Il était quatre heures de l'après-midi, le lendemain, lorsque je me
présentai à l'hôtel du boulevard de Latour-Maubourg. Je savais que,
selon toute probabilité, ma mère serait sortie pour quelques visites. Je
pensais aussi que mon beau-père ne se serait pas senti mieux à la suite
de la course matinale qu'il avait faite la veille, jusqu'au Grand-Hôtel.
J'espérais donc le trouver au logis, peut-être couché. Ma mère, en
effet, n'était pas là, et il était, lui, resté à la maison. Il se tenait
dans ce cabinet de travail au plafond revêtu de sombres voussures de
bois, aux murs garnis de cuir de Cordoue, couleur de feuille-morte et
d'or, où nous avions eu notre première explication. Celle que je venais
provoquer était d'une autre importance, et cependant j'étais moins ému
cette fois-ci que l'autre. La certitude enfin possédée me procurait un
calme singulier, au point que je me souviens d'avoir pu causer une
minute avec le valet de pied qui m'introduisait et qui avait un enfant
malade. Je me rappelle aussi que je remarquai pour la première fois, à
travers une des fenêtres de l'escalier, un long et fumeux tuyau d'usine
dressé, depuis cet hiver sans doute, par delà le petit jardin. La
liberté de mon esprit était donc intacte--il faut bien que je le
reconnaisse pour être sincère jusqu'au bout--à la minute où je pénétrai
dans la vaste pièce. J'aperçus aussitôt mon beau-père qui, plongé dans
un grand fauteuil au coin de la cheminée dont la trappe était baissée,
coupait les pages d'un livre nouveau, avec un poignard à lame large,
courte et forte. Il avait rapporté ce couteau d'Espagne, comme beaucoup
d'autres armes qui traînaient un peu partout dans les diverses pièces où
il habitait. Je comprenais maintenant à quel ordre d'idées se rattachait
cette singulière manie. Il était habillé comme pour sortir, mais le
caractère altéré de sa physionomie témoignait de l'intensité de la crise
qu'il avait subie et qui pesait encore sur tout son être. Probablement
mon visage, à moi, exprimait une résolution extraordinaire, car je
reconnus à ses yeux, dès que nos regards se furent rencontrés, qu'il
venait de lire jusqu'au fond de ma pensée. Il me dit néanmoins un:
«C'est toi, André, comme tu es aimable d'être venu...» qui me prouva,
une fois de plus, le degré de son empire sur lui-même, et il me tendit
une main que je ne pris pas. Cet étrange refus opposé à son geste
d'accueil, le silence que je gardai pendant les premières minutes, la
contraction de mes traits sans doute et mes yeux menaçants, achevèrent
de l'éclairer sur la disposition d'esprit dans laquelle je venais à lui.
Tranquillement, il posa, sur la grande table qui tenait le milieu de la
chambre, et son livre et le couteau espagnol dont il venait de se
servir. Il se leva, s'adossa au marbre de la cheminée, et, croisant les
bras, me regarda de cet air altier qu'il savait prendre, et dont il
m'avait humilié tant de fois, durant toute ma jeunesse. Je fus le
premier à rompre le silence; je lui dis, répondant à sa phrase gracieuse
sur un ton de rudesse et le regardant, moi aussi, bien en face:
--Le temps des mensonges est passé... Vous avez deviné que je sais
tout?...
Il fronça le sourcil comme cela lui arrivait quand il était en proie à
une colère qu'il lui fallait dompter; ses yeux soutinrent les miens avec
une invincible fierté.
--Je ne te comprends pas..., me répondit-il simplement.
--Vous ne me comprenez pas?... répliquai-je, soit; je vais éclaircir vos
idées... Ma voix tremblait en prononçant ces mots, car mon sang-froid
commençait de s'en aller. La veille et dans ma conversation avec le
frère, j'avais pu voir à plein l'infâme bassesse d'un drôle et d'un
lâche. Tout au contraire, mon ennemi d'à présent, plus scélérat que
l'autre cependant, trouvait le moyen de garder une espèce de supériorité
morale, même à cette heure terrible où il sentait bien que son forfait
allait se dresser devant lui. Oui, cet homme était un criminel, mais de
grande race et sans vilenie. L'orgueil allumait toutes ses flammes sur
ce front chargé de sinistres pensées, où la peur n'apparaissait point,
non plus que le repentir. Dans ses yeux, tout semblables à ceux de son
frère, résidait une résolution farouche. Je sentis qu'il se défendrait
jusqu'au bout. Il ne se rendrait qu'à l'évidence, et cette force d'âme
déployée dans un pareil moment avait pour résultat de m'exaspérer. Le
sang me montait à la tête et mon coeur battait plus vite, tandis que je
continuais:
--Permettez-moi de reprendre les choses d'un peu haut... En 1864, il y
avait à Paris un homme qui aimait la femme de son ami le plus intime...
