'Ikongo. -- Les Tanala. --

Organisation sociale. Tribu, clan, famille. -- Les lois. 541

II. -- Religion et superstitions. -- Culte des morts. --

Devins et sorciers. -- Le Sikidy. -- La science. --

Astrologie. -- L'écriture. -- L'art. -- Le vêtement et la

parure. -- L'habitation. -- La danse. -- La musique. -- La

poésie. 553

LA RÉGION DU BOU HEDMA

(sud tunisien)

Par _M. Ch. MAUMENÉ_

Le chemin de fer Sfax-Gafsa. -- Maharess. -- Lella Mazouna.

-- La forêt de gommiers. -- La source des Trois Palmiers. --

Le Bou Hedma. -- Un groupe mégalithique. -- Renseignements

indigènes. -- L'oued Hadedj et ses sources chaudes. -- La

plaine des Ouled bou Saad et Sidi haoua el oued. -- Bir

Saad. -- Manoubia. -- Khrangat Touninn. -- Sakket. -- Sened.

-- Ogla Zagoufta. -- La plaine et le village de Mech. --

Sidi Abd el-Aziz. 565

DE TOLÈDE À GRENADE

Par _Mme JANE DIEULAFOY_

I. -- L'aspect de la Castille. -- Les troupeaux en

_transhumance_. -- La Mesta. -- Le Tage et ses poètes. -- La

Cuesta del Carmel. -- Le Cristo de la Luz. -- La machine

hydraulique de Jualino Turriano. -- Le Zocodover. -- Vieux

palais et anciennes synagogues. -- Les Juifs de Tolède. --

Un souvenir de l'inondation du Tage. 577

II. -- Le Taller del Moro et le Salon de la Casa de Mesa. --

Les pupilles de l'évêque Siliceo. -- Santo Tomé et l'oeuvre

du Greco. -- La mosquée de Tolède et la reine Constance. --

Juan Guaz, premier architecte de la Cathédrale. -- Ses

transformations et adjonctions. -- Souvenirs de las Navas.

-- Le tombeau du cardinal de Mendoza. Isabelle la Catholique

est son exécutrice testamentaire. -- Ximénès. -- Le rite

mozarabe. -- Alvaro de Luda. -- Le porte-bannière d'Isabelle

à la bataille de Toro. 589

III. -- Entrée d'Isabelle et de Ferdinand, d'après les

chroniques. -- San Juan de los Reyes. -- L'hôpital de Santa

Cruz. -- Les Soeurs de Saint-Vincent de Paul. -- Les

portraits fameux de l'Université. -- L'ange et la peste. --

Sainte-Léocadie. -- El Cristo de la Vega. -- Le soleil

couchant sur les pinacles de San Juan de los Reyes. 601

IV. -- Les «cigarrales». -- Le pont San Martino et son

architecte. -- Dévouement conjugal. -- L'inscription de

l'Hôtel de Ville. -- Cordoue, l'Athènes de l'Occident. -- Sa

mosquée. -- Ses fils les plus illustres. -- Gonzalve de

Cordoue. -- Les comptes du _Gran Capitan_. -- Juan de Mena.

-- Doña Maria de Parèdes. -- L'industrie des cuirs repoussés

et dorés. 613

TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--25e LIV. Nº 25.--24 Juin 1905.

[Illustration: L'école maternelle de Hampton accueille et occupe les

négrillons des deux sexes.--D'après une photographie.]

L'ÉDUCATION DES NÈGRES AUX ÉTATS-UNIS

Par M. BARGY.

Le problème de la civilisation des nègres. -- L'institut Hampton,

en Virginie. -- La vie de Booker T. Washington. -- L'école

professionnelle de Tuskegee, en Alabama. -- Conciliateurs et

agitateurs. -- Le vote des nègres et la casuistique de la

Constitution.

[Illustration: Institut Hampton: cours de travail manuel.--D'après une

photographie.]

La démocratie américaine a à résoudre, comme la démocratie française,

le problème de la civilisation des nègres. Mais aux États-Unis, les

nègres ne sont pas sujets, ils sont _citoyens_. Ils forment le

_huitième_ des électeurs. La population noire des États-Unis, _d'un

million_ au début du siècle, est montée à _neuf millions_. Dans les

six États du sud-est, le nombre des noirs l'emporte de cent mille sur

celui des blancs. Ces six États risquent d'être six _républiques

nègres_. M. Paul Bourget a remarqué que les marchands d'esclaves

avaient plus fait que tous les missionnaires, puisque par eux près de

dix millions d'Africains jouissent de la civilisation américaine. Et,

s'ils en deviennent les maîtres sur un quart du territoire, quel

caprice de la destinée!

