XVII

Ces lettres achetées bien cher,--puisque je les avais payées du

sacrifice d'une de mes deux vengeances,--ces lettres accablantes pour

mon beau-père, et qui le mettaient à ma discrétion comme elles l'avaient

mis à la discrétion de son frère, durant des années, qu'en allais-je

faire? Je commençai de les lire dans le fiacre qui me ramenait avenue

Montaigne. La première, très longue et très détaillée, rappelait à

Édouard Termonde ses fautes passées et l'irrémissible détresse de sa

situation. Cette lettre indiquait ensuite, sans rien préciser, un moyen

possible de réparer en partie tant de désastres et de reconquérir une

fortune. La première condition était que le proscrit se soumît

scrupuleusement aux ordres de son frère. Il devait d'abord annoncer, à

ceux qu'il fréquentait d'ordinaire, son départ de New-York, passer dans

un nouveau quartier sous un nouveau nom et y attendre la prochaine

lettre. Celle-ci était la seconde. Visiblement une réponse d'Édouard

avait pris place entre les deux, acceptant l'offre de Jacques. Cette

nouvelle lettre enjoignait au misérable de gagner Liverpool, où d'autres

instructions l'attendraient. Ces instructions, objet du troisième

billet, se bornaient à un rendez-vous fixé pour une date toute

rapprochée, vers dix heures du soir, dans Paris et sur la portion du

trottoir de la rue de Jussieu qui fait face à la rue Guy-de-la-Brosse. À

ce moment, ces deux rues, situées entre le vieux jardin des Plantes et

les bâtiments de l'Entrepôt des vins, sont aussi désertes qu'une place

abandonnée de province. Du projet conçu par Jacques Termonde et qui

devait faire la matière de leur premier entretien après tant d'années,

il n'en était pas plus question dans ce billet que dans les deux autres.

Mais quand je n'aurais pas eu, moi, l'aveu arraché à la surprise

épouvantée du faux Rochdale, la concordance des dates entre ce rappel

clandestin et l'assassinat de mon père constituait seule une preuve

indéniable. Je les lus et les relus, ces feuilles accusatrices,--comme

j'avais lu et relu les pages écrites à la même époque par mon

père--d'abord dans cette voiture de place, puis chez moi, dans la

solitude de mon appartement. Et l'horrible complot qui m'avait rendu

orphelin acheva de s'éclairer d'une lumière de plus en plus précise et

affreuse. Cette rue de Jussieu, où Jacques avait joué auprès d'Édouard

le rôle d'un sinistre tentateur, je me trouvais par hasard la connaître

parfaitement. Mon ancien camarade de Versailles, Joseph Dediot, avait

occupé à deux pas, rue Cuvier, un petit logement, durant les années qui

avaient suivi notre sortie du collège. Que de fois j'étais venu le

surprendre l'après-midi ou le matin, pour passer avec lui quelques

heures et l'emmener dans un de ces restaurants du quai à travers les

fenêtres desquels nous aimions à regarder l'eau verte de la Seine, le

travail des mariniers et le défilé des bateaux! Mes pieds avaient foulé

joyeusement ce pavé sur lequel les deux complices s'étaient promenés

durant les heures de ce premier rendez-vous du crime... Maintenant je

les voyais qui allaient et venaient, d'un bec de gaz à l'autre,

j'entendais le bruit de leurs pas, je discernais l'accent de la voix de

celui qui devait être mon beau-père. Elle disait, cette voix insinuante

et passionnée, des paroles dont les conséquences avaient pesé sur toute

ma vie. Mon père était mort de ces paroles, ma tante aussi, puisque le

chagrin était à la source de cette maladie du cerveau qui l'avait

emportée. Moi-même, je n'avais tant souffert durant mon enfance, je ne

souffrais si cruellement dans cette minute même, qu'à cause des phrases

prononcées sur ce trottoir... Et je revoyais aussi le visage décomposé

de l'infâme coquin dont la morsure avait si profondément marqué mon

épaule gauche que je la remuais avec douleur; je l'apercevais

maintenant, moi à peine sorti de sa chambre, qui réparait le désordre de

ses vêtements, bouclait ses malles, pressait sur le timbre pour appeler

le domestique, demandait sa note, la réglait avec un des billets que je

lui avait jetés...--et il partait. On chargeait la malle sur la voiture,

il se faisait conduire en hâte à une gare,--sans doute celle du Nord,

parce qu'elle est plus près de la frontière. Il prenait le premier

train, il l'avait pris... Et il s'en allait, et jamais plus je ne le

tiendrais à ma merci... La fureur m'envahissait de nouveau. Il n'avait

pas eu le temps de fuir très loin... Si je courais à la préfecture de

police. Le signalement que je pouvais donner suffirait. On l'arrêterait.