Quoique cet ami fût bien confiant, bien noble, bien facile à duper, il
s'aperçut de cet amour, et il commença d'en souffrir. Il devint jaloux,
quoiqu'il ne doutât point de la pureté du coeur de sa femme... jaloux
comme on est quand on aime trop... L'homme qui lui portait ainsi ombrage
s'aperçut de cette jalousie. Il comprit que la maison allait lui être
fermée. Il savait, lui, de son côté, que la femme dont il était amoureux
ne s'abaisserait jamais jusqu'à prendre un amant... Et voici le plan
qu'il osa concevoir: il avait un frère, quelque part, au loin, un infâme
qui passait pour mort, couvert d'ailleurs des pires hontes, voleur,
faussaire et déserteur. Il s'avisa que ce frère était un instrument tout
trouvé pour se débarrasser de l'ami qui gênait sa passion... Il fit
venir le misérable, secrètement. Il lui donna rendez-vous dans un des
coins les plus déserts de Paris,--sur le trottoir d'une rue qui touche
au Jardin des Plantes, et la nuit... Vous voyez que je suis bien
renseigné... Comment il s'y prit pour déterminer l'ancien voleur à jouer
le rôle de bravo, il n'est pas difficile de l'imaginer... Quelques mois
après, le mari était assassiné dans un guet-apens par ce frère qui
échappait à la justice. L'ami félon épousait celle qu'il aimait, presque
aussitôt... C'est aujourd'hui un homme du monde, riche, honoré, à qui sa
pure et sainte femme a voué un culte de tendresse et de respect...
Commencez-vous à comprendre maintenant?...
--Pas davantage..., répondit-il avec ce même visage impassible.--Il
avait raison de ne pas faiblir. Ce que je venais de lui dire pouvait
n'être qu'une tentative pour lui arracher son secret en feignant de tout
savoir. Déjà, cependant, le détail sur l'endroit où il avait donné le
premier rendez-vous à son frère l'avait fait tressaillir. C'était à
cette place qu'il fallait frapper, et vite.
--Le lâche assassin, continuai-je, oui, le lâche, puisqu'il n'avait pas
osé accomplir son crime lui-même, avait bien calculé toutes les
circonstances du meurtre... Mais il avait compté sans quelques petits
accidents, par exemple que son frère garderait les trois lettres reçues,
les deux premières à New-York, la dernière à Liverpool, et qui
contenaient les instructions relatives aux étapes de ce voyage
clandestin. Il n'avait pas compté non plus que le fils de sa victime
grandirait, deviendrait un homme, concevrait des soupçons sur les causes
véritables de la mort de son père et arriverait à se procurer la preuve
accablante du ténébreux complot... Allons, à bas les masques! ajoutai-je
brutalement; Monsieur Jacques Termonde, c'est vous qui avez fait tuer
mon malheureux père par votre frère Édouard... J'ai entre mes mains les
lettres que vous lui avez écrites en janvier 1864 pour le faire venir en
Europe sous le faux nom d'abord de Rochester, puis de Rochdale... Ce
n'est pas la peine de jouer l'indigné ou l'étonné avec moi... La comédie
est finie...
Il était devenu affreusement pâle. Ses bras cependant restaient croisés
et son audacieux regard ne faiblissait pas. Il fit une dernière
tentative pour parer le coup droit que je venais de lui porter, et il
eut l'énergie de me dire:
--Combien ce misérable Édouard t'a-t-il demandé d'argent pour te vendre
ce faux, fabriqué par lui afin de se venger de mes refus d'argent?...
