Ces lettres achetées bien cher,--puisque je les avais payées du
sacrifice d'une de mes deux vengeances,--ces lettres accablantes pour
mon beau-père, et qui le mettaient à ma discrétion comme elles l'avaient
mis à la discrétion de son frère, durant des années, qu'en allais-je
faire? Je commençai de les lire dans le fiacre qui me ramenait avenue
Montaigne. La première, très longue et très détaillée, rappelait à
Édouard Termonde ses fautes passées et l'irrémissible détresse de sa
situation. Cette lettre indiquait ensuite, sans rien préciser, un moyen
possible de réparer en partie tant de désastres et de reconquérir une
fortune. La première condition était que le proscrit se soumît
scrupuleusement aux ordres de son frère. Il devait d'abord annoncer, à
ceux qu'il fréquentait d'ordinaire, son départ de New-York, passer dans
un nouveau quartier sous un nouveau nom et y attendre la prochaine
lettre. Celle-ci était la seconde. Visiblement une réponse d'Édouard
avait pris place entre les deux, acceptant l'offre de Jacques. Cette
nouvelle lettre enjoignait au misérable de gagner Liverpool, où d'autres
instructions l'attendraient. Ces instructions, objet du troisième
billet, se bornaient à un rendez-vous fixé pour une date toute
rapprochée, vers dix heures du soir, dans Paris et sur la portion du
trottoir de la rue de Jussieu qui fait face à la rue Guy-de-la-Brosse. À
ce moment, ces deux rues, situées entre le vieux jardin des Plantes et
les bâtiments de l'Entrepôt des vins, sont aussi désertes qu'une place
abandonnée de province. Du projet conçu par Jacques Termonde et qui
devait faire la matière de leur premier entretien après tant d'années,
il n'en était pas plus question dans ce billet que dans les deux autres.
Mais quand je n'aurais pas eu, moi, l'aveu arraché à la surprise
épouvantée du faux Rochdale, la concordance des dates entre ce rappel
clandestin et l'assassinat de mon père constituait seule une preuve
indéniable. Je les lus et les relus, ces feuilles accusatrices,--comme
j'avais lu et relu les pages écrites à la même époque par mon
père--d'abord dans cette voiture de place, puis chez moi, dans la
solitude de mon appartement. Et l'horrible complot qui m'avait rendu
orphelin acheva de s'éclairer d'une lumière de plus en plus précise et
affreuse. Cette rue de Jussieu, où Jacques avait joué auprès d'Édouard
le rôle d'un sinistre tentateur, je me trouvais par hasard la connaître
parfaitement. Mon ancien camarade de Versailles, Joseph Dediot, avait
occupé à deux pas, rue Cuvier, un petit logement, durant les années qui
avaient suivi notre sortie du collège. Que de fois j'étais venu le
surprendre l'après-midi ou le matin, pour passer avec lui quelques
heures et l'emmener dans un de ces restaurants du quai à travers les
fenêtres desquels nous aimions à regarder l'eau verte de la Seine, le
travail des mariniers et le défilé des bateaux! Mes pieds avaient foulé
joyeusement ce pavé sur lequel les deux complices s'étaient promenés
durant les heures de ce premier rendez-vous du crime... Maintenant je
les voyais qui allaient et venaient, d'un bec de gaz à l'autre,
j'entendais le bruit de leurs pas, je discernais l'accent de la voix de
celui qui devait être mon beau-père. Elle disait, cette voix insinuante
et passionnée, des paroles dont les conséquences avaient pesé sur toute
ma vie. Mon père était mort de ces paroles, ma tante aussi, puisque le
chagrin était à la source de cette maladie du cerveau qui l'avait
emportée. Moi-même, je n'avais tant souffert durant mon enfance, je ne
souffrais si cruellement dans cette minute même, qu'à cause des phrases
prononcées sur ce trottoir... Et je revoyais aussi le visage décomposé
de l'infâme coquin dont la morsure avait si profondément marqué mon
épaule gauche que je la remuais avec douleur; je l'apercevais
maintenant, moi à peine sorti de sa chambre, qui réparait le désordre de
ses vêtements, bouclait ses malles, pressait sur le timbre pour appeler
le domestique, demandait sa note, la réglait avec un des billets que je
lui avait jetés...--et il partait. On chargeait la malle sur la voiture,
il se faisait conduire en hâte à une gare,--sans doute celle du Nord,
parce qu'elle est plus près de la frontière. Il prenait le premier
train, il l'avait pris... Et il s'en allait, et jamais plus je ne le
tiendrais à ma merci... La fureur m'envahissait de nouveau. Il n'avait
pas eu le temps de fuir très loin... Si je courais à la préfecture de
police. Le signalement que je pouvais donner suffirait. On l'arrêterait.