Je lui avais juré sur le souvenir de mon père que je le laisserais

partir. Allons donc! Des serments envers un pareil bandit!... On

l'arrêterait. On _les_ arrêterait.--Et ma mère?... Ma mère?... Pour la

première fois depuis que le soupçon de funeste vérité me possédait, je

me révoltai contre son souvenir. À cette minute, et sous le coup de la

colère dont m'enflammait l'image du meurtrier s'enfuyant, j'osai me

reprocher comme une faiblesse le mouvement de piété qui m'avait fait

sacrifier une moitié de ma vengeance au repos de cette mère tant aimée.

«Et qu'elle souffre, me disais-je avec férocité, qu'elle soit punie de

n'être pas demeurée fidèle au souvenir du pauvre mort!...» Et puis

j'avais honte d'un pareil égarement de ma pensée comme d'un crime...

Avoir vécu quinze ans auprès d'un assassin, portant son nom, partageant

sa vie! Ah! elle ne supporterait pas cette révélation; je ne

supporterais pas, moi, le remords de lui avoir révélé une si hideuse

chose. «Non, reprenais-je, qu'il s'échappe!...» Et, malgré moi, je

regardais la pendule. Le balancier allait, et à chacun de ces retours,

les chances de fuite du misérable devenaient plus nombreuses. «Quel

chemin a-t-il pris? me demandais-je; il doit être parti pour

l'Angleterre...» Et je me représentais un train dans la nuit, un vaste

port... La noire houle frissonne sous le paquebot, les voyageurs se

précipitent sur la passerelle, éclairée par des falots... Un long

sifflement... L'hélice bat la mer... Le bateau s'ébranle... Encore

quelques heures et l'homme est à Londres... Il a disparu dans l'immense

ville... «Ô ma mère!... ma mère!... m'écriais-je en me jetant sur le

canapé et me tordant de désespoir. Ce que j'aurai fait pour toi!...»

Je me relevai. J'écartai violemment cette image, afin de lui substituer

celle de l'autre, du frère. Celui-là, du moins, ne pouvait pas

m'échapper. Si la vengeance est un plat qui se mange froid, j'avais tout

le loisir de préparer la mienne,--à mon aise. Celui-là ne s'enfuirait

pas comme son complice. La réussite même de son crime, son mariage avec

ma mère faisait de lui mon prisonnier. Je savais où le trouver toujours,

et toujours j'aurais la liberté de l'aborder, de provoquer entre nous

deux la scène nécessaire à l'exécution de mon dessein. Quel dessein?

Mais celui-là même qui m'avait déjà hanté, celui qui d'avance m'avait

paru la compensation suffisante, si je laissais échapper l'un de mes

deux ennemis. Brusquement ce dessein se formula devant mon esprit, avec

la netteté d'une résolution prise, et je m'entendis prononcer à haute

voix ces paroles: «Je vais le tuer...» Je répétai plusieurs fois: «Je

vais le tuer, je vais le tuer...» avec une sorte de frénésie, comme

enivré d'une subite hallucination, qui me montrait le cadavre de cet

infâme mari de ma mère, rigide,--éteints ces yeux dont j'avais tant subi

le regard,--muette cette bouche qui avait proposé le marché,--glacé le

front où avait germé le projet. Il ne bougerait plus jamais ce corps

dont j'avais détesté tous les mouvements. Cette vision de haine me

procura quelques secondes d'un étrange délice. «Enfin, enfin, repris-je

tout haut encore, je vais le tuer...» Et tout de suite l'inévitable

question se posa:

--Comment?