Aussi la question des nègres est-elle une question de vie ou de mort

pour le peuple américain. On a fondé des comités pour leur persuader

de coloniser l'Afrique, mais ils aiment mieux être citoyens de la

République américaine que de la République de Liberia: un jour, un

blanc se félicitait de ce que six cents d'entre eux venaient de

s'embarquer pour la Guinée. «Oui, dit un nègre, mais le même matin il

en est né six cents autres.»

Aussi, les gens de bon sens désespèrent-ils de la déportation par

persuasion; ils ne comptent plus que sur l'éducation des noirs pour

adoucir les préjugés de couleur et prévenir la guerre civile. Il y a

quelques années, c'était l'usage, dans l'État du Mississipi, qu'avant

l'élection les blancs courussent le pays en armes, avec des cris et

des salves autour des habitations des nègres. Un orateur, à la

Chambre, protesta contre des menaces qui privaient les nègres du droit

de vote: le député du Mississipi répondit, avec une impertinente

ironie, que les fusillades étaient pour les avertir de l'élection; il

regrettait que ses frères de couleur se méprissent sur le sens de ces

démonstrations, et que si peu prissent la peine d'aller aux urnes,

malgré l'effort des blancs pour leur rafraîchir la mémoire. Dans la

Caroline du Nord, la veille de l'élection de 1898, un ancien député

prononça de sang-froid ces paroles: «J'ai déjà dit en public que nous

aurions dans ce comté la suprématie des blancs, fallût-il barrer de

cadavres le courant du fleuve, et j'ai voulu dire exactement ce que

les mots disent.» Dans un district où les nègres avaient voté, les

lumières furent tout d'un coup éteintes dans la salle de vote. Quand

on les ralluma, deux nègres attardés se virent entourés de revolvers;

cinq cents blancs gardaient la place, avec un canon sur une voiture.

Ils firent le dépouillement, les deux prisonniers durent en signer les

chiffres, qui étaient faux. Le lendemain, dans la capitale de l'État,

une bande brûla l'imprimerie du journal nègre et força le Conseil

municipal à démissionner; neuf noirs furent tués, et le soir, la

ville, sous son gouvernement révolutionnaire, était tranquille, avec

des postes en armes aux coins des rues; les chefs du parti noir furent

bannis de l'État. Le président Mac Kinley et ses ministres décidèrent,

en Conseil, qu'il n'y avait pas lieu pour le Gouvernement fédéral

d'intervenir.

Contre un mal sans remède spécifique, l'éducation est une mesure

d'autant plus séduisante que l'effet en est incalculable; comme tout

ce qui est sauveur et mystérieux, l'enseignement des nègres est

l'objet d'une foi qui touche à la superstition, et l'expérience qu'en

ont les Américains peut servir d'école à toutes les démocraties qui

ont des citoyens ou des sujets de sang noir.

Avant 1860, les seize États du Sud interdisaient, sous peine du fouet,

d'instruire les nègres, esclaves ou libres, et quand les magistrats

surprenaient un enseignement secret, le maître et les élèves étaient

roués de coups de lanières. Les noirs ne pouvaient prêcher ou écouter

un sermon qu'en vertu d'une permission écrite et en présence de cinq

notables blancs. Même dans le Nord, les nègres du Sud ne pouvaient

s'instruire; en 1833, une institutrice du Connecticut, qui reçut une

fillette noire, perdit toutes ses élèves blanches; elle fonda une

école pour les négresses du Sud: la Chambre du Connecticut interdit

par une loi d'instruire les noirs nés hors de l'État; la foule

assaillit l'école avec des barres de fer, en brisa les fenêtres, et

l'institutrice resta en prison jusqu'au paiement de son amende par ses

amis.

[Illustration: Booker T. Washington, le leader de l'éducation des

nègres aux États-Unis, fondateur de l'école de Tuskegee, dans son

costume universitaire.--D'après une photographie.]

Ce fut de 1865 à 1870, après la guerre de Sécession, que s'organisa

l'éducation des nègres. La guerre à peine finie, le Nord triomphant

envoya au Sud battu neuf mille trois cents éducateurs; des centaines

de jeunes filles riches affrontèrent en pays ennemi la rancune des

blancs vaincus, pour instruire les noirs libérés. On fonda, peu à peu,

plus de cent cinquante écoles d'enseignement secondaire ou supérieur.