Je lui avais juré sur le souvenir de mon père que je le laisserais
partir. Allons donc! Des serments envers un pareil bandit!... On
l'arrêterait. On _les_ arrêterait.--Et ma mère?... Ma mère?... Pour la
première fois depuis que le soupçon de funeste vérité me possédait, je
me révoltai contre son souvenir. À cette minute, et sous le coup de la
colère dont m'enflammait l'image du meurtrier s'enfuyant, j'osai me
reprocher comme une faiblesse le mouvement de piété qui m'avait fait
sacrifier une moitié de ma vengeance au repos de cette mère tant aimée.
«Et qu'elle souffre, me disais-je avec férocité, qu'elle soit punie de
n'être pas demeurée fidèle au souvenir du pauvre mort!...» Et puis
j'avais honte d'un pareil égarement de ma pensée comme d'un crime...
Avoir vécu quinze ans auprès d'un assassin, portant son nom, partageant
sa vie! Ah! elle ne supporterait pas cette révélation; je ne
supporterais pas, moi, le remords de lui avoir révélé une si hideuse
chose. «Non, reprenais-je, qu'il s'échappe!...» Et, malgré moi, je
regardais la pendule. Le balancier allait, et à chacun de ces retours,
les chances de fuite du misérable devenaient plus nombreuses. «Quel
chemin a-t-il pris? me demandais-je; il doit être parti pour
l'Angleterre...» Et je me représentais un train dans la nuit, un vaste
port... La noire houle frissonne sous le paquebot, les voyageurs se
précipitent sur la passerelle, éclairée par des falots... Un long
sifflement... L'hélice bat la mer... Le bateau s'ébranle... Encore
quelques heures et l'homme est à Londres... Il a disparu dans l'immense
ville... «Ô ma mère!... ma mère!... m'écriais-je en me jetant sur le
canapé et me tordant de désespoir. Ce que j'aurai fait pour toi!...»
Je me relevai. J'écartai violemment cette image, afin de lui substituer
celle de l'autre, du frère. Celui-là, du moins, ne pouvait pas
m'échapper. Si la vengeance est un plat qui se mange froid, j'avais tout
le loisir de préparer la mienne,--à mon aise. Celui-là ne s'enfuirait
pas comme son complice. La réussite même de son crime, son mariage avec
ma mère faisait de lui mon prisonnier. Je savais où le trouver toujours,
et toujours j'aurais la liberté de l'aborder, de provoquer entre nous
deux la scène nécessaire à l'exécution de mon dessein. Quel dessein?
Mais celui-là même qui m'avait déjà hanté, celui qui d'avance m'avait
paru la compensation suffisante, si je laissais échapper l'un de mes
deux ennemis. Brusquement ce dessein se formula devant mon esprit, avec
la netteté d'une résolution prise, et je m'entendis prononcer à haute
voix ces paroles: «Je vais le tuer...» Je répétai plusieurs fois: «Je
vais le tuer, je vais le tuer...» avec une sorte de frénésie, comme
enivré d'une subite hallucination, qui me montrait le cadavre de cet
infâme mari de ma mère, rigide,--éteints ces yeux dont j'avais tant subi
le regard,--muette cette bouche qui avait proposé le marché,--glacé le
front où avait germé le projet. Il ne bougerait plus jamais ce corps
dont j'avais détesté tous les mouvements. Cette vision de haine me
procura quelques secondes d'un étrange délice. «Enfin, enfin, repris-je
tout haut encore, je vais le tuer...» Et tout de suite l'inévitable
question se posa:
--Comment?