Ce que j'avais voulu éviter à tout prix, c'était que ma mère fût

éclairée sur le drame de la mort de mon père; je n'avais pas sacrifié à

ce respect religieux de ses illusions ma première vengeance, pour

atteindre la malheureuse femme plus cruellement encore par les

conséquences de la seconde. Il fallait donc combiner cette seconde

vengeance, de manière à être bien sûr que j'échapperais moi-même à la

justice... Je devrais mettre, à tuer mon beau-père, autant de précaution

que lui autrefois à faire tuer mon père... Tranchons le mot. Il me

fallait l'assassiner?... L'assassiner, oui, c'est ainsi qu'on appelle

l'action de tuer un homme sans qu'il se défende,--et les choses se

passeraient ainsi. Quelque ingénieux que fût le piège où je

l'attirerais, que je lui versasse du poison goutte par goutte, que je

l'attendisse au coin d'une rue pour le poignarder, que je lui tirasse un

coup de pistolet, il n'y avait pas deux façons de nommer cela. Un

assassinat? Je serais, moi aussi, un assassin... Tout ce que ce terme

représente de basse infamie s'évoqua tout d'un coup devant ma pensée,

et, pour la première fois, j'eus peur de la vengeance que j'avais tant

souhaitée, à laquelle j'avais vécu suspendu depuis mon enfance, comme à

l'unique, à la suprême réparation de tant de misères. Lorsque je

constatai cette soudaine défaillance de mon énergie devant l'acte enfin

possible, je demeurai d'abord comme étonné. Je fermai les yeux pour

mieux ramasser mon âme sur elle-même, et je dus me dire de nouveau:

«J'ai peur...» Peur de quoi? Peur d'un mot!... Car ce n'était là qu'un

mot. Cette vengeance à laquelle j'avais sacrifié même le respect que

l'on doit à la volonté des mourants,--puisque j'avais manqué au voeu

exprimé par ma tante dans son agonie,--cette vengeance me trouvait

soudainement épouvanté, parce que la besogne à faire répugnait, à

quoi?... «Aux préjugés de ma classe et de mon temps», répondis-je,

aussitôt que j'eus lucidement aperçu ce brusque arrêt de ma lâcheté.

«Oui, continuai-je, de ma lâcheté... J'ai peur d'assassiner... Mais si

je fusse né dans l'Italie du quinzième siècle, hésiterais-je à

empoisonner le meurtrier de mon père? Hésiterais-je à lui tirer un coup

de fusil, si j'avais, seulement grandi dans la Corse d'il y a cinquante

ans? Ne suis-je donc rien qu'un civilisé, un misérable et impuissant

rêveur, qui voudrait bien agir, mais qui n'ose pas se tacher les mains à

l'action?...»

Et je me posai le dilemme de ma situation présente, dans toute sa

netteté impérieuse, absolue, inévitable:--ou bien venger mon père en

livrant son assassin à la justice des magistrats, puisque le sage M.

Massol avait eu la prudence d'accomplir les quelques actes interruptifs

de la prescription, ou bien me faire justice moi-même. Il y avait une

troisième hypothèse, une seule: épargner le scélérat, souffrir qu'il

occupât la place de sa victime, au foyer de ma mère, à mon foyer à moi,

dont il m'avait chassé. À cette idée, la fureur me reprenait. Si le

civilisé hésitait devant le scrupule, cette hésitation n'empêchait pas

le sauvage qui sommeille en nous d'éprouver cet appétit du talion qui

remue, comme la faim et la soif, toute la nature animale de l'homme,

toute sa chair et tout son sang. «Allons, me dis-je, j'assassinerai mon

beau-père, puisque c'est le mot propre. Est-ce qu'il a eu peur, lui,

d'assassiner mon père? Il a tué. Il sera tué. OEil pour oeil, dent pour

dent, c'est le droit primitif, et le reste est mensonge...»