Mais, comme les races ou les classes dont la culture commence, les

nègres prirent le dégoût du travail manuel, dégradé par l'esclavage;

la besogne physique leur semblait un reste de servitude, et les

nouveaux affranchis rêvaient de savoir des bribes de latin pour

devenir instituteurs, prédicateurs ou fonctionnaires. Une congrégation

de deux cents membres avait dix-huit ministres. Dès qu'un nègre savait

quelque chose, il se laissait tomber sur les dalles de l'église et y

restait trois heures sans bouger: c'était «l'appel de Dieu», qui lui

donnait droit à une chaire. D'autres préféraient un poste de maître

d'école; un d'eux offrit aux gens d'un village d'enseigner, à leur

choix, que la terre était ronde ou plate.

En face de ce danger, on tenta un grand effort pour éveiller chez les

nègres la vocation des métiers manuels. L'homme qui fit le plus pour

adapter leurs goûts aux besoins de leur milieu fut le général

Armstrong: dès 1868, il avait conçu l'Institut Hampton, en Virginie,

qui, après avoir inspiré des oeuvres de même ordre, reste le type de

_l'École industrielle et agricole_ pour les nègres. Son père,

missionnaire aux îles Hawaï, y avait été ministre de l'Instruction

publique et y avait bâti cinq cents écoles pour la population de

couleur. Mais dans ses tournées, à cheval ou en canot, à travers ces

îles volcaniques, le fils avait remarqué que le goût des enfants pour

les livres et des adultes pour les prières ne les empêchait pas de

vivre par tas, parents et étrangers, dans des cabanes sans divisions;

et il conclut qu'on aurait mieux fait d'organiser leur vie que de

leur enseigner des idées. Il prit part à la guerre de Sécession comme

colonel d'un régiment de nègres, et fut saisi de leur intrépidité, de

leur gratitude, de leur zèle à épeler leurs alphabets sous le feu de

l'ennemi.

[Illustration: Institut Hampton: le cours de maçonnerie.--D'après une

photographie.]

La fondation de Hampton est caractéristique des méthodes de la

philanthropie américaine, qui a le tempérament commercial, et dont

l'audace est faite d'une confiance illimitée dans les ressources du

crédit. Elle a l'art d'employer l'argent avant de l'avoir, et de faire

servir au bien public des capitaux qui n'existent pas encore. Le

général Armstrong avait découvert, dans un fond de baie, un vaste

terrain avec un large front sur la mer, qui lui semblait le lieu idéal

pour une école industrielle; mais il lui manquait quarante-cinq mille

francs pour s'en assurer la propriété. Un jour, il se promenait en

silence avec un ami, sur une terrasse d'où on dominait la baie, et

tous deux se demandaient s'ils devaient acheter le terrain, sans avoir

de quoi le payer. «Général, dit l'ami, achetez-le!--Mais

l'argent?--Prenez le terrain, l'argent viendra.» C'est la théorie

américaine qu'il y a dans les dettes une sorte de vertu magique qui

attire l'argent, et que quand _il faut_ une somme pour combler un

trou, le trou fait venir la somme. Le général acheta le sol, payable à

six mois: peu de temps avant l'échéance, un testament fut ouvert, qui

léguait 50 000 francs à la cause de l'éducation des nègres;

l'exécuteur testamentaire apprit qu'une oeuvre en leur faveur avait

besoin de cette somme pour ne pas faire banqueroute, et comme les

Américains se font un point d'honneur de ne jamais laisser une bonne

oeuvre faire faillite, le legs fut remis au général Armstrong.

Ce n'était là que le premier épisode de l'entreprise où il risquait le

tout pour le tout. Il avait calculé qu'en trois ans l'Institut aurait

démontré son utilité et que les dons alors afflueraient; aussi

recommanda-t-il au chef charpentier qui dressa le premier baraquement

de ne pas trop le soigner: «Ce n'est que pour trois ans», lui dit-il.

On ne peut pas dire aux États-Unis, comme ailleurs, que le provisoire

est ce qui dure: au bout de trois ans, il mit en construction les

bâtiments en maçonnerie, considérant comme négligeable la question de

savoir ce qu'il avait en caisse. Un matin qu'il n'avait plus d'argent

pour la paye, il établit son bilan et trouva un déficit de 85 000

francs; il appela ses collaborateurs: «Je pars pour le Nord pour

trouver l'argent, leur dit-il; si je ne le trouve pas, vous ne me

reverrez jamais.» Il risquait sa position et presque son honneur pour

son oeuvre philanthropique, comme un spéculateur les aurait risqués

pour son propre profit. Il fit une tournée dans les États du Nord et,

à coups de conférences et de démarches, trouva l'argent.