Ce que j'avais voulu éviter à tout prix, c'était que ma mère fût
éclairée sur le drame de la mort de mon père; je n'avais pas sacrifié à
ce respect religieux de ses illusions ma première vengeance, pour
atteindre la malheureuse femme plus cruellement encore par les
conséquences de la seconde. Il fallait donc combiner cette seconde
vengeance, de manière à être bien sûr que j'échapperais moi-même à la
justice... Je devrais mettre, à tuer mon beau-père, autant de précaution
que lui autrefois à faire tuer mon père... Tranchons le mot. Il me
fallait l'assassiner?... L'assassiner, oui, c'est ainsi qu'on appelle
l'action de tuer un homme sans qu'il se défende,--et les choses se
passeraient ainsi. Quelque ingénieux que fût le piège où je
l'attirerais, que je lui versasse du poison goutte par goutte, que je
l'attendisse au coin d'une rue pour le poignarder, que je lui tirasse un
coup de pistolet, il n'y avait pas deux façons de nommer cela. Un
assassinat? Je serais, moi aussi, un assassin... Tout ce que ce terme
représente de basse infamie s'évoqua tout d'un coup devant ma pensée,
et, pour la première fois, j'eus peur de la vengeance que j'avais tant
souhaitée, à laquelle j'avais vécu suspendu depuis mon enfance, comme à
l'unique, à la suprême réparation de tant de misères. Lorsque je
constatai cette soudaine défaillance de mon énergie devant l'acte enfin
possible, je demeurai d'abord comme étonné. Je fermai les yeux pour
mieux ramasser mon âme sur elle-même, et je dus me dire de nouveau:
«J'ai peur...» Peur de quoi? Peur d'un mot!... Car ce n'était là qu'un
mot. Cette vengeance à laquelle j'avais sacrifié même le respect que
l'on doit à la volonté des mourants,--puisque j'avais manqué au voeu
exprimé par ma tante dans son agonie,--cette vengeance me trouvait
soudainement épouvanté, parce que la besogne à faire répugnait, à
quoi?... «Aux préjugés de ma classe et de mon temps», répondis-je,
aussitôt que j'eus lucidement aperçu ce brusque arrêt de ma lâcheté.
«Oui, continuai-je, de ma lâcheté... J'ai peur d'assassiner... Mais si
je fusse né dans l'Italie du quinzième siècle, hésiterais-je à
empoisonner le meurtrier de mon père? Hésiterais-je à lui tirer un coup
de fusil, si j'avais, seulement grandi dans la Corse d'il y a cinquante
ans? Ne suis-je donc rien qu'un civilisé, un misérable et impuissant
rêveur, qui voudrait bien agir, mais qui n'ose pas se tacher les mains à
l'action?...»
Et je me posai le dilemme de ma situation présente, dans toute sa
netteté impérieuse, absolue, inévitable:--ou bien venger mon père en
livrant son assassin à la justice des magistrats, puisque le sage M.
Massol avait eu la prudence d'accomplir les quelques actes interruptifs
de la prescription, ou bien me faire justice moi-même. Il y avait une
troisième hypothèse, une seule: épargner le scélérat, souffrir qu'il
occupât la place de sa victime, au foyer de ma mère, à mon foyer à moi,
dont il m'avait chassé. À cette idée, la fureur me reprenait. Si le
civilisé hésitait devant le scrupule, cette hésitation n'empêchait pas
le sauvage qui sommeille en nous d'éprouver cet appétit du talion qui
remue, comme la faim et la soif, toute la nature animale de l'homme,
toute sa chair et tout son sang. «Allons, me dis-je, j'assassinerai mon
beau-père, puisque c'est le mot propre. Est-ce qu'il a eu peur, lui,
d'assassiner mon père? Il a tué. Il sera tué. OEil pour oeil, dent pour
dent, c'est le droit primitif, et le reste est mensonge...»