La nuit était venue tout à fait, à travers ces rêveries. J'étais la

proie d'une agitation fébrile, qui contrastait singulièrement avec le

calme dont j'étais rempli si peu d'heures auparavant, lorsque je montais

les marches de l'escalier du Grand-Hôtel. C'est qu'aussi la situation

avait bien changé. Alors je me préparais à une lutte, à une espèce de

duel. J'allais affronter un homme que j'avais à vaincre, l'attaquer en

face et sans traîtrise, et je n'avais pas tremblé. C'était l'espèce

d'ignoble hypocrisie qu'il y a dans l'assassinat clandestin qui venait

de me faire trembler à l'idée de tuer mon beau-père, ainsi, dans les

ténèbres d'un guet-apens. J'avais dominé ce tremblement une première

fois. J'appréhendai qu'il ne me ressaisît, et de subir une de ces

insomnies d'où l'on se lève incapable d'agir avec sang-froid, et déjà je

me sentais impuissant à supporter l'attente, je voulais agir dès le

lendemain, exécuter aussitôt le plan auquel je m'arrêterais,--dans les

vingt-quatre heures, quel qu'il fût. Dès maintenant, je pouvais tromper

mon trouble nerveux par un commencement de cette action. Pour parer

d'avance à tout soupçon, ne devais-je pas me montrer à des gens qui

attesteraient, au besoin, qu'ils m'avaient vu tranquille, insouciant et

presque gai? Je m'habillai, décidé à dîner dans un endroit où j'étais

connu, et à user le reste de cette nuit au club. Lorsque je fus dans

l'avenue des Champs-Élysées, toute fourmillante de voitures et de

promeneurs, par la tiède soirée de ce jour bleu du mois de mai, j'eus la

sensation physique d'une douceur de vivre, éparse dans l'air. Le ciel

frissonnait de l'innombrable palpitation des étoiles. Les jeunes

feuillages tremblaient sous la caresse d'une brise lente. Des

guirlandes de lumière annonçaient l'entrée des jardins de plaisir. Je

passai devant un restaurant qui avait répandu ses tables jusqu'au bord

de l'allée. Des jeunes gens et des jeunes femmes achevaient de dîner là,

gaiement. Les cuivres des cafés-concerts m'arrivaient affaiblis par la

distance, et les voitures roulaient, roulaient toujours, emportant du

côté du Bois des milliers de baisers et de paroles tendres.

L'opposition, entre cette fête de printemps à Paris et le tragique de ma

destinée, me saisit avec trop de force. Qu'avais-je fait au sort pour

mériter d'être le seul, parmi cette foule, à subir une pareille épreuve?

Pourquoi un homme s'était-il rencontré sur mon chemin, capable de

pousser la passion jusqu'au crime, dans un monde où la passion est si

bénigne, si chétive, si médiocre d'habitude? Il n'y avait peut-être pas,

dans toute la haute société, quatre personnages assez audacieux pour

simplement concevoir un projet semblable à celui que Jacques Termonde

avait exécuté avec une si intrépide logique dans son désir. Et justement

ce scélérat, d'une effrayante profondeur de sentiment, était mon

beau-père. Une fois de plus, je sentis passer sur moi ce souffle de

fatalité qui, souvent déjà, m'avait frappé d'une sorte d'horreur

mystérieuse. Je me sentis incapable de supporter la vue de la face

humaine. Je tournai brusquement le dos à la portion bruyante et claire

des Champs-Élysées, et je montai vers l'Arc-de-Triomphe. Je pris sans

réfléchir l'avenue du Bois, j'inclinai à droite pour fuir les voitures,

puis je m'engageai sur des routes presque désertes. Avais-je obéi, sans

m'en rendre compte, à une de ces réminiscences presque animales, qui

nous ramènent dans les chemins où nous avons déjà passé? Voici que je

reconnus, à la clarté de la molle et bleuâtre lune du printemps, la

place où j'avais marché cet hiver, en compagnie de mon beau-père, lors

de la première promenade que nous eussions faite au Bois, ensemble.

C'était le jour où, venu chez moi, sous le prétexte d'une livraison de

Revue à redemander, je l'avais contraint de regarder en face le portrait

de sa victime. Je le revis en pensée, qui avançait sous le ciel froid

d'hiver, sur le même sentier, entre les gazons pauvres, et ses cheveux

grisonnants; et sa haute taille, prise dans son pardessus. Je me

rappelai quelle étrange pitié avait serré mon coeur à le regarder ainsi,

tout triste, tout brisé, comme vaincu. L'évocation de ce souvenir me le

rendit soudain vivant, comme s'il eût été là encore, à deux pas de moi,

et cette sensation aiguë de son existence me fit mieux sentir, du même

coup, toute la signification du mot effrayant et mystérieux:--tuer...