Ainsi fut fait le premier bâtiment. Enhardi par sa propre hardiesse,

il en commença un second dont le devis était de 350 000 francs. Il fit

creuser tout l'emplacement des fondations et entasser à l'entour tous

les matériaux de la construction: le terrain avait l'aspect d'un

chantier géant et désert, plein de ce pathétique qu'offrent les

grandes oeuvres interrompues. C'était la mise en scène qu'il avait

ménagée pour recevoir ses amis de Boston, invités en bande à visiter

l'Institut. «La façon de faire, disait-il, c'est de creuser de grands

trous, et d'entasser à l'entour les briques et les poutres, puis de

faire venir les gens du Nord: ce spectacle les persuadera.» Ainsi dit,

ainsi fait: les trous béants et les piles abandonnées touchèrent le

coeur des visiteurs, et, peu après qu'ils étaient repartis, les

350 000 francs arrivèrent.

L'audace se communiquait du chef à ses aides. Lors d'une panique

financière qui avait ruiné ou menacé toutes les fortunes des

États-Unis, le général, incertain de l'avenir des amis de son oeuvre,

envoya de Boston l'ordre de cesser les nouveaux travaux de l'Institut.

«Arrêtez le travail de bâtisse, écrivait-il; je n'ai pas d'argent en

vue.» Mais le directeur des constructions avait une telle confiance

dans les ressources du général, qu'il tint l'ordre de suspendre les

travaux pour nul et non avenu. Il prit sur lui la responsabilité que

le chef lui-même n'osait plus prendre. Il alla dire à la ronde aux

manoeuvres et aux artisans, d'un bout à l'autre du chantier: «Nous ne

pouvons plus payer qu'à fin de mois au lieu de payer par semaine;

acceptez-vous ces conditions?» Tous acceptèrent sans hésiter: à la fin

du mois la crise financière était passée, et l'argent recommençait à

venir.

Un des nègres élevés à Hampton conte ainsi ses impressions au sujet du

général: «Il y avait dans cet homme, dit-il, quelque chose qui me

semblait prodigieux; il disait: «Je veux une maison ici»; il n'avait

pas un sou pour la bâtir, et il la bâtissait. Moi, tout en piochant

aux fondations, je me demandais comment elle s'élèverait, puis je

pensais à ce que dit la Bible: «Si tu as la foi, crie aux montagnes de

là-bas de se soulever, et elles se soulèveront.»

Dès le début, en 1868, le général définit ainsi le but de l'oeuvre:

«Former une jeunesse d'élite qui s'en ira diriger sa race par son

exemple, acquérant de la terre et des maisons. Ne pas lui donner un

dollar quand elle peut le gagner. Enseigner le respect du travail,

remplacer la routine par l'adresse; et, à cette fin, bâtir un système

industriel, dont le but soit non seulement le gain de la vie et le

travail intelligent, mais la formation du caractère.»

[Illustration: Institut Hampton: le cours de laiterie.--D'après une

photographie.]

Aujourd'hui, l'Institut Hampton comprend 55 bâtiments et 185 hectares.

Le budget était, il y a quelques années, de 775 000 francs par an,

dont les élèves remboursaient un tiers en travail; la différence, soit

plus de 500 000 francs pour 650 étudiants, porte à plus de 780 francs

par tête le coût de l'éducation. Les recettes sont de 50 000 francs de

subvention, 50 000 francs de rentes et 300 000 francs en moyenne de

dons annuels.

Dans l'enseignement professionnel, les élèves qui suivent les cours

d'ateliers, cinq jours par semaine, sont payés pour une partie de ce

qu'ils y font et ont un jour libre pour travailler à leur compte. Dans

l'enseignement libéral, où le travail des cours n'est pas productif,

ils ont deux jours libres, qui leur permettent de gagner environ 25

francs par mois, soit la moitié de leur pension. Les élèves entrés

sans ressources suivent des cours du soir et, en travaillant le jour,

économisent la première année de quoi payer leur pension la seconde.

L'enseignement s'efforce d'être large en restant pratique, pour

habituer garçons et filles à faire de la vie ouvrière une vie

harmonieuse. La science y est étudiée dans ses rapports avec

l'agriculture. Les cours de médecine y comportent des pansements aussi

bien que des expériences de chimie; la gymnastique y est conçue comme

une hygiène; elle n'a pas pour but de faire des athlètes, mais de

resserrer l'intimité des systèmes nerveux et musculaire, d'assurer une

pose saine et un souffle normal dans les travaux de tous les jours.

Les cours professionnels font la part du travail théorique et du

travail de chantier.

[Illustration: Institut Hampton: le cours d'électricité.--D'après une

photographie.]