La nuit était venue tout à fait, à travers ces rêveries. J'étais la
proie d'une agitation fébrile, qui contrastait singulièrement avec le
calme dont j'étais rempli si peu d'heures auparavant, lorsque je montais
les marches de l'escalier du Grand-Hôtel. C'est qu'aussi la situation
avait bien changé. Alors je me préparais à une lutte, à une espèce de
duel. J'allais affronter un homme que j'avais à vaincre, l'attaquer en
face et sans traîtrise, et je n'avais pas tremblé. C'était l'espèce
d'ignoble hypocrisie qu'il y a dans l'assassinat clandestin qui venait
de me faire trembler à l'idée de tuer mon beau-père, ainsi, dans les
ténèbres d'un guet-apens. J'avais dominé ce tremblement une première
fois. J'appréhendai qu'il ne me ressaisît, et de subir une de ces
insomnies d'où l'on se lève incapable d'agir avec sang-froid, et déjà je
me sentais impuissant à supporter l'attente, je voulais agir dès le
lendemain, exécuter aussitôt le plan auquel je m'arrêterais,--dans les
vingt-quatre heures, quel qu'il fût. Dès maintenant, je pouvais tromper
mon trouble nerveux par un commencement de cette action. Pour parer
d'avance à tout soupçon, ne devais-je pas me montrer à des gens qui
attesteraient, au besoin, qu'ils m'avaient vu tranquille, insouciant et
presque gai? Je m'habillai, décidé à dîner dans un endroit où j'étais
connu, et à user le reste de cette nuit au club. Lorsque je fus dans
l'avenue des Champs-Élysées, toute fourmillante de voitures et de
promeneurs, par la tiède soirée de ce jour bleu du mois de mai, j'eus la
sensation physique d'une douceur de vivre, éparse dans l'air. Le ciel
frissonnait de l'innombrable palpitation des étoiles. Les jeunes
feuillages tremblaient sous la caresse d'une brise lente. Des
guirlandes de lumière annonçaient l'entrée des jardins de plaisir. Je
passai devant un restaurant qui avait répandu ses tables jusqu'au bord
de l'allée. Des jeunes gens et des jeunes femmes achevaient de dîner là,
gaiement. Les cuivres des cafés-concerts m'arrivaient affaiblis par la
distance, et les voitures roulaient, roulaient toujours, emportant du
côté du Bois des milliers de baisers et de paroles tendres.
L'opposition, entre cette fête de printemps à Paris et le tragique de ma
destinée, me saisit avec trop de force. Qu'avais-je fait au sort pour
mériter d'être le seul, parmi cette foule, à subir une pareille épreuve?
Pourquoi un homme s'était-il rencontré sur mon chemin, capable de
pousser la passion jusqu'au crime, dans un monde où la passion est si
bénigne, si chétive, si médiocre d'habitude? Il n'y avait peut-être pas,
dans toute la haute société, quatre personnages assez audacieux pour
simplement concevoir un projet semblable à celui que Jacques Termonde
avait exécuté avec une si intrépide logique dans son désir. Et justement
ce scélérat, d'une effrayante profondeur de sentiment, était mon
beau-père. Une fois de plus, je sentis passer sur moi ce souffle de
fatalité qui, souvent déjà, m'avait frappé d'une sorte d'horreur
mystérieuse. Je me sentis incapable de supporter la vue de la face
humaine. Je tournai brusquement le dos à la portion bruyante et claire
des Champs-Élysées, et je montai vers l'Arc-de-Triomphe. Je pris sans
réfléchir l'avenue du Bois, j'inclinai à droite pour fuir les voitures,
puis je m'engageai sur des routes presque désertes. Avais-je obéi, sans
m'en rendre compte, à une de ces réminiscences presque animales, qui
nous ramènent dans les chemins où nous avons déjà passé? Voici que je
reconnus, à la clarté de la molle et bleuâtre lune du printemps, la
place où j'avais marché cet hiver, en compagnie de mon beau-père, lors
de la première promenade que nous eussions faite au Bois, ensemble.
C'était le jour où, venu chez moi, sous le prétexte d'une livraison de
Revue à redemander, je l'avais contraint de regarder en face le portrait
de sa victime. Je le revis en pensée, qui avançait sous le ciel froid
d'hiver, sur le même sentier, entre les gazons pauvres, et ses cheveux
grisonnants; et sa haute taille, prise dans son pardessus. Je me
rappelai quelle étrange pitié avait serré mon coeur à le regarder ainsi,
tout triste, tout brisé, comme vaincu. L'évocation de ce souvenir me le
rendit soudain vivant, comme s'il eût été là encore, à deux pas de moi,
et cette sensation aiguë de son existence me fit mieux sentir, du même
coup, toute la signification du mot effrayant et mystérieux:--tuer...