--Taisez-vous donc, lui dis-je plus brutalement encore, c'est à moi que
vous osez parler ainsi, à moi!... Mais est-ce que j'avais besoin de ces
lettres pour tout apprendre? Est-ce que depuis des semaines nous ne
savons pas tous deux, moi que vous avez commis le crime, et vous que
j'ai deviné que vous l'avez commis?... Ce qui me manquait, c'était la
preuve écrite, indiscutable, indéniable, celle que l'on peut livrer à un
magistrat... Des refus d'argent?... Mais vous alliez lui en donner, de
l'argent, à votre frère; seulement vous vous êtes défié. Vous avez voulu
attendre le jour de son départ... Vous ne soupçonniez pas que je fusse
sur cette piste... Voulez-vous que je vous dise quand vous l'avez vu
pour la dernière fois?... Hier, vous êtes sorti à dix heures du matin,
vous avez changé de fiacre une première fois place de la Concorde, une
seconde fois au Palais-Royal... Vous êtes allé au Grand-Hôtel... Vous
avez demandé si M. Stanbury était dans sa chambre. Et quelques heures
après, j'y étais, moi, dans cette même chambre. Ah! combien Édouard
Termonde m'a demandé pour me vendre les lettres?... Mais je les lui ai
arrachées, le pistolet au poing, après une lutte où j'ai failli être
tué... Vous voyez bien que vous ne pouvez plus me tromper, et que ce
n'est plus la peine de nier...
Je crus qu'il allait tomber mort devant moi. Son visage se décomposait à
mesure que j'allais, j'allais, accumulant les faits précis, traquant son
mensonge comme on traque une bête sauvage et lui prouvant que son frère
s'était défendu, à sa manière, comme il se défendait lui-même. Il prit
sa tête dans ses mains, tandis que j'achevais de parler, afin de
comprimer les affolantes pensées qui l'envahissaient; puis, me regardant
de nouveau, mais cette fois avec des yeux où résidait un infini
désespoir, il me dit, sans me tutoyer cette fois, précisément la phrase
que m'avait dite son frère, mais avec quelle autre visage, quel autre
accent, quelle autre douleur!
--Cette heure aussi devait venir... Que voulez-vous de moi,
maintenant?...
--Que vous vous fassiez justice, répondis-je... Vous avez vingt-quatre
heures devant vous... Si demain, à pareil moment, vous ne vous êtes pas
tué, je livre les lettres à ma mère...
Toutes sortes de sentiments se peignirent sur cette face livide, pendant
que je lui jetais ce tragique ultimatum avec une voix raffermie et qui
n'admettait plus de discussion. J'étais debout, appuyé contre la grande
table; il s'avança vers moi, avec une espèce de délire dans ses
prunelles qui cherchaient les miennes.
--Non, s'écria-t-il, non, André, pas encore!... Pitié, André, pitié!...
Vois, je suis condamné, je n'en ai pas pour six mois à vivre... Ta
vengeance, tu n'as pas eu besoin de t'en charger... Va, si j'ai commis
une action terrible, crois-tu que je n'en ai pas été puni?... Mais,
regarde-moi, je meurs de cet effroyable secret... C'est fini. Mes jours
sont comptés. Ce peu qui me reste, ah! laisse-le-moi!... Comprends-le
bien, je n'ai pas peur de mourir; mais me tuer, m'en aller en léguant
cette douleur à celle que tu aimes comme moi... C'est vrai que j'ai osé,
pour la conquérir, un crime atroce; mais, depuis, est-ce qu'il s'est
écoulé une heure, une minute, réponds, où je n'aie eu pour but son
bonheur?... Et tu veux que je la quitte ainsi, que je lui inflige ce
supplice de penser que, pouvant vieillir auprès d'elle, j'ai préféré
partir, l'abandonner avant le temps?... Non, André, cette dernière
année, ah! laisse-la-moi!... laisse-la-nous!... Puisque je te dis que je
suis perdu, que je le sais, que les médecins ne me l'ont pas caché!...
Dans quelques mois, fixe une date... si la maladie ne m'a pas emporté,
alors tu reviendras... Mais je serai mort... Elle me pleurera, sans
l'horreur de cette idée que j'aie devancé mon heure, elle si pieuse! Tu
seras là pour la consoler, pour l'aimer seul... Pitié pour elle, si ce
n'est pour moi... Vois, je n'ai plus de fierté avec toi, je te supplie
en son nom, au nom de son coeur dont tu connais la tendresse... Tu
l'aimes, je le sais; je l'ai bien deviné, que tu lui cachais tes
soupçons pour lui épargner une douleur... Je te le dis encore une fois:
ma vie est un enfer, et je te la donnerais avec délice pour expier ce
que j'ai fait; mais elle, André, mais elle, ta mère, et qui n'a jamais,
jamais nourri une pensée qui ne fût noblesse et pureté, non, ne lui
impose pas cette torture...