L'histoire de Hampton a été une lutte de chaque jour contre le préjugé

de race. En 1870, pour un meeting en faveur de l'École, le général

Armstrong fit venir l'orateur nègre Langston, qui arriva de nuit à

l'hôtel où sa chambre avait été retenue.--Le lendemain matin, conte un

ami, je lui fis passer ma carte; le groom me demanda de le décrire; je

dis que c'était un nègre. «Un nègre à l'hôtel, s'écria-t-il, oh non!

il n'y en a pas.» On le trouva. Les patrons, avisés et terrifiés,

tinrent consultation; à ce moment, le gouverneur lui fit passer sa

carte: on ne pouvait le mettre à la porte pendant qu'il recevait le

gouverneur. Puis ce fut une suite d'autorités de la ville qui le

demandaient; les patrons ne saisirent pas le moment de le faire

partir. Autrefois, les «chants des plantations», ces mélopées étranges

des esclaves, évocatrices des plaines sans fin sous le soleil, étaient

un souvenir de la servitude, et les nègres en avaient honte, sans

pouvoir s'empêcher de les chanter malgré eux, quand il n'y avait pas

de blancs autour d'eux; mais Hampton en a réhabilité la troublante

poésie: le choeur des élèves va les chanter dans des tournées au

profit de l'école, instructives et productives. Ce sont des voyages

dont le chant fait les frais: ils visitent les manufactures, les lieux

historiques, les personnes éminentes. «On ne se connaît bien, dit un

de leurs maîtres, que quand on a voyagé ensemble.» Un jour, à leur

passage dans une ville, les bonnes de l'hôtel refusèrent de les

servir: les dames qui vivaient à l'hôtel se levèrent et les servirent

elles-mêmes; les journaux illustrés dessinèrent la scène. Une autre

réclame pour Hampton y fut l'entrée de «Pluie au Visage», le héros

indien chanté par Longfellow, dix ans après ses massacres: elle

inspira à Whittier, comme contre-partie au poème de guerre de

Longfellow, le poème de paix du «Grand Cor».

L'une des oeuvres dont l'Institut Hampton est le plus fier, c'est

l'éducation de M. Booker T. Washington. Il y a aux États-Unis un nègre

dont le petit nom d'esclave était Booker, qui, ayant à s'improviser un

état civil lors de la libération, choisit le nom de Washington, et

qui, ayant appris vers vingt ans que sa mère l'avait baptisé

Tagliaferro, fait retentir toute l'Amérique du nom de Booker

Tagliaferro Washington. Il est le nègre des États-Unis, le nègre-type,

le nègre-modèle, la preuve vivante de ce que l'éducation fera de sa

race, la réponse allante et venante aux préjugés antinègres. Le prince

Henri de Prusse a demandé à lui serrer la main. Le président Roosevelt

a fort ému le Sud en invitant à sa table ce nègre représentatif.

Il ne sait ni la date ni le lieu de sa naissance; il passa son enfance

dans une cabane de planches sur la terre battue, et son plus ancien

souvenir est celui d'un réveil en sursaut pour manger un poulet que sa

mère venait de voler et avait fait cuire au milieu de la nuit. Après

l'affranchissement, il travailla dans une usine à sel, où il n'apprit

qu'à écrire le nombre 18 sur des tonneaux sans savoir ses chiffres. Il

avait une telle soif de s'instruire que sa mère, à sa prière, lui

procura un alphabet; mais pas un des nègres ne savait lire, et les

signes «b, a: ba; c, a: ca» restaient pour lui des hiéroglyphes. Un

nègre qui lisait le journal passa par le village: on le retint comme

maître d'école, et en payement chaque famille le nourrissait un jour à

tour de rôle. Il y avait des élèves de soixante-quinze ans; c'était

l'ambition des vieux de déchiffrer la Bible avant de mourir. Retenu le

jour à l'usine, Booker suivait les classes du soir: il les regardait

comme un tel privilège qu'il y apprit plus qu'il n'eût fait le jour,

et ce souvenir a fait de lui, depuis, un fervent des cours du soir.

Puis il travailla dans les mines. Il conte que c'était une vie de

dangers et de terreurs. «J'ai remarqué, dit-il, que les enfants des

mines sont des nains de corps et d'esprit; ils perdent toute ambition

d'être autre chose que des mineurs.» Un jour, dans l'obscurité de la

mine, deux ouvriers parlaient d'une école pour nègres, où les élèves

payaient en travail leur pension: Booker se glissa pour les écouter et

entendit le nom de l'Institut de Hampton. À petites journées, gagnant

son pain ou se passant de pain, il arriva devant l'école: «La première

vue des bâtiments de briques à trois étages, dit-il, me paya de toute

ma peine; c'était la terre promise; la vie prenait un sens nouveau.»