Tuer?... J'allais le tuer, dans quelques heures peut-être, au plus tard

dans quelques jours. L'angoisse que j'avais essayé de fuir, en sortant

de ma maison, et en marchant ainsi, venait de me reprendre, et je me

posai enfin la question devant laquelle j'avais reculé tout à l'heure:

«Je vais le tuer, en ai-je le droit?...» Comme les feuillages remuaient

doucement autour de moi, qui m'étais laissé tomber sur un banc, écrasé

de souffrance! J'étais dans l'ombre... J'entendis des voix qui

s'approchaient; deux formes passèrent sur la route, à quelques mètres de

moi. C'étaient un jeune homme et une jeune femme qui ne me virent pas.

Ils s'arrêtèrent pour unir leurs lèvres. La lune les baignait de sa

lumière. Je me mis à fondre en larmes. Je pleurai, pleurai,

indéfiniment. Ah! j'étais jeune, moi aussi, j'avais dans le coeur un flot

de tendresse dont j'étouffais, et par cette nuit parfumée, étoilée et

frissonnante, j'étais là dans un coin d'ombre, farouche, à méditer un

assassinat!

«Non, me dis-je, une exécution.--Est-ce que mon beau-père a mérité la

mort?--Oui.--Est-ce que le bourreau qui fait tomber dans le panier la

tête du condamné, doit s'appeler un assassin?--- Non; eh bien! je serai

le bourreau, et pas autre chose...» Je me levai de ce banc où j'avais

versé mes dernières larmes de lâcheté.--C'est ainsi que je qualifiai en

moi-même, ces chaudes larmes dont je me souviens aujourd'hui, comme

d'une preuve dernière que je n'étais pas né pour ce que j'ai fait. Je

repris la route de Paris, et je tendis toutes les forces de mon esprit

sur ce point unique: «J'ai le droit d'exécuter l'assassin de mon père...

Quand la société frappe un coupable, au nom de quoi décrète-t-elle que

ce coupable a mérité la mort? Est-ce qu'elle possède mission d'en haut

pour cette oeuvre de justice? Elle a simplement reçu délégation de tous

les membres qui la composent, pour agir en leur nom. C'est leur droit, à

eux, de se défendre, qui fait son droit, à elle, de punir. Il existe

comme un contrat tacite, passé entre elle et nous. Si chaque citoyen

n'avait pas son droit propre de se défendre, la communauté n'aurait pas

le droit de châtier les criminels, puisque son droit n'est que

l'addition des droits de tous. Il se trouve que le contrat passé entre

elle et moi ne peut pas s'exécuter, pour des raisons supérieures. Je

dénonce le pacte et je reprends mon droit premier... Quel droit? Celui

de me défendre... N'y a-t-il pas en effet un droit de défense morale,

comme il y a un droit de défense physique? Mon beau-père a tué mon père,

et il a épousé ma mère. Il m'a volé les deux plus chères affections de

ma vie, et il ne serait pas légitime de l'abattre comme un voleur qui

entre, la nuit, par la fenêtre!...» Je multipliais les arguments. Par

minute, j'arrivais à faire taire une voix qui parlait en moi, plus fort

que mon appétit de vengeance et que mes raisonnements, et cette voix

prononçait les paroles qui avaient été celles de ma tante autrefois: «Il

faut laisser à Dieu le soin de punir...--À Dieu? répliquais-je, et s'il

n'y a pas de Dieu? S'il y en a un, que la faute retombe sur lui qui a

laissé les circonstances se disposer de la sorte...» Je reprenais: «Ce

sont des images d'enfance qui me reviennent, parce que mon cerveau est

fatigué d'émotions. C'est mon christianisme qui reparaît, comme chez les

malades qui tremblent devant l'enfer auquel ils ne croyaient pas, quand

ils étaient bien portants...» Et puis tous ces scrupules de ma

conscience me paraissaient de froides et vaines discussions, bonnes

pour des philosophes ou des confesseurs. Il y avait un fait

indiscutable, absolu: je ne pouvais pas subir davantage que l'assassin

de mon père continuât d'être le mari de ma mère.--Il y avait un second

fait non moins évident: je ne pouvais pas dénoncer cet homme à la

justice, sans tuer ma mère du coup, ou du moins empoisonner à jamais sa

vie. Donc, c'était à moi d'être mon propre tribunal, le juge et le

bourreau dans ma propre cause. Que m'importaient les sophismes pour ou

contre? Je devais d'abord écouter mon instinct de fils, et cet instinct

me criait: «Tue!»--Je devais tuer.