--Des mots, des mots, répondis-je, remué malgré moi jusqu'au fond de
l'âme par l'explosion de cette souffrance où j'étais bien forcé de
reconnaître un accent sincère; c'est parce que ma mère est noble et pure
que je ne veux pas qu'elle soit un jour de plus la femme d'un ignoble
assassin... Vous vous tuerez, ou elle saura tout...
--Ose-le donc! répliqua-t-il, rendu soudain à l'orgueil naturel de son
caractère par la férocité de ma réponse, ose-le donc!... Oui, elle est
ma femme, oui, elle m'aime; va lui parler et l'assassiner toi-même avec
cette parole... Tu le vois bien... Tu pâlis à cette seule pensée... Je
t'ai bien laissé vivre, moi, à cause d'elle, et crois-tu que je ne te
haïsse pas autant que tu me hais?... Je t'ai respecté pourtant, parce
que tu lui étais cher, et il faudra bien que tu fasses de même avec moi;
entends-tu, il le faudra bien...
C'était lui qui commandait maintenant, lui qui menaçait. Comme il avait
lu dans mon âme pour se tenir devant moi dans une attitude semblable!...
Et la passion se déchaînait en moi, furieuse. J'apercevais la vérité de
ma situation. Cet homme avait aimé ma mère assez follement pour
l'acheter au prix du meurtre de son plus intime ami, et il l'aimait
assez profondément, après tant d'années, pour ne pas vouloir perdre un
seul des jours qu'il pouvait encore passer auprès d'elle. Et c'était
vrai aussi, que je ne trouverais jamais en moi l'énergie de révéler ce
mystère affreux à la pauvre femme. Je me sentis soudain exalté par la
colère, au point de perdre tout empire sur ma frénésie intérieure: «Ah!
m'écriai-je, puisque tu ne veux pas te faire justice toi-même, meurs
donc tout de suite!...» J'étendis le bras, je saisis le poignard qu'il
venait de poser sur la table. Il me regarda sans trembler, sans
reculer, m'offrant sa poitrine pour mieux braver ma rage d'enfant...
J'étais à sa gauche, ramassé sur moi-même et prêt à bondir. Je le vis
sourire de mépris, et alors, de toute ma force, je le frappai avec le
couteau dans la direction du coeur. La lame entra jusqu'à la garde. J'eus
à peine fait cela, que je reculai, fou de terreur devant ce que je
venais d'oser. Il jeta un cri. Une angoisse terrible se peignit sur son
visage, il porta la main droite vers sa blessure comme pour arracher le
poignard. Il me regarda, paralysé par une insoutenable souffrance. Je
vis qu'il voulait parler; ses lèvres remuèrent, mais aucun son ne sortit
de sa bouche. L'expression d'un suprême effort passa dans ses yeux, il
se tourna vers la table, il prit une plume qu'il eut encore l'énergie de
plonger dans l'encrier, il traça deux lignes sur une feuille de papier à
sa portée, il me regarda encore, ses lèvres remuèrent de nouveau, puis
il tomba comme une masse.
Je me souviens... Je vois le corps étendu sur le tapis, entre la table
et la haute cheminée, à deux pas de moi... Je marchai vers lui, je me
penchai sur son visage... Ses yeux semblaient me poursuivre de leur
regard, même après la mort... Oui, il était mort. Le médecin qui
constata le décès expliqua plus tard que le couteau avait traversé
l'épaisseur du muscle cardiaque, sans pénétrer tout à fait dans la
cavité gauche du coeur, et que le sang ne s'étant pas épanché tout d'un
coup, la mort n'avait pas du être instantanée. Moi, je ne peux pas dire
combien de minutes avait duré l'affreuse crise, je ne sais pas non plus
combien je restai de temps ainsi, foudroyé par cette pensée: «On va
venir, et je suis perdu...» Non, ce n'était pas pour moi que je
tremblais. Que pouvait-on faire à un fils qui, venait de venger son père
assassiné?... Mais ma mère?... Ces résolutions de la ménager à tout
prix, ce souci quotidien de son bonheur, mes larmes cachées, mes tendres
silences, voilà où venait aboutir cette sollicitude de tant de semaines.