Il avait tant l'air d'un vagabond que la directrice hésitait à

l'admettre, et avec effroi il la vit recevoir d'emblée d'autres

candidats. Au bout de quelques heures, elle lui donna un balai pour

nettoyer une classe. Il la balaya trois fois, il l'épousseta quatre

fois; quand la directrice revint et eut passé le mouchoir dans tous

les recoins sans trouver de poussière, elle lui dit tranquillement:

«Je pense que vous pourrez être admis.» Ce fut son examen d'entrée. À

l'école, il eut pour la première fois deux draps de lit: le premier

soir, il se coucha dessous; le second, soir dessus; le troisième,

entre les deux; ce fut le commencement pour lui de la civilisation.

Le bien engendre le bien; M. Washington voulut rendre à ses

compatriotes les services qu'il avait reçus, et il fonda l'école

professionnelle de Tuskegee, en Alabama, qui est, avec Hampton, une

institution-modèle. Il voulut que les commencements en fussent humbles

pour que la croissance en fût normale. Il fit avec ses premiers élèves

les premières briques des bâtiments; beaucoup se lassèrent de patauger

dans la glaise; trois cuissons manquèrent; pour faire les frais de la

quatrième, il dut aller mettre sa propre montre en gage à la ville;

mais aujourd'hui, grâce à son école, la briqueterie est dans le Sud

une spécialité de ses anciens élèves[1].

[Note 1: Sur la vie et les oeuvres de Booker T. Washington,

consulter sa très attachante autobiographie: _Booker T.

Washington, l'autobiographie d'un nègre_, traduit de

l'anglais par Othon Guerlac; Paris, Plon, 1903.]

[Illustration: Institut Hampton: le cours de menuiserie.--D'après une

photographie.]

À Tuskegee comme à Hampton, le mot d'ordre est l'adaptation du nègre

aux besoins précis de la communauté où il vit. Dans ses causeries,

M. Washington aime à conter cette anecdote:--Je causais, dit-il,

avec un jeune nègre qui étudie la médecine dans une de nos

universités, et je lui demandai, en l'interrogeant sur ses études,

quelle spécialité il avait choisie: «Je m'occupe des maladies

nerveuses, me répondit-il.--Mais où comptez-vous donc exercer votre

profession? interrogeai-je.--Aux bouches du Mississipi, parmi la

population de couleur où j'ai été élevé et où ma famille est

encore...» Alors M. Washington insinua doucement à son frère noir

que, dans ce cas, il vaudrait peut-être mieux s'appliquer à l'étude

des fièvres, de la malaria ou de la fièvre jaune. Et il ajouta:

«Voyez-vous, mon ami, nous sommes à un stade de civilisation où

nous ne connaissons pas encore ces maladies des races dégénérées,

qu'on appelle les maladies nerveuses.»

[Illustration: Le salut au drapeau exécuté par les négrillons de

l'institut Hampton.--D'après une photographie.]

M. Washington personnifie l'assimilation de la race nègre à la race

anglo-saxonne. Il va prêchant le bain quotidien, qui est le

commencement du respect de soi. Quand il parle de l'affranchissement,

il dit qu'en une heure la race nègre a hérité des problèmes séculaires

de la race anglo-saxonne. À New York, les fils de Juifs polonais, de

Napolitains et de Syriens disent couramment: «Nous autres,

Anglo-Saxons.» L'idéal de M. Washington, c'est que l'éducation

permette aux nègres de dire: «Nous autres, Anglo-Saxons.» Il y va de

l'unité et de l'intégrité de la république américaine; mais, même dans

les colonies de la France, où les nègres ne votent pas, ne serait-il

pas beau qu'un ancien esclave du marché du Soudan mit les noirs à même

de dire: «Nous autres, Latins!»

L'éducation des nègres sera-t-elle le salut des États du Sud? On peut

déjà prédire l'amélioration des noirs, on ne peut encore en prévoir le

contre-coup sur les blancs. Entre le progrès d'une des deux races et

l'effet de ce progrès sur l'autre, il faut qu'un peu de temps passe.

Le problème est à deux facteurs: «J'admets, disait un jour un blanc,

que quand tous les noirs sauront lire et écrire, la moitié du préjugé

disparaîtra.--- Oui, répondit un nègre, et quand tous les blancs

sauront lire et écrire, l'autre moitié disparaîtra à son tour.»

Un rapprochement marque le progrès des nègres; leurs deux grandes

écoles professionnelles, Hampton et Tuskegee, fondées l'une en 1868 et

l'autre vers 1890, sont comme l'école-mère et l'école-fille; toutes

deux sont soutenues par les blancs du Nord; mais la première n'a que

des maîtres de race blanche, la seconde n'en a que de race noire, et

un Institut du même ordre, fondé en 1901 à Winston-Salem, marque la

troisième étape vers l'indépendance des noirs: ce n'en sont pas

seulement les professeurs, mais les donateurs mêmes qui sont nègres,

et un seul d'entre eux y a dépensé en un an 25 000 francs.