Je marchais vite, fixant mon regard intérieur sur cette idée, avec une

espèce de tragique délice, car je sentais que, du moins, mes

irrésolutions avaient cessé, et que j'agirais. Tout d'un coup, et comme

je débouchais sur l'Arc-de-Triomphe, je me rappelai avoir rencontré là,

pour la dernière fois, un de mes compagnons de Cercle, qui s'était brûlé

la cervelle le lendemain. Par quel mystère ce souvenir fit-il tout d'un

coup surgir en moi une série de nouvelles pensées? Je m'arrêtai, le coeur

battant... Je venais d'entrevoir le salut. Fou que j'avais été, comme

toujours, et entraîné par une imagination sans discernement! Mon

beau-père mourrait, je l'avais condamné au nom de mon droit

imprescriptible de fils vengeur, mais ne pouvais-je pas le contraindre à

mourir de sa propre main? N'avais-je pas en ma possession de quoi

l'acculer au suicide? Si j'allais à lui sans plus d'ambages ni de

sous-entendus, et si je lui disais: «Je tiens la preuve que vous êtes le

meurtrier de mon père, je vous donne le choix, vous vous tuerez ou je

vous dénonce à ma mère...» Que me répondrait-il? Lui, qui aimait sa

femme avec cette idolâtrie partagée dont j'avais tant souffert, il

consentirait à ce qu'elle sût la vérité, à ce qu'elle le considérât

comme un infâme, un lâche assassin? Non, jamais. Il aimerait mieux

mourir... Et tout de suite mon coeur, épuisé de sensations douloureuses,

se précipita vers cette porte d'espérance, subitement ouverte. «J'aurai

fait mon devoir, me disais-je, et je n'aurai pas de sang sur les

mains... Ma conscience ne sera pas salie de cette tache...» Et

j'éprouvai comme un soulagement immense du poids des remords ressentis

par avance dans mon agonie de tout à l'heure. Je continuai, me traçant

le tableau de l'avenir, enfin délivré de ce sombre nuage qui avait voilé

de son deuil le ciel de ma jeunesse: «Il se tuera... Ma mère le

pleurera... Mais je saurai l'art d'essuyer ses larmes... Son coeur

saignera, mais sur cette blessure je poserai le baume de ma tendresse...

Toutes les heures douces que l'assassin nous a volées, nous les vivrons

ensemble quand il ne sera plus là, quand je pourrai lui montrer, à elle,

comment je l'aime. Les caresses que je ne lui ai pas données, lorsque

j'étais enfant, parce que l'autre me glaçait de sa seule présence, je

les lui donnerai. Les mots que je ne lui ai pas fait entendre, les

tendres phrases, qui se sont arrêtées sur le bord de mon coeur et de mes

lèvres, je les prononcerai. Nous quitterons Paris et ces tristes

souvenirs. Nous nous retirerons dans quelque endroit perdu, bien loin,

où elle n'aura que moi, où je n'aurai qu'elle... Je me consacrerai à sa

vieillesse. Qu'ai-je besoin d'autres amours, d'une autre famille...? La

souffrance attendrit l'âme. Cette souffrance la fera m'aimer davantage.

Ah! que nous serons heureux...!» Des larmes, de nouveau, me vinrent, qui

se séchèrent sur mes joues,--comme elles avaient jailli,--sous le coup

de la brusque apparition d'une pensée. La voix intérieure venait de

reprendre: «Et si le misérable refuse de se tuer?...» Oui, s'il allait

ne pas me croire, quand je le menacerais de le dénoncer? Ne m'avait-il

pas vu, depuis des mois, me faire son complice dans les soins qu'il

prenait d'entretenir l'aveuglement de ma mère? Ne savait-il pas combien

je l'aimais, cette mère, lui qui avait été jaloux de mon affection de

fils, comme j'étais jaloux de sa tendresse de mari? Ne me répondrait-il

pas: «Dénonce-moi...» sûr a l'avance que je ne voudrais pas porter ce

coup à la pauvre femme...? «Allons donc, répondais-je à ces objections;

jusqu'ici je soupçonnais; aujourd'hui je sais. Il ne doutera pas que

cette évidence ne me rende capable de tout oser... Et puis, s'il refuse,

j'aurai tenté l'impossible pour éviter le meurtre... Que la destinée

s'accomplisse!...»

André Cornélis · 第 23 / 35 题