Paris, 11 octobre 1862.
Mon cher Panizzi,
L'indisposition dont je vous ai parlé n'a pas eu de suites. Je crois
comme vous que nous avons mangé du vert-de-gris. Les cuisiniers jurent
leurs grands dieux qu'il n'y en avait pas; mais les symptômes de notre
indisposition me semblent concluants. Pour ma part, je suis parfaitement
bien, aussi bien que votre cheval, qui, quoi que vous puissiez dire, est
un animal vigoureux.
Vous savez quelle est mon opinion sur la question romaine; mais je ne
puis m'empêcher d'être surpris qu'un homme aussi fin et aussi pénétrant
que lord Palmerston ne connaisse pas mieux les hommes et les choses du
continent. C'est le défaut de tous les Anglais. Leur politique est
fondée sur l'intérêt du pays, et ils se soucient peu d'être _logiques_.
Par exemple, ils trouvent très bien que les Romains veuillent un autre
gouvernement que celui du pape, et très mal que les Ioniens en demandent
un autre que le leur. Il est de leur intérêt que l'Italie soit libre et
unie, ils ne veulent pas lâcher les sept îles, et trouvent le
gouvernement du sultan excellent. Je me rappelle encore le beau
sang-froid de lord Palmerston, qui, il y a quelques années, me disait
que les Druses étaient les plus honnêtes gens du monde. Malheureusement,
sur le continent, et surtout chez nous, on ne se gouverne pas par le
principe de l'intérêt du pays.
L'empereur le disait fort justement: «La France fait la guerre pour des
idées.» Pour ma part, j'en suis bien fâché, mais on ne refait pas le
caractère d'une nation. Bien que voltairienne, il est plus que douteux
que la France vît avec plaisir, et même de sang-froid, culbuter ce vieil
imbécile dont elle se moque aujourd'hui.
Je suppose qu'il n'y ait à Rome qu'une force insuffisante pour empêcher
une émeute; que cette émeute eût lieu et que nos gens fussent
maltraités, vous verriez toute la nation prendre feu comme pour cette
affaire stupide du Mexique. Les Mexicains ont eu la bêtise de ne pas se
laisser battre par une poignée de Français; et maintenant il n'y a pas
un homme en France qui osât dire qu'il vaudrait mieux traiter avec
Juarez que de lui envoyer des coups de canon qui coûtent fort cher.
Croyez qu'il est difficile de retirer toutes nos troupes de Rome; mais
cela vaudrait cent fois mieux que de n'y laisser que deux ou trois
bataillons. Le premier parti est possible et j'espère qu'il prévaudra;
mais le second est ce qu'il y a de plus dangereux. Considérez encore que
les fous de Rome peuvent fort bien demander aux Autrichiens de remplacer
les Français, et que nous n'aurions pas de trop bons arguments à leur
opposer. Si l'Angleterre était disposée à nous seconder dans le cas
d'une nouvelle rupture avec l'Autriche, ce ne serait que demi-mal; et
l'Autriche, selon toute apparence, ne bougerait pas; mais lord Russell
n'a-t-il pas dit que la Vénétie devait appartenir à l'Autriche?
_Votre belle hôtesse_ me disait: «Pourquoi les Italiens, au lieu de
prendre Rome, ne prennent-ils pas la Vénétie, qui a encore plus à
souffrir que les Romains?» Je sais ce qu'il y a à répondre; mais c'est
un argument populaire et qui frappe les masses. Enfin songez qu'il y a
en France trente-quatre millions de catholiques assez _coglioni_ pour
tenir, sans jamais être allés à la messe, à ce qu'on chante du latin à
leur enterrement.
La Valette se loue fort de Montebello, qui, arrivé papiste, s'est
converti promptement, voyant à quelles canailles il avait affaire. Dès
qu'il y a quelque disposition à l'orage, il enferme les soldats du pape,
met la clef dans sa poche, et tout se passe en douceur.
Il se brasse en ce moment quelque chose pour la reconnaissance des États
du Sud. Je ne doute pas que la France et l'Angleterre ne soient tout à
fait d'accord, et je m'en réjouis, parce que c'est un lien de plus pour
leur alliance.
Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et triomphez d'avoir été
proclamé le plus solide écuyer des montagnes.