[Illustration: Institut Hampton: le cours de chimie.--D'après une

photographie.]

Les nègres, avec leur faculté d'imitation, s'assimilent les ambitions

de leurs compatriotes blancs, et il y en a parmi eux qui sont des

types du «self made man», de l'Américain fils de ses oeuvres. Un de

leurs orateurs, Edwards, perdit sa mère en naissant, et son enfance en

loques se passa dans les rues, où un blanc, du nom de Simpson, le

remarqua et lui donnait parfois un sou. On ne sait comment l'enfant

entendit parler de l'Institut Tuskegee: il noua tout ce qu'il avait

dans un mouchoir et, sans un sou, fit près de 200 kilomètres à pied. À

Tuskegee, il gagna sa pension; mais, un jour qu'il avait besoin de

livres, il écrivit à M. Simpson pour lui demander un prêt de 75

francs; son nom ne fut pas reconnu, la lettre fut jetée au panier,

ainsi qu'une seconde; il en écrivit une troisième. Frappé de cette

persistance, M. Simpson envoya la somme. Bien des années plus tard, il

était assis sur sa véranda, quand un jeune nègre se présenta et lui

remit les 75 francs, avec les intérêts. L'histoire d'Edwards rappelle

celle de Booker T. Washington, et, comme Washington, il voulut que son

propre succès aidât à celui de ses frères; avec l'assistance

financière de M. Simpson, cet élève de Tuskegee fonda à son tour un

petit Tuskegee pour sa région, de même que Washington avait créé à

Tuskegee un petit Hampton.

Le symptôme le plus sûr de l'éducation civique des nègres, c'est leur

désir, à mesure qu'ils s'élèvent, d'aider au relèvement de plus

ignorants qu'eux. C'est ainsi que les nègres du Nord ont le sens de

leur responsabilité envers leurs frères du Sud. En 98, un coup de main

contre les noirs dans la Caroline avait provoqué, dans les villes du

Nord, des meetings de protestation, et j'assistai à celui de New York.

Dans un amphithéâtre en sous-sol, à voûte basse, plusieurs milliers de

nègres et de négresses s'étaient tassés; sur le pourtour, un cordon

continu de _policemen_ avec leurs visages roses d'Anglo-Saxons, les

entourait, comme la bordure d'une corbeille. La lumière électrique

ruisselait sur la chaux des voûtes, faisait luire toutes ces têtes

noires, et c'était un spectacle saisissant que cette assemblée

d'Africains venant au coeur de New York, dans une salle de conférences

populaires destinées à l'instruction de la démocratie américaine,

revendiquer leurs droits de citoyens.

[Illustration: Le basket ball dans les jardins de l'institut

Hampton.--D'après une photographie.]

Séance impressionnante par le sang-froid, la possession de soi-même,

le désir de vérité dont ne cessèrent de faire preuve ces esclaves de

la veille. En une génération, le contact des Américains a fait d'eux

des citoyens. Pas un instant la haine de race n'a percé. «Nous n'en

appellerons de l'illégalité qu'à la loi», dit le premier des orateurs.

Un interrupteur ayant crié: «Voilà trop longtemps que cela dure»,

toute l'assemblée d'une seule voix lui imposa le silence, et, en moins

d'une minute, le calme complet se rétablit. C'est un des signes les

plus sûrs de la rectitude de jugement et de la volonté d'aboutir, que

ce brusque retour d'une foule à l'ordre; et la discipline de cette

assemblée de nègres prouve que l'éducation morale a plus de part que

la race dans la manière de se conduire des hommes.

L'un des orateurs révéla brutalement les vices des noirs dans le Sud,

et comme il s'excusait auprès des auditeurs de parler si durement de

leurs frères, dans toute la salle éclata un grand cri de: «_Go on! The

truth!_ Continuez! La vérité!» Dans cette campagne des nègres du Nord

pour les nègres du Sud, ce qui domine, autant que le souci de leur

défense, c'est le souci de leur instruction. Le principe démocratique

que les droits civiques exigent les qualités de citoyen a pénétré

l'esprit des gens de couleur. Ils sont pour leurs frères du Sud des

aînés qui voudraient les rapprocher d'eux. Ils ont acclamé, hier, une

femme blanche qui organise des missions dans les villages noirs. Quand

elle eut exposé ses plans, une négresse se leva de l'amphithéâtre et

parla. On crut à une interruption, on la hua. Sans se troubler elle

tint tête au bruit, son obstination le fit cesser, et dans un profond

silence elle dit d'une voix claire que les huées n'avaient pas

altérée: «C'est un besoin du fond de mon coeur qui me force à dire un

mot. Je demande aux femmes de notre race d'offrir un vote unanime de

gratitude à la noble femme qui vient de nous défendre si noblement.»