Il faudrait bien maintenant, ou m'expliquer, ou lui laisser croire que
j'étais, moi, un vulgaire meurtrier... J'étais perdu... Mais si
j'appelais, si je criais subitement que mon beau-père venait de se tuer
devant moi?... Est-ce qu'on me croirait, et d'ailleurs ne venait-il pas
d'écrire lui-même de quoi me convaincre d'assassinat, sur cette feuille
de papier qui restait là, sur la table?... Allais-je la supprimer, comme
un bandit, avant de quitter le théâtre d'un crime, détruit tout vestige
de sa présence?... Je la saisis, cette feuille de papier, grande et
large, couverte de caractères tracés avec une écriture un peu plus
grosse que d'ordinaire. Comme elle tremblait dans ma main, tandis que
j'y lisais ces mots: «Pardon, Marie. Je souffrais trop. J'ai voulu en
finir...» Et il avait eu là force de signer!... Ainsi, sa dernière
pensée avait été pour elle. Dans ces courtes minutes, qui s'étaient
écoulées, entre mon coup de couteau et sa mort, il avait aperçu cette
terrible chose: que j'allais être arrêté, que je parlerais pour
expliquer mon acte, que ma mère saurait son crime, à lui, et il m'avait
sauvé en me forçant aussi de me taire... Mais allais-je profiter de ce
moyen de salut? Accepterais-je cette épouvantable générosité par
laquelle cet homme, que j'avais tant détesté, s'acquittait avec moi à
tout jamais?... Je dois rendre à mon honneur cette justice, que mon
premier mouvement fut de déchirer ce papier, d'anéantir avec lui
jusqu'au souvenir de cette dette imposée à ma haine par un atroce et
sublime dévouement de celui qui avait été l'assassin de mon père. À ce
moment, j'aperçus devant moi, sur la table, le portrait de ma mère, une
photographie de sa jeunesse, où elle était représentée en un adorable
costume de soirée, les bras nus dans des manches de dentelle, des perles
dans les cheveux, mieux que gaie, heureuse, avec une expression si pure
de son visage penché... Mon beau-père avait tout sacrifié pour la sauver
du désespoir d'apprendre la vérité, et elle recevrait par moi le coup
fatal, et elle saurait en même temps, que l'homme qu'elle aimait avait
tué son premier mari, puis qu'il avait été tué par son fils!... Je veux
croire, pour continuer de m'estimer encore, que l'image seule de sa
douleur me détermina... Je posai de nouveau la feuille de papier sur la
table, je m'éloignai du cadavre qui gisait sur le tapis, sans lui jeter
un regard. L'idée de ma fuite du Grand-Hôtel, la veille, me rendit du
courage. Il fallait essayer une seconde fois de partir sans trembler.
J'avisai mon chapeau, je sortis de la chambre, j'en refermai la porte
comme un indifférent. Je traversai le hall. Je descendis l'escalier. Je
passai devant le valet de pied qui se leva machinalement, puis devant le
concierge qui me salua. Ces deux domestiques ne m'avaient même pas
dévisagé. Je rentrai comme j'avais fait la veille, mais dans quelle
anxiété plus tragique encore!... Étais-je sauvé? Étais-je perdu? Tout
dépendait de l'instant où l'on entrerait chez mon beau-père. Que ma mère
fût revenue quelques minutes seulement après mon départ, qu'un autre
visiteur fût arrivé aussitôt, que le valet de pied fût monté avec
quelque lettre, je me voyais soupçonné, en dépit de la déclaration
écrite par M. Termonde,--et je sentais que mon énergie était à bout.
Non, si j'étais accusé, je ne trouverais pas assez de vigueur morale
pour me défendre, tant ma lassitude était grande, si grande que je ne
souffrais même plus. Il ne me restait qu'une force, celle de suivre sur
la pendule l'allée et la venue du balancier avec la marche des
aiguilles... Un quart d'heure s'écoula, puis une demi-heure, puis une
heure. Il y avait une heure et demie que j'étais sorti de la chambre
fatale quand un coup de sonnette retentit à la porte; je l'entendis à
travers les murs. Un domestique m'apportait un laconique billet de ma
mère, griffonné au crayon d'une main affolée et qui m'annonçait que mon
beau-père venait de se tuer dans une crise de douleur. La pauvre femme
me conjurait d'accourir aussitôt. Ah! du moins, elle ne saurait jamais
la vérité!