CII

Paris, 18 juillet 1862.

Mon cher Panizzi,

Je suis en grand ennui et tracas. Ma pauvre cuisinière est morte hier

chez moi.

Je ne crois pas du tout à la paralysie dont vous me parlez, mais à

quelque raison secrète et capitale que vous pouvez avoir pour ne pas

vous arrêter à Paris. Vous ferez, au reste, comme bon vous l'entendrez.

Vous n'êtes nullement de tempérament à avoir cette maladie que vous

dites. Seulement, ainsi que je vous en ai averti bien des fois, vous ne

faites pas assez d'exercice et vous vivez trop bien. Il vous sera bon de

marcher un peu dans les montagnes, et, lorsque vous vous serez bien

fatigué, je vous permettrai de manger des ortolans, s'il y en a. Il

m'est absolument indifférent d'aller à Bagnères par Bordeaux ou par

Lyon. La seule chose que je vous demanderai, sera un congé de huit jours

pour une expédition mystérieuse, s'il y a lieu de l'entreprendre. Quand

elle pourra se faire, je ne le sais pas encore.

Un de mes amis de Cannes est à Paris en ce moment. Il revient d'Italie.

Il a vu l'entrée de Victor-Emmanuel à Naples et dit qu'il n'a jamais vu

enthousiasme pareil. Cela a produit un très grand effet à Rome, où l'on

avait prédit tout le contraire. Les propos de Garibaldi en Sicile sont

bien fâcheux. Cependant, les journaux, ici, les prennent plus doucement

que je ne m'y serais attendu.

L'affaire du Mexique préoccupe toujours beaucoup. On se plaint fort de

la faiblesse de caractère du général et surtout de la coquinerie de nos

alliés, les Mexicains de Marquez. Ce sont eux qui ont pillé un de nos

convois. Dans ce pays, tout le monde est voleur, et il n'y a que

quelques grands hommes qui sont assassins. Notre petite armée est en

assez bonne santé sur le plateau; mais la garnison de la Vera-Cruz

souffre horriblement de la fièvre jaune.

Adieu, mon cher ami. A bientôt, j'espère. N'enviez pas le dîner que nous

avons fait avec le docteur Maure et le professeur Cousin. Ce jour-là, il

pleuvait des hallebardes. Prenant en considération les poitrines de

Cousin et de miss Lagden, j'ai envoyé une circulaire pour changer le

lieu du rendez-vous, et je les ai ajournés chez Véry au Palais-Royal. Or

il s'est trouvé, ce que j'ignorais, que Véry est retiré des affaires. A

sa place est un autre restaurant. Je m'y suis établi avec mes deux dames

et j'ai commandé le dîner. Heureusement, il y avait une fenêtre sur la

galerie, par laquelle j'ai fait le guet. Mes convives cherchaient Véry

et ne le trouvaient pas. Je suis parvenu cependant à les ramener un à

un, à l'exception de Barthélemy-Saint-Hilaire, qui n'avait pas reçu ma

lettre et qui s'en était allé bravement à Saint-Germain. Nous avons fait

un très mauvais dîner, mais assez gai pourtant.

Lettres à M. Panizzi - 3eme édition, Tome I · 第 105 / 152 题