Tuer?... J'allais le tuer, dans quelques heures peut-être, au plus tard
dans quelques jours. L'angoisse que j'avais essayé de fuir, en sortant
de ma maison, et en marchant ainsi, venait de me reprendre, et je me
posai enfin la question devant laquelle j'avais reculé tout à l'heure:
«Je vais le tuer, en ai-je le droit?...» Comme les feuillages remuaient
doucement autour de moi, qui m'étais laissé tomber sur un banc, écrasé
de souffrance! J'étais dans l'ombre... J'entendis des voix qui
s'approchaient; deux formes passèrent sur la route, à quelques mètres de
moi. C'étaient un jeune homme et une jeune femme qui ne me virent pas.
Ils s'arrêtèrent pour unir leurs lèvres. La lune les baignait de sa
lumière. Je me mis à fondre en larmes. Je pleurai, pleurai,
indéfiniment. Ah! j'étais jeune, moi aussi, j'avais dans le coeur un flot
de tendresse dont j'étouffais, et par cette nuit parfumée, étoilée et
frissonnante, j'étais là dans un coin d'ombre, farouche, à méditer un
assassinat!
«Non, me dis-je, une exécution.--Est-ce que mon beau-père a mérité la
mort?--Oui.--Est-ce que le bourreau qui fait tomber dans le panier la
tête du condamné, doit s'appeler un assassin?--- Non; eh bien! je serai
le bourreau, et pas autre chose...» Je me levai de ce banc où j'avais
versé mes dernières larmes de lâcheté.--C'est ainsi que je qualifiai en
moi-même, ces chaudes larmes dont je me souviens aujourd'hui, comme
d'une preuve dernière que je n'étais pas né pour ce que j'ai fait. Je
repris la route de Paris, et je tendis toutes les forces de mon esprit
sur ce point unique: «J'ai le droit d'exécuter l'assassin de mon père...
Quand la société frappe un coupable, au nom de quoi décrète-t-elle que
ce coupable a mérité la mort? Est-ce qu'elle possède mission d'en haut
pour cette oeuvre de justice? Elle a simplement reçu délégation de tous
les membres qui la composent, pour agir en leur nom. C'est leur droit, à
eux, de se défendre, qui fait son droit, à elle, de punir. Il existe
comme un contrat tacite, passé entre elle et nous. Si chaque citoyen
n'avait pas son droit propre de se défendre, la communauté n'aurait pas
le droit de châtier les criminels, puisque son droit n'est que
l'addition des droits de tous. Il se trouve que le contrat passé entre
elle et moi ne peut pas s'exécuter, pour des raisons supérieures. Je
dénonce le pacte et je reprends mon droit premier... Quel droit? Celui
de me défendre... N'y a-t-il pas en effet un droit de défense morale,
comme il y a un droit de défense physique? Mon beau-père a tué mon père,
et il a épousé ma mère. Il m'a volé les deux plus chères affections de
ma vie, et il ne serait pas légitime de l'abattre comme un voleur qui
entre, la nuit, par la fenêtre!...» Je multipliais les arguments. Par
minute, j'arrivais à faire taire une voix qui parlait en moi, plus fort
que mon appétit de vengeance et que mes raisonnements, et cette voix
prononçait les paroles qui avaient été celles de ma tante autrefois: «Il
faut laisser à Dieu le soin de punir...--À Dieu? répliquais-je, et s'il
n'y a pas de Dieu? S'il y en a un, que la faute retombe sur lui qui a
laissé les circonstances se disposer de la sorte...» Je reprenais: «Ce
sont des images d'enfance qui me reviennent, parce que mon cerveau est
fatigué d'émotions. C'est mon christianisme qui reparaît, comme chez les
malades qui tremblent devant l'enfer auquel ils ne croyaient pas, quand
ils étaient bien portants...» Et puis tous ces scrupules de ma
conscience me paraissaient de froides et vaines discussions, bonnes
pour des philosophes ou des confesseurs. Il y avait un fait
indiscutable, absolu: je ne pouvais pas subir davantage que l'assassin
de mon père continuât d'être le mari de ma mère.--Il y avait un second
fait non moins évident: je ne pouvais pas dénoncer cet homme à la
justice, sans tuer ma mère du coup, ou du moins empoisonner à jamais sa
vie. Donc, c'était à moi d'être mon propre tribunal, le juge et le
bourreau dans ma propre cause. Que m'importaient les sophismes pour ou
contre? Je devais d'abord écouter mon instinct de fils, et cet instinct
me criait: «Tue!»--Je devais tuer.