Alors, toute la salle enthousiaste se leva, et les deux femmes se

regardant, l'une de la tribune, l'autre de sa place, toutes les voix

les acclamèrent, et tous les mouchoirs blancs s'agitèrent au-dessus

des têtes noires.

Le progrès des noirs leur vaudra-t-il un jour l'estime des blancs? Les

rapports faits au dernier Congrès nègre de Tuskegee citent des

symptômes de sympathie entre les deux races. Le fondateur d'une École

professionnelle conte dans son discours que les blancs n'étaient pas

d'abord bien disposés: «Mais, dit-il, nous avons spécialement veillé à

ne les blesser en rien, et, depuis sept ans que l'école marche, le

préjugé a disparu. Je crois que la façon de faire, pour les nègres,

est d'être patients et polis, de ne pas s'exaspérer quand on manque

de les comprendre, et de se faire une règle d'ajouter aux ressources

de la communauté où ils vivent.»--«Les blancs, dit un autre fondateur

d'école, promettent de nous aider beaucoup plus quand nous aurons fait

nos preuves.» Une anecdote montre comment le préjugé, peu à peu,

disparaîtra: dans le tirage au sort des places à la Chambre d'un des

États du Sud, un député blanc se trouva le voisin d'un nègre; il alla

se plaindre à grand bruit au président qui répondit que le tirage

était sans appel. Au bout d'un mois, un siège étant vacant, le

président le fit offrir au plaignant: «Ah! mais, maintenant, je ne

veux plus changer», répondit-il; le tact du nègre avait conquis le

blanc.

À M. Washington, humoriste et temporisateur, s'opposent des esprits

moins conciliants. Tout en admirant ce qu'il a fait pour

l'enseignement commercial, ils y préfèrent l'enseignement supérieur.

Ils soutiennent que leur race a plus besoin de chefs que d'artisans.

Ils ne partagent pas sa tolérance envers les lois antinègres; ils

veulent tout de suite l'égalité, politique et civique. Un écrivain

nègre de renom, M. Chestnut, a été jusqu'à soutenir que le remède au

préjugé de race n'est ni dans l'éducation des noirs, ni dans celle des

blancs, mais dans l'éducation _en commun_ des uns et des autres, qui

supposerait d'abord la reconnaissance de leur égalité. «On ne voit pas

bien, écrit-il, comment l'éducation seule résoudra le problème noir.

Il y a eu des nations libres sans instruction, il y en a eu

d'instruites qui ont été esclaves. Une nation ne commence point par

devenir riche et savante, pour devenir libre ensuite; elle commence

par la liberté--l'histoire le montre,--et souvent la culture ne fait

que la mener plus tard à l'esclavage. Depuis la guerre de Sécession,

l'éducation a fait de grands progrès dans le Sud; le préjugé de race y

est pourtant plus intense et plus intolérant qu'il ne fut jamais. Les

gens instruits ne semblent pas moins passionnés contre les nègres que

ne le sont les ignorants; un directeur d'école me disait un jour qu'il

n'y a pas de place pour les nègres dans le monde moderne, si ce n'est

sous terre.... Les blancs du Sud justifient leur façon de traiter les

noirs par la différence de race et par l'incompatibilité qui s'ensuit;

l'éducation ne fera pas que le nègre cesse d'être un nègre. Un système

d'éducation qui sépare les races depuis l'école maternelle jusqu'à

l'Université ne fait que fortifier la haine de race, et ne fera que

rendre les oppresseurs plus riches en ressources pour l'oppression,

les opprimés plus prompts à la ressentir.» Ce sont là de fortes

paroles, qui semblent contenir bien du vrai. Elles forment un revers

sombre à la confiance de ceux qui, comme M. Washington, espèrent

résoudre la question nègre par l'éducation commerciale des noirs dans

des écoles à part M. Chestnut parle en termes sévères de l'optimisme

de M. Washington: «Essayer de découvrir des avantages dans les lois

frauduleuses des États du Sud, ou les admettre comme un fait accompli,

c'est approuver un crime contre sa propre race. Ce n'est pas un beau

spectacle que de voir le volé applaudir le voleur. Le silence vaudrait

mieux.»--«Il n'y a pas de juste milieu, écrit-il, entre la justice et

l'injustice, entre un citoyen et un serf.»

[Illustration: Institut Hampton: le cours de cosmographie.--D'après

une photographie.]

Le Tour du Monde; Éducation des nègres aux États-Unis Journal des voyages et des voyageurs; 2e Sem. 1905 · 第 1 / 5 段