Je marchais vite, fixant mon regard intérieur sur cette idée, avec une
espèce de tragique délice, car je sentais que, du moins, mes
irrésolutions avaient cessé, et que j'agirais. Tout d'un coup, et comme
je débouchais sur l'Arc-de-Triomphe, je me rappelai avoir rencontré là,
pour la dernière fois, un de mes compagnons de Cercle, qui s'était brûlé
la cervelle le lendemain. Par quel mystère ce souvenir fit-il tout d'un
coup surgir en moi une série de nouvelles pensées? Je m'arrêtai, le coeur
battant... Je venais d'entrevoir le salut. Fou que j'avais été, comme
toujours, et entraîné par une imagination sans discernement! Mon
beau-père mourrait, je l'avais condamné au nom de mon droit
imprescriptible de fils vengeur, mais ne pouvais-je pas le contraindre à
mourir de sa propre main? N'avais-je pas en ma possession de quoi
l'acculer au suicide? Si j'allais à lui sans plus d'ambages ni de
sous-entendus, et si je lui disais: «Je tiens la preuve que vous êtes le
meurtrier de mon père, je vous donne le choix, vous vous tuerez ou je
vous dénonce à ma mère...» Que me répondrait-il? Lui, qui aimait sa
femme avec cette idolâtrie partagée dont j'avais tant souffert, il
consentirait à ce qu'elle sût la vérité, à ce qu'elle le considérât
comme un infâme, un lâche assassin? Non, jamais. Il aimerait mieux
mourir... Et tout de suite mon coeur, épuisé de sensations douloureuses,
se précipita vers cette porte d'espérance, subitement ouverte. «J'aurai
fait mon devoir, me disais-je, et je n'aurai pas de sang sur les
mains... Ma conscience ne sera pas salie de cette tache...» Et
j'éprouvai comme un soulagement immense du poids des remords ressentis
par avance dans mon agonie de tout à l'heure. Je continuai, me traçant
le tableau de l'avenir, enfin délivré de ce sombre nuage qui avait voilé
de son deuil le ciel de ma jeunesse: «Il se tuera... Ma mère le
pleurera... Mais je saurai l'art d'essuyer ses larmes... Son coeur
saignera, mais sur cette blessure je poserai le baume de ma tendresse...
Toutes les heures douces que l'assassin nous a volées, nous les vivrons
ensemble quand il ne sera plus là, quand je pourrai lui montrer, à elle,
comment je l'aime. Les caresses que je ne lui ai pas données, lorsque
j'étais enfant, parce que l'autre me glaçait de sa seule présence, je
les lui donnerai. Les mots que je ne lui ai pas fait entendre, les
tendres phrases, qui se sont arrêtées sur le bord de mon coeur et de mes
lèvres, je les prononcerai. Nous quitterons Paris et ces tristes
souvenirs. Nous nous retirerons dans quelque endroit perdu, bien loin,
où elle n'aura que moi, où je n'aurai qu'elle... Je me consacrerai à sa
vieillesse. Qu'ai-je besoin d'autres amours, d'une autre famille...? La
souffrance attendrit l'âme. Cette souffrance la fera m'aimer davantage.
Ah! que nous serons heureux...!» Des larmes, de nouveau, me vinrent, qui
se séchèrent sur mes joues,--comme elles avaient jailli,--sous le coup
de la brusque apparition d'une pensée. La voix intérieure venait de
reprendre: «Et si le misérable refuse de se tuer?...» Oui, s'il allait
ne pas me croire, quand je le menacerais de le dénoncer? Ne m'avait-il
pas vu, depuis des mois, me faire son complice dans les soins qu'il
prenait d'entretenir l'aveuglement de ma mère? Ne savait-il pas combien
je l'aimais, cette mère, lui qui avait été jaloux de mon affection de
fils, comme j'étais jaloux de sa tendresse de mari? Ne me répondrait-il
pas: «Dénonce-moi...» sûr a l'avance que je ne voudrais pas porter ce
coup à la pauvre femme...? «Allons donc, répondais-je à ces objections;
jusqu'ici je soupçonnais; aujourd'hui je sais. Il ne doutera pas que
cette évidence ne me rende capable de tout oser... Et puis, s'il refuse,
j'aurai tenté l'impossible pour éviter le meurtre... Que la destinée
s'accomplisse